‹ Études sur l'antiquité grecqueChapitre 5 sur 121 · CROYANCE A L'IMMORTALITÉ DE L'AME · texte numérisé non relu

CROYANCE A L'IMMORTALITÉ DE L'AME

La seconde partie de Psyché, conçue clans le môme esprit et écrite avec le même talent que la première, ne lut publiée par Rohde qu'en 1894, cinq ans après la première. Dans l'intervalle avait paru l'étude de jM. Dicterich, qui roule sur le même sujet et complète heureusement, modifie quelquefois, celle de M. Rohde'. M. Dieterich commence par l'examen de l'Apocalypse apocryphe récemment découverte en Egypte ; mais ce n'est là pour lui qu'un point de départ. 11 s'est proposé de montrer que cette description chrétienne de l'autre monde a ses antécédents dans l'antiquité païenne et que l'imagination des Ilel-

1. Journal des Savants, avril 1895, p. 213 et suiv. — Psyché, Seelencult iind i'nsterhlichkeilsglaube der Griechen, von EaAvi>' Rohde. [Psi/ché, le culte des âmes el la croyance à Viniinortalilé chez les Grecs, par Erwin Rohde.) Fribourg-en- Brisgrau, chez Mohr, 1894. 2" partie, p. 289-711, in-8o.

2. Nekvia, Z}e(7/7i/7e =î)r Erklarumj der neuenldeckten Pelrusapocalypse. (Xei/kia, Contributions à l'interprétation de l'Apocalypse de Pie/ce, l'écemment découverte.) Par Albrechl Dieterich. Leipzig-, B. G. Teubner, 1893.

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lènes en a fourni non seulement les traits généraux, mais aussi la plupart des détails ; et il a parfaitement réussi à démontrer sa thèse. M. Dielerich est disciple de M. Usener, le savant professeur de Bonn, qui s'applique depuis nombre d'années à découvrir les fils cachés qui relient certaines légendes du christianisme naissant à des légendes et des croyances helléniques, et son livre instructif et intéressant fait le plus grand honneur à l'école dont il est sorti. Nous voulons, dans cet article, parcourir rapidement les matières traitées par les deux auteurs, faire connaître les principaux résultats auxquels ils sont arrivés, sans nous interdire de les discuter quelquefois ou d'ajouter des observations que la lecture de leurs ouvrages nous a suggérées.

M. Rohde dislingue avec raison entre la croyance à la permanence de l'âme et la croyance à son immortalité. De ces deux croyances, la première, qui est au fond du culte des ancêtres, avait fait le sujet du premier fascicule de son livre. Comment l'idée de l'immortalité de l'âme est-elle née et s'est-elle développée en Grèce? il l'expose dans la seconde moitié de l'ouvrage. Il y a là deux conceptions qui semblent se confondre à première vue et dont il importe de marquer nettement la différence. Le culte desancêlres n'est pas un hommage rendu à des âmes bienheureuses ; sans doute, il suppose que les morts continuent d'exister d'une certaine façon, quelque

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part, dans leur tombeau, dans les espaces souterrains, dans l'extrême Occident au delà du coucher du soleil ; mais leur existence, faible et inerte, dépend des vivants. Ils ont besoin d'être nourris par eux, abreuvés par leurs libations. Ils ne laissent pas, il est vrai, d'avoir une certaine puissance, notamment celle de venger le mal qu'on leur a l'ait pendant leur vie et de punir l'oubli où on les laisse après la morl : mais ils reçoivent beaucoup plus qu'ils ne peuvent donner, et leur permanence même, dont la durée est obscure et mal définie, semble attachée à la permanence de leur famille, au souvenir de leurs descendants. Il y a loin de ce double de l'homme, réduit à l'état de souffle ténu et d'image vaporeuse, toujours en peine de nourriture, à la notion d'un être supérieur, immortel ou, plutôt, éternel dans le passé comme dans l'avenir. Ce n'est pas que les deux croyances n'aient coexisté et ne se soient mêlées dans beaucoup d'esprits ; si nous les trouvons côte à côte et même obscurément combinées, il n'en est pas moins légitime de les séparer et de se rendre compte de leur différence.

L'éternité de l'àme est proclamée par les Orphiques au VI'' siècle avant notre ère. D'où venait cette croyance et quelle était son origine ? M. Rohde répond qu'elle venait de Thrace et qu'elle s'était répandue dans la Grèce déjà plusieurs siècles auparavant, quand le culte du Dionysos thrace envahit d'abord le pays grec et s'y établit après de vives résistances. Suivant lui, ce culte et cette croyance, que les témoignages unanimes des anciens attribuent

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aux peuples de la Thrace, se tenaient par un lien naturel, psychologique. Exaltés par une musique troublante, de violentes contorsions, des danses échevelées, des courses folles, par le mystère de la nuit, probablement aussi par des boissons enivrantes, les fidèles ne se possédaient plus ; il leur semblait que leur âme ravie s'envolait de leur corps pour se confondre avec le dieu dans une union mystique. Tel aurait été le sens littéral et premier du mot extase ('ÉxcTac'.ç, £X(7T-?,va[ opsvcov), et c'était là, pour les bacchants, non une simple supposition ni un phénomène froidement constaté, mais un fait directement éprouvé et d'une certitude absolue. L'âme, qui se séparait ainsi du corps, qui s'unissait à la divinité, dut paraître d'une essence supérieure au corps, divine, immortelle. Nous sommes tout prêt à adopter cette explication en la modifiant quelque peu, en distinguant deux états d'âme diflerents. La démence bacchique était une possession ; la bacchante, comme la sibylle, la pythonisse, était pleine du dieu (évÔcoç) ; l'esprit divin supplantait l'esprit individuel, il entrait dans le corps de l'extatique, le remplissait d'une énergie surnaturelle ou d'une clairvoyance divine. Ce n'était donc pas l'âme humaine qui se détachait du corps pour s'abîmer dans l'essence divine, c'était le corps qui recevait la visite du dieu. Il importe de bien distinguer ces deux genres d'exaltation mystique. Dans celui qui nous occupe, l'âme individuelle était subjuguée ou expulsée. Nous ne nions pas que le délire divin fût quelquefois considéré comme une sortie de l'âme, mais alors même, comme ce n'est pas

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elle, mais le corps qui participait tlii divin, cette séparation ne donnait à lame aucune dignité supérieure, aucun titre à passer pour une nature divine et immortelle.

Interrogeons plutôt les anciens eux-mêmes ; c'est le plus sûr moyen de savoir ce qu'ils pensaient. Les poètes grecs du v^ siècle qui revendiquent pour l'àmeune origine et une essence divines, en appellent non pas aux phénomènes extraordinaires de la fureur sacrée, mais à ceux du sommeil. Ceux-là, en efTet, révèlent la présence d'un dieu dans un corps qui lui sert d'organe ; mais le sommeil amortit l'activité du corps: dans l'état de veille, quand le corps agit, quand les yeux sont ouverts, l'âme est assoupie et sa vue est obscurcie; au contraire, quand le corps est endormi, que les membres sont étendus inertes et que les paupières se ferment, c'est l'âme qui veille, c'est elle qui voit : affranchie du corps, elle manifeste sa nature supérieure par des songes qui présagent l'avenir. Or le sommeil est le frère de la mort, son image passagère. Vienne la séparation définitive, le corps sera la proie de la mort, l'âme restera vivante, car seule elle vient des dieux (tô y^P ^^"^^ [xôvov èx 0£cov). Telle est la doctrine de Pindare et d'Eschyle. Après avoir vu en rêve le fantôme vaporeux et insaisissable de son ami, Achille se persuade qu'une faible image de l'homme descend dans la maison d'Iiadès; plus lard, on verra dans les songes prophétiques la preuve de la divinité de l'âme. C'est toujours à l'état mystérieux du sommeil qu'on demande la clef du mystère delà mort. Le plus sage serait peut-être de

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ne pas aller au delà de cequi est expressément attesté, et de nous interdire toute conjecture sur ce que nous ignorons. Cependant, s'il est permis de raisonner par analogie, on peut croire que la prostration qui succède à Fétat violent de la fureur divine, le phénomène du sommeil léthargique, contribuait à fortifier la croyance à la nature supérieure de l'àme. Le corps reste inerte, on le dirait mort ; la vie, l'àme, semble l'avoir abandonné. Cependant, le corps finit par se ranimer, l'àme y rentre. Où a-t-elle été entre temps ? Si la léthargie a duré longtemps, l'àme a dû s'envoler très loin, dans un autre pays, ou bien dans le séjour des dieux. C'est ainsi que l'on racontait qu'Aristéas de Proconnèse, Hermotimos de Clazomène, d'autres encore, avaient été vus à une grande distance de l'endroit où leur corps demeurait inanimé. C'était l'apparition de leur âme, leur image, leur double.

Les personnages que nous venons de nommer se placent vers la fin du vii*^ siècle et le commencement du VI^ On lira avec intérêt dans le livre de M. Rohde l'esquisse de l'état religieux de la Grèce depuis la première invasion du Dionysos thrace jusqu'à cette époque. A la divination augurale, science qui peut s'apprendre, art qui s'exerce de sens rassis, l'esprit se trouvant dans son assiette habituelle, vient s'ajouter la divination fanatique d'un être possédé par quelque dieu. Remarquons en passant que le Prométhée d'Eschyle enseigne aux hommes le premier de ces deux genres de divination, de même qu'il leur enseigne à observer les astres, à

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construire des vaisseaux, à compter et à écrire. Il ne leur donne pas l'inspiration prophétique, qui n'est pas de son domaine, puisqu'elle ne peut s'enseigner. Ce dernier genre de divination entra, en quelque sorte par contagion, dans la religion calme et sereine d'Apollon : la Pythie s'assit sur le trépied de Delphes et s'enivrait de vapeurs souterraines. Dans le même temps, au vin'= et au vn" siècle, la tradition savante place ces femmes et ces hommes inspirés, prophètes ambulants, connus sous les noms génériques de Sibylles et de Bakis, dont l'apparition fit une impression assez profonde pour ne s'effacer jamais de la mémoire des Grecs. Plus tard, quand la raison prima l'extase, les chresmologues n'étaient la plupart du temps que collectionneurs d'oracles qu'ils attribuaient à ces personnages devenus légendaires et qu'ils débitaient à la foule crédule.

L'inspiration divine, qui prévoyait l'avenir et pénétrait en général les choses cachées, révélait les moyens de détourner les maux imminents et de conjurer les maux présents, de laver les souillures, de s'assurer l'assistance des puissances occultes par des pratiques de sorcellerie. La doctrine de la souillure et de la purification, absente des poèmes homériques, prend un grand développement. Ici, il faut se garder d'un malentendu: les termes de souillure et de purification doivent être pris dans leur sens premier et matériel. Cela est évident quand il s'agit de laver la souillure produite par le contact d'un cadavre ou d'un nouveau-né. Mais le sang versé se lave de la môme manière, la lustration du meurtrier

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est aussi toute matérielle. Cela est vrai, et JNI. Rohde a raison d'insister sur ce point, mais n'y insiste-t-il pas trop? II y a certaines différences de degré qu'il ne faudrait pas négliger. Le meurtrier, surtout celui qui a versé le sang d'un proche parent, souille le pays tout entier: la présence d'OEdipc à Thébes cause la disette et la peste; le parricide d'Alcméon infecte toute la terre, il est obligé de chercher un asile dans les Echinades, îles de formation récente. Voilà des miasmes, tout matériels sans doute, mais d'un effet si puissant, si terrible, que les actes qui les ont provoqués se trouvent marqués d'une profonde horreur. Un crime exceptionnel agit comme un miasme répandu dans l'air : au lieu de dire que la souillure est toute matérielle, disons que la distinction entre le monde moral et le monde physique n'est pas encore faite.

Les figures plus ou moins distinctes que nous entrevoyons à la fin du xn'' siècle et au commencement du siècle suivant, offrent un contraste frappant. D'un côté, les personnages sacerdotaux, entourés d'une légende merveilleuse, que nous venons de rappeler, les Abaris, les Aristéas, les Hermotimos, les Epiménides; de l'autre, des hommes avisés, prudents, d'une sagesse toute praticjue, les Solon, les Pittakos et les autres que l'on rapproche en les désignant du nom des Sept Sages. En même temps, les premiers efforts de la pensée philosophique, assez hardie pour prétendre résoudre d'une manière rationnelle et du premier coup le problème de l'origine et de la constitution du monde, coïncident avec des doctrines

mystiques, des croyances religieuses systématisées, doctrines très dillérentes de l'interprétation raisonnée et physique des phénomènes, et néanmoins se combinant quelquefois avec cette interprétation dans un mélange hybride.

L'Orphisme, sur lequel on consultera toujours avec profit et plaisir le beau livre de M. .Jules Girard, jeta d'abord dans la Grèce une conception nouvelle de la nature de l'àme, des idées, ou plutôt des images précises de ce qui attend l'àme après la mort, ajoutons, de ce qu'elle avait été avant la naissance. Ces idées étaient celles d'une secte, dans laquelle on entrait par une initiation (tsXstt,) ; c'est assez dire qu'elles n'étaient pas répandues dans toute la nation; elles exerçaient cependant de Tinfluence et sur les superstitions populaires et sur les croyances épurées des esprits les plus élevés. La secte professait la religion de Dionysos; elle avait son culte, elle avait ses légendes, comme les autres religions helléniques ; mais elle s'en distinguait par deux caractères. Sa religion n'était pas une religion d'État, disons mieux, religion de cité; elle n'était attachée à aucun lieu et s'ouvrait à quiconque demandait à y entrer. Son second caractère, c'était d'avoir une doctrine, qu'elle s'efforçait de dégager plus ou moins nettement de ses mythes ou de ses symboles. Hérodote avait déjà reconnu que les poèmes qui se décoraient du nom d'Orphée, pour se donner un air de vénérable antiquité, étaient plus jeunes qu'Homère et Hésiode. Un des plus anciens, les TsÀsTai, avait été composé par le fameux Onoraacrile du

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temps des Pisislratides. Il en existait déjà un certain nombre au v*" siècle ; d'autres s'y ajoutèrent par la suite» et les anciens furent considérablement amplifiés et modifiés. Nous en possédons beaucoup de fragments, plusieurs assez étendus, mais il est malaisé d'en déterminer la date. Du reste, la plupart roulent sur la mythologie divine, qui n'est pas de noire sujet. Quant à l'homme, son avenir et son passé, nous connaissons assez bien la forme que( la doctrine orphique prit dans la Grande Grèce au contact de l'école pythagoricienne. Pindare, Empédocle, Platon se sont approprié cette doctrine, en / l'adaptant chacun à ses conceptions poétiques ou philosophiquesX ils s'accordent cependant pour les traits essentiels, non seulement entre eux, mais aussi avec des documents épigraphiques récemment découverts et d'une importance capitale pour l'histoire de r0rphisme.

//Dans la deuxième Olympique, Pindare félicite Théron d'Agrigente, non seulement d'être un prince puissant et glorieux, mais de savoir, par l'initiation à certains mystères, ce qui attend l'homme après la mort. Théron sait que les crimes commis ici dans le monde gouverné par Zeus sont punis sous la terre par un juge sévère.''' Sans insister sur les supplices des méchants, le poète se plaît à dépeindre l'existence des justes, qu'il appelle une vie (^iotov) sans larmes et sans ellbrts, passée près de divinités vénérables. De nuit comme de jour ils sont éclairés par un soleil souterrain : c'est le premier trait du tableau, trait bien hellénique, bien humain. Sans lumière, point de joie;

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il fallait tout d'abord écarter l'horreur des ténèbres infernales. Ce n'est pas tout. Les morts renaissent et ils expient ici les fautes qu'ils ont pu commettre làbas. Ainsi s'expliquent des malheurs qui peuvent sembler immérités. Ceux qui, trois fois, dans l'un et l'autre séjour, ont su préserver leur âme d'injustice, reçoivent la récompense définitive: ils vivent dans une félicité parfaite dans les Iles des Bienheureux, où gouvernent Kronos et Rhéa. Pindare transporte dans cet Elysée, situé aux confins de la terre près du fleuve Océan, Kadnios, Pelée, Achille, les héros des vieilles épopées. Évidemment, il cherche à concilier autant que possible les données homériques et hésiodiques avec des conceptions toutes différenlesZ'Ainsi fit aussi Eschyle dans son Prométhc'e, comnre nous l'avons montré ailleurs '.

Un beau fragment d'un l'hrène de Pindare- offre une description plus détaillée de l'Elysée souterrain : 'les élus font de la gymnastique ou de la musique ou se délassent par d'autres jeux au milieu de prés fleuris, dans un air parfumé de l'encens des autels. Ils jouissent de la lumière, mais ici c'est notre soleil qui luit pour eux pendant nos nuits. Dans le lieu des supplices, au contraire, les fleuves infernaux exhalent une vapeur noire et répandent d'affreuses ténèbres. Un autre fragment^, plus intéressant, parle d'une ancienne faute TxÀxibv -évOoç) à expier. Quelle est cette ancienne faute? Le poète ne le dit pas; mais il

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