‹ Études sur l'antiquité grecqueChapitre 36 sur 121 · LES · texte numérisé non relu

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On s'étonnera peut-être de voir paraître en Allemagne une nouvelle histoire de la philosophie grecque après l'œuvre magistrale d'Edouard Zeller. Mais le même sujet peut se traiter de plusieurs manières, et l'ouvrage dont nous annonçons le premier volume a son caractère particulier. L'auteur est un helléniste consommé et il a consacré sa vie à l'étude de la philosophie de tous les temps et de tous les pays, il est du métier; cependant il n'écrit pas pour ceux qui en sont ou qui veulent en être; sans faire une vulgarisation, il s'adresse à tous les esprits instruits et éclairés. Le titre indique très bien la nature de l'ouvrage : « Les penseurs grecs », c'està-dire les philosophes, sans doute, mais non lesphilo-

1. Journal des Savants, 1896, février, p. 65 et suiv. — Griechische Denker, eine Geschichte der antiken philosophie, von D«" Theodor Gomperz, Professer an der Universitiit Wien. {Les Penseurs grecs, une histoire de la philosophie ancienne, par Théodore Gomperz, professeur à l'Université de Vienne en Autriche. Premier volume ; Leipzig, Veit et O'^, 1893-1895.) [Depuis, Fauteur a publié les 288 premières pages du deuxième volume, qui roule sur Socrate et les Socratiques.]

sophes exclusivement; une part sera faite aux poètes, aux historiens, aux médecins, aux hommes de science, à tous ceux qui contribuèrent à faire avancer la pensée grecque ou qui en furent les interprètes. Les philosophes proprement dits seront au sommet de cette histoire, mais les autres penseurs compléteront le tableau : à des échelons divers ils marqueront la pensée hellénique et permettront de juger où en était arrivée la nation en fait de culture intellectuelle. En effet, si la philosophie s'élève audessus des sciences spéciales, elle les suppose ; elle ne saurait s'en isoler, elle doit s'en nourrir sous peine de périr d'inanition. De même l'histoire de la philosophie plane en l'air si elle se borne à exposer les solutions données aux plus hauts problèmes; elle ne doit jamais perdre de vue la connexion de la philosophie avec l'ensemble de toutes les connaissances humaines et le lien qui rattache le progrès des unes au progrès de l'autre.

Toutefois ce tableau complet serait encore froid et abstrait, si, trop exclusivement préoccupé de la marche de la pensée, on dédaignait de faire voir les penseurs. M. Gomperz n'a garde de tomber dans cet excès. Toutes les fois que l'état de nos informations le permet, il s'applique à marquer les traits personnels des vieux philosophes. Heraclite, penseur solitaire et hautain, plein de mépris non seulement pour la foule ignorante, mais aussi pour les nobles esprits qui suivent une voie différente de la sienne ; Xénophane, pauvre rhapsode errant de ville en ville, qui répand, en récitant ses vers, les conceptions les plus

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hautes et les plus libres; Empédocle, grand seigneur et chef d'une démocratie, homme de grande science et de rêverie mystique, philosophe hardi et prophète thaumaturge, ces figures, et d'autres encore, prennent du relief dans les pages de M. Gomperz.

Ajoutons que ce premier volume traite d'une période sur laquelle on a beaucoup écrit et l'on écrira sans doute beaucoup encore. C'est qu'ici il ne s'agit pas d'analyser des ouvrages conservés, mais de reconstruire des systèmes à l'aide de débris que le hasard a fait venir jusqu'à nous. Les textes originaux sont rares et fragmentaires ; les renseignements fournis par des auteurs postérieurs ne sont pas toujours exacts, se contredisent quelquefois, ont besoin d'un contrôle critique. De là vient que la découverte d'un fragment nouveau, ou une appréciation plus juste des matériaux anciennement connus, sert à rectifier des erreurs, à modifier des jugements. La découverte des Philosophoumena d'Hippolyte a éclairé plus d'un point obscur; les Doxographi de M. Hermann Diels ont fait mieux connaître la filiation des sources où nous pouvons puiser et leur valeur relative. Plusieurs philosophes ont été récemment l'objet d'études particulières, parmi lesquelles il faut citer celles de M. Gomperz lui-même. On se rendra compte de l'heureux résultat de ces derniers travaux (auxquels il faut ajouter le livre de M. Rohde dont nous avons parlé plus haut), en comparant les chapitres consacrés à Empédocle et aux atomistes avec les sections correspondantes de l'avant-dernière édi-

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lion (la quatrième) de l'ouvrage de Zeller, la seule qui ait été traduite en français.

M. Gomperz ne perd jamais de vue le lien qui unît les spéculations philosophiques au progrès des sciences spéciales, lien si bien mis en lumière par M. Tannery dans son livre Pour l'histoire de la science hellène. Ce n'est pas chose accidentelle que les systèmes sur l'origine et la nature du monde soient nés dans la grande ville commerçante de Milel. D'un côté, on y commence à avoir des notions plus exactes sur le monde méditerranéen, qui est le monde des anciens; de l'autre, on s'y trouve en communication suivie avec les vieilles civilisations de l'Orient. L'horizon s'élargit et la pensée prend son essor. Les voyages des marins font connaître la terre, les observations séculaires des Chaldéens procurent des données précises à l'étude du ciel, l'expérience des arpenteurs égyptiens fournit des principes pratiques de géométrie. Il n'est plus possible de nier que, pour les sciences comme pour les arts, la Grèce ne doive beaucoup à l'Orient. Mais elle perfectionna ce qu'elle reçut, elle façonna, elle transforma la matière première tirée de l'étranger. De même que le sentiment délicat de l'art, l'esprit généralisateur et vraiment scientifique lui appartient en propre.

Grâce aux découvertes des marins, le Milésien Anaximandre grave la première mappemonde ; mieux instruit des mouvements des corps célestes, il suspend la terre au milieu du monde. Elle ne confine plus au ciel, elle n'est plus le fondement solide qui supporte la voûte du firmament : la sphère du ciel

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tourne autour de la terre. Voilà une illusion délruile. Il est vrai que la terre garde le privilège de Timmobilité, et sa position centrale est une autre illusion, partagée, celle-là, par l'antiquité presque tout entière. C'est qu'elle flatte Ihomme en lui persuadant que tout tourne autour de lui. Les prêtres de Delphes montraient dans le temple d'Apollon l'ombilic de la terre, et la Chine prétend être l'empire du Milieu. Cependant l'école de Pythagore veut que la terre se meuve autour d'un feu central invisible; l'hypothèse est chimérique, et cependant il y a de la hardiesse à contester l'immobilité de la terre malgré les apparences et à revendiquer pour elle la forme sphérique. M. Gomperz signale ici avec raison un germe qui portera ses fruits plus tard. Démocrite enseigne la pluralité des mondes. L'homme est donc bien peu de chose, puisque son domicile, la terre, tient si peu de place dans l'univers, qui s'étend à l'infini.

Cette idée de l'infini, c'est-à-dire de l'infiniment grand, de l'étendue sans bornes, ne s'alliait pas pour des esprits grecs à l'idéal de perfection, elle leur semblait môme y répugner. Ils étaient foncièrement artistes, en toutes choses ils aimaient la mesure, les justes proportions, et ce qui est illimité ne saurait en avoir. La conception du monde, du Kosmos, comme œuvre bien ordonnée, souverainement belle et parfaite, excluait l'idée d'étendue infinie. Pour Platon, pour Aristote, pour la plupart des philosophes grecs, le monde est limité. A la vérité, le chaos primitif d'Anaxagore, où tous les éléments se trouvent confusément mêlés, s'étend à l'infini, mais

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le Noù;, rintelligence ordonnatrice, débrouille de plus en plus cette confusion et en tire le Kosmos, où tout est à sa place. Ce bel arrangement, qui se manifeste à nos sens, contraste avec l'infini chaotique. Démocrite aussi peuplait son univers infini d'une foule innombrable de mondes limités.

Il y a cependant une espèce de fini infini, une étendue limitée sans commencement et sans fin, c'est le cercle : les poètes grecs disent quelquefois « infini » pour « circulaire » ' . Voilà pour beaucoup de penseurs grecs l'idéal de la perfection : les corps célestes sont sphériques, le monde est rond, et son mouvement est rotatoi'^e. Le cercle est aussi la loi qui préside à la transformation incessante des éléments et des êtres. La terre, c'est-à-dire le solide, se liquéfie, le liquide s'évapore, la vapeur se condense, le liquide redevient solide, ce sont les deux voies d'IIéraclile, celle qui tend en haut et celle qui descend, et qui ne sont qu'une seule et même voie. L'animal se nourrit de la plante ; il meurt et, en se décomposant, il sert à son tour d'aliment à la plante. La vie circule, comme les saisons de l'année. D'après ces analogies, Heraclite, Empédocle, d'autres encore, conçurent les grands cycles cosmiques, au retour desquels les mêmes évo- ^ lutions se renouvellent sans cesse.

L'éternité comprend un nombre infini de périodes déterminées, comme l'espace sans bornes des

1. Eschyle, fr. 379, Nauck : 'r[j.£Ï? Sk ^wfj.ov to'voe v.a\ Ttupô; <7£).a; I y.-jyj.w T:tç,'.<j-ri-' , èv Xo/w ~' i-nzioo'n j £v/ïaa6î. Schol. Euripide, Ilécuhe, 926 : 'ATÉpp-ovaç stç aùyâ; : TteptyEpsïç" to-jtwv yàp o\i-/.'é<j-i TÉpîxa. Cf. Hélène, 1472.

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alomistes renferme d'innombrables mondes limités. Si le génie grec, amoureux de la mesure, répugne à tout ce qui est démesuré et cherche à décomposer l'infiniment grand en parties que la vue de l'esprit puisse embrasser, il est cependant un autre infini qui joue un rôle important dans les descriptions des philosophes ioniens : c'est l'infiniment petit. Anaxagore dit que les éléments primitifs, qu'il appelle « les semences de toutes choses » (cTrépiLaxa TtàvTwv /pTjixocTwv), étaient infinis en nombre et en petitesse : car le petit aussi était infini (xal yàp tô (laixpbv -y.Trsipov -^v). A l'embarras de la tournure, on sent que l'idée de l'infiniment petit était nouvelle; le langage philosophique n'est pas encore formé, mais son enfance a un charme particulier. La conception de l'infiniment petit se précise dans le système de Leucippe et de Démocrite : elle donne à ces penseurs la clef du monde. Pour le construire, ils n'ont besoin que des atomes et du vide. Les atomes, imperméables, indestructibles, se meuvent naturellement (la matière n'est pas inerte') dans un milieu qui ne leur offre aucune résistance. C'est ainsi qu'ils se rencontrent, se heurtent, se repoussent, se combinent de mille et mille façons différentes. Comme ils n'ont que les propriétés primaires de la matière, ils sont essentiellement homogènes, et ne diffèrent que par la forme. Leurs combinaisons produisent les propriétés secondaires qui affectent nos sens, et comme ces combinaisons sont infiniment variées, elles expliquent

1. Voir Gomperz, p. 271, 277, et les dissertations citées p. 456.

rinfinie variété des êtres. Ainsi se résout l'antinomie à laquelle avaient abouti les systèmes antérieurs. Pour Heraclite, tout s'écoule, tout est entraîné en des changements incessants, la persistance des choses n'est qu'une illusion. Pour Parménide, le mouvement et la diversité que nous croyons apercevoir ne sont qu'illusion ; en vérité, il n'existe qu'une seule essence homogène et immuable. Démocrite fait la part de Vêtre et la part du devenir. Des corpuscules indestructibles, infiniment petits et infiniment nombreux, voilà la substance permanente et homogène du monde, l'essence qui persiste dans le mouvement incessant des choses; leur diversité ne tient qu'à des combinaisons passagères, les propriétés variées que nos sens nous y font découvrir ne sont que des apparences, sans être toutefois de pures illusions; elles sont déterminées par la relation entre le sujet qui perçoit et l'objet perçu ; elles dépendent de l'action réciproque que ces deux facteurs exercent l'un sur l'autre. Les apparences cachent des réalités. Pénétrer jusqu'à ces réalités est difficile ; la vérité est « au fond d'un puits » : la pensée du philosophe s'efforce de connaître l'invisible, un invisible de nature matérielle, l'infîniment petit. j\I. Gomperz dit ingénieusement que les vœux de Démocrite eussent été comblés par un microscope d'une perfection idéale.

La cosmogonie des atomistes est le dernier mot de la philosophie ionienne ; préparée par les systèmes antérieurs, elle l'emporte sur tous par l'originalité et la profondeur de la conception. Les autres systèmes rappelaient plus ou moins les cosmogonies poétiques,

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quoique les auteurs se piquassent de contredire les poètes ; l'hypothèse de Leucippe et de Démocritc rompt définitivement avec ces vieux souvenirs et prélude à la science moderne. Reprise et perfectionnée de nos jours, on ne saurait nier que cette hypothèse n'ait montré une vitalité et une fécondité merveilleuses. Il faut admirer ces audacieux constructeurs du monde ; il est cependant des conquêtes qui nous touchent plus que leurs systèmes éphémères ou durables. Les mêmes penseurs ont proclamé des vérités utiles, ont contribué à détruire des illusions invétérées et à éclairer leur nation. Heraclite s'élevait contre l'adoration des images : « Leur adresser des prières, disait-il, c'est comme si l'on voulait causer avec les murs d'une maison » ; il flétrissait l'indécence du culte de Dionysos; il dénonçait l'absurdité du rite de la lustration : « se purifier d'un homicide en se faisant arroser du sang d'une victime, c'est laver la boue avec de la boue ». Xous possédons encore des vers de Xénophane c[ui avaient une portée plus grande et qui pouvaient agir sur un public plusnombreux que l'écrit en style d'oracle déposé par HéracHte dans le temple d'Éphèse. Xénophane ne taxait pas seulement d'impiété les mythes qui prêtaient aux dieux des passions honteuses et des actes de violence ; il soumit à une critique incisive ce qu'il y avait de plus hellénique dans la religion des Hellènes, lanthropomorphisme. Les Éthiopiens, leur disait-il, se figurent des dieux noirs, au nez épaté ; si les chevaux et les bœufs savaient peindre et modeler, ils se feraient des dieux bœufs et chevaux.

L'homme dégrade les dieux en les faisant à son image. Si l'on ajoute ses éloquentes protestations contre l'enthousiasme qu'excitaient les athlètes et la culture exclusive du corps, on admire que, dès le VI* siècle, un penseur grec ait pu se dégager à ce point des préjugés les plus chers à sa nation et dépouiller en quelque sorte lllellène. Bientôt Anaxagore déclarera que les prétendus prodiges ont des causes naturelles et que rien n'est plus vain que la science qui prétend en tirer des présages.

En parlant ainsi, Anaxagore ne faisait que tirer les conséquences d'un principe supérieur, la fixité des lois de la nature. La connaissance de ces lois immuables, le spectacle de l'ordre merveilleux qui règne dans le monde, avaient enchanté tous les penseurs de la Grèce. Quand Pythagore constata que l'acuité et la gravité des sons étaient déterminées par la longueur de la corde vibrante, il dut éprouver une émotion profonde. Il aperçut avec ravissement (M. Gomperz y insiste dans une belle page) le lien mystérieux qui unit toutes les parties de la nature. Rien ne semble plus impalpable que le domaine de la musique; et cependant, voilà les intervalles des sons rendus visibles, et leurs rapports mesurés avec une exactitude mathématique. L'enthousiasme excité par cette révélation inattendue des harmonies de la nature se marque dans le beau rêve de l'harmonie des sphères et dans une conception que nous avons peine à comprendre, celle qui regardait les nombres comme la substance même du monde. Réaliser ainsi de simples abstractions est une singulière aberra-

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tion de l'esprit, mais l'erreur témoigne du sentiment profond des lois qui président à Tordre de la nature. Ce que Pythagore appelle le « nombre », Heraclite l'appelle la « mesure ». Le Cosmos est le produit du feu animé d'une vie éternelle, s'allumant et s'éteignant par mesures déterminées'. Le Soleil ne transgressera pas les mesures; sinon, les Érinyes, ministres de la Justice, sauront l'atteindre ^ C'est des contrastes que naît la plus belle harmonie ^ Tandis que tout change et passe et s'écoule sans paix ni trêve, un principe persiste et demeure immuable, c'est la loi (vôixoç) du monde, la raison universelle. « Quiconque conforme sa pensée à cette loi, peut l'affirmer avec cette autorité que la loi prête aux commandements de la cité, et avec une autorité bien plus grande, car toutes les lois humaines sont nourries par la loi divine ''. » On ne se lasse pas de répéter les aphorismes du grand Éphésien.

Sans doute, ces conquêtes de l'esprit scientifique demeurèrent longtemps le privilège d'un petit nombre. Elles se répandirent cependant, et dans la seconde moitié du v siècle nous voyons historiens, médecins, poètes, les proclamer à l'envi. Hérodote n'admet pas qu'il puisse exister des êtres comme les fabuleux Arimaspes, n'ayant qu'un seul œil, mais d'ailleurs constitués comme les autres hommes ^ Il

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