‹ Études sur l'antiquité grecqueChapitre 50 sur 121 · RHÉTORIQUE ET PHILOSOPHIE DION GHRYSOSTOME · texte numérisé non relu

RHÉTORIQUE ET PHILOSOPHIE DION GHRYSOSTOME

Aux premiers siècles de TEmpire romain, l'opinion publique entourait d'admiration les virtuoses de la parole, qu'on appelait sophistes et qui s'honoraient de ce nom : c'étaient là les illustres, ceux qu'on mettait au premier rang des hommes distingués par l'esprit. A côté d'eux, les philosophes, honorés et respectés par un public plus restreint, jouissaient cependant, eux aussi, d'une grande réputation. Dion de Prousa compte parmi les uns et les autres. Cependant il n'est pas tout à fait exact de le traiter simplement de philosophe rhéteur, coiiime fait Philostrate dans les pages qu'il lui a consacrées. Ce qui distingue Dion et le rend respectable, c'est qu'après avoir cherché, dans la première partie de sa vie, à briller et à se faire applaudir, il sentit le besoin d'une réforme morale, et qu'après s'être converti lui-même, il se servit de son éloquence pour convertir les autres.

1. Journal des Savants, 189S, octobre, p. 627 et suiv., et novembre, p. 637. — Lehen iind Werke des Dio von Prusa, mit einei- Einleitung : Sophistih, Rhetorik, Philosophie in ihrem Kampfe um die Jugendbildung, von Hans von Arnini. Berlin, Weidmann, 1898.

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Ce point est bien mis en lumière dans la très intéressante biographie de Dion que nous devons à Synésios, converti lui-même de la philosophie payenne au christianisme. M. d'Arnim précise et développe ce que Synésios avait indiqué d'une manière générale : grâce à une étude pénétrante, il arrive à ranger les écrits de Dion dans leur ordre chronologique et, en nous faisant assister ainsi aux phases parcourues par une âme d'élite, il met sous nos yeux un tableau plein de vie et d'intérêt.

En tête de celte étude, qui fait le corps de son livre, M. d'Arnim a placé une longue introduction sur les antécédents de la sophistique de l'époque gréco-romaine. Remontant aux sophistes de l'âge de Périclès, ainsi qu'à Socrate et à Platon, il fait l'histoire de la rivalité des rhéteurs et des philosophes, se disputant d'abord dans les pays grecs, puis aussi à Rome, le ])rivilège de présider à l'éducation de la jeunesse. Nous remarquons dans ce premier chapitre deux morceaux qui se distinguent par la nouveauté des aperçus. Le premier concerne Nausiphanès, philosophe qui avait initié Épicure, encore adolescent, à la doctrine de Démocrite. Deux papyrus d'Herculanum, rapprochés et édités par Sudhaus', laissent entrevoir les principes de ce philosophe à travers les réfutations de Philodème. Après le premier éditeur, M. d'Arnim étudie par le menu ces textes en grande partie fragmentaires. Nous découvrons avec étonnement que Nausiphanès prétendait former des orateurs

1. Philodemi volumina rlielorica, éd. S. Sudhaus, ^■ol. II, Bibliolh. Teuhner, 1S96.

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en initiant ses disciples aux systèmes desphilosopiies ioniens et qu'il considérait l'étude des phénomènes de la nature comme la meilleure préparation à la rhétorique. De nos jours, quel<|ues amis des sciences ont soutenu ({u elles devaient primer les lettres dans l'éducation delà jeunesse, mais aucun, que je sache, n'a pensé qu'elles pouvaient y conduire. La prétention de Nausiphanès se comprend dans un temps où l'art de parler était regardé comme le couronnement des études libérales : chaque docteur vantait sa spécialité comme le moyen le plus efficace de parvenir à cet art convoité par tout le monde. II me semble qu'une page de Platon avait en quelque sorte préludé à la thèse de Nausiphanès. Dans le Phèdre \ le philosophe prétend, plus ou moins sérieusement, que la cosmogonie d'Anaxagore et ses spéculations sur les corps célestes avaient été très utiles à Périclès pour acquérir une éloquence sublime; c'est, dit-il, que l'orateur doit connaître l'àme humaine et qu'on ne peut posséder la science de l'àme sans avoir celle de la nature tout entière. Oui sait si Nausiphanès n'avait pas cité ce passage de Platon à l'appui de sa thèse?

Plus loin, M. d'Arnim essaie d'établir que Cicéron doit sa conception de l'orateur parfait aux leçons de Philon de Larissa, philosophe platonicien qu'il avait fréquenté dans sa jeunesse. Cicéron veut, on le sait, que le futur orateur se famiharise avecles discussions des philosophes, qu'il possède les mathématiques, les sciences naturelles, la grammaire, la littérature, enfin

i. Platon, Phèdre, cli. liv, p. 2"0 A.

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toutes les connaissances libérales, mais en premier lieu et surtout la philosophie. Il est possible que telle ait été la doctrine de Pliilon. M. d'Arnim s'efîorce de le prouver par une interprétation, plus ingénieuse peut-être que persuasive, d'un chapitre du De oratore.

L'orateur parlait, tel que Cicéron l'avait décrit et réalisé (il le laisse assez entendre) dans sa propre personne, a quelque rapport avec l'idéal de l'orateur conçu par les Grecs de l'Empire ; il en diffère cependant sur deux points. Les Grecs de cette époque imposaient à leur orateur des études aussi variées, mais moins sérieuses; il devait posséder une espèce de science universelle, mais cette science ne dépassait guère le niveau de toute éducation libérale. En second lieu, l'éloquence active, militante, cédait le pas à l'éloquence de parade. Sans doute, l'orateur devait être capable de plaider une cause devant les tribunaux et aussi, dans la mesure où le permettaient les institutions nouvelles, de discuter les grands intérêts politiques ; mais il était formé en vue des exhibitions oratoires, et il transportait les habitudes contractées à ces exercices dans l'éloquence prati({ue. Par ce trait, la rhétorique de l'Empire se rapprochait de celle de Gorgias et des sophistes du v^ siècle : aussi remit-elle en honneur lenom desop/iiste. L'éloquence fait fausse route, cela est évident, elle dégénère; il faut dire cependant qu'elle vise à un certain idéal du beau, à une certaine virtuosité dans les choses qui ne sont pas directement utiles. Son idéal est conforme aux circonstances du temps et aux opinions nées de ces

circonstances ; c'est l'idéal de l'homme que sa culture harmonieuse, ses talents naturels et acquis, sa belle prestance, la souplesse de son orf^ane, sa présence d'esprit, le don de l'improvisation, rendent capable de captiver, d'enchanter, de ravir les hommes assemblés. Isocrate avait déjà dit que pour mériter le nom d'Hellène il importait moins de naître Grec que de recevoir une certaine éducation, une culture vraiment humaine. Ilérode Atticus donnait à ses disciples, quelle que fût leur nationalité, le nom d'Hellènes, et l'idéal de l'éducation hellénique s'imposait alors si bien au monde gréco -romain que nous voyons les fils du Latium et des provinces latinisées, les Favorinus, les Élien et jusqu'au noble Marc-Aurèle, se servir dans leurs écrits de la langue grecque. Le mot Grœcia capta feriim viclorcm cepit n'aura jamais été plus vrai.

Dion est bien un enfant de ce temps, entraîné d'abord par le courant des idées dominantes, des ambitions de la jeunesse studieuse. D'une famille riche et honorée, il jouit à Prousa, sa ville natale, d'une existence large; doué d'un brillant esprit, il cultive l'art de la parole, il aspire à se distinguer parmi les improvisateurs qu'on admire autour de lui. Comme les autres, il veut séduire par la beauté du langage, étonner par la nouveauté des conceptions, par la subtilité des arguments. Il se pavane et fait la roue, comme dit Synésios, en répétant un mot de Dion lui-même. Assez inditîérent aux idées, tous les sujets lui sont bons; les thèses les plus paradoxales lui plaisent, il fait de l'art pour l'art. Nous n'avons plus

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les bagatelles futiles, V Éloge de la mouche, du perroquet. U Éloge de la chevelure qui lui est attribué est (l'uuc autheuticité douteuse; mais le discours sur Troie est uu remarquable exemple du genre. Ilion n'a pas été pris par les Achéens : telle est la thèse que soutient l'orateur et qu'il démontre ingénieusement par l'analyse raisonnée de V Iliade. Dion y découvre des indices, des arguments, pour un récit plus véridique, qu'il oppose au récit d'Homère. C'est une gageure, un tour de force sophistique, qu'aucun esprit sensé ne prendra au sérieux.

M. d'Arnim fait remarquer très à propos la différence entre le Tptoïxoç, simple jeu d'esprit, et les dialogues à tendance morale, tels que Nessos ou Déjanire (LX), dans lesquels le rhéteur, converti à la philosophie, corrigera les vieilles traditions, afin de les accommoder à la doctrine qu'il professe. Si l'on cherche des exemples de déclamations creuses à membres de phrase bien balancés, on n'a qu'à lire les numéros LXXV et LXXVI, De la loi (Ileol v6[ao'j), et De la coutume (riepl 'Éôouç). Tous les exercices de l'école étaient représentés dans les écrits de cette première époque. Synésios lisait encore la Description de la vallée de Tempe (TsjxTrcov É'xcppaatç). S'\\q Memuon se rapportait à la statue vocale, il appartenait au même genre. Une causerie littéraire qui est venue jusqu'à nous, la comparaison des trois Philoclète, est, dans l'œuvre de Dion, ce qui se rapproche le plus de nos conférences d'aujourd'hui. 11 est regrettable que nous ayons perdu les écrits qui marquaient le mieux l'évolution qui s'opéra dans la pensée de Dion et le con-

Iraste entre les opinions de sa jeunesse et les convielions de son àgemùr. Le philosophe qui ne se lassera pas défaire la guerre aux sophistes et de leur opposer les grandes figures des penseurs austères de jadis, avait écrit contre Musonius Rufus et lancé contre les philosophes un pamphlet que Synésios admirait pour l'agrément du style, tout en regrettant sa tendance. Dion y exaltait la sagesse mondaine, persiflait les Socrate, les Zenon, les héros de l'ascèse, déclarait que leurs disciples, peste des États, sapaient la base des institutions politiques et méritaient d'être expulsés des terres et des mers'. Tout indique que le sophiste exprimait les sentiments répandus dans l'entourage de Vespasien et justifiait le décret de bannissement que des républicains attardés avaient provoqué, il faut le dire, par de vaines criailleries et des propos injurieux lancés à l'empereur. Lesscholies de l'évêque Arétas parlent de la liaison de Dion avec les Flavius, en y mêlant, il est vrai, quelques erreurs ; mais le fait ne doit pas être mis en doute. Si Dion a fait l'éloge d'un jeune athlète mort à la fleur de l'âge, dans un dialogue intitulé Mélancomas, c'était (M. d'Arnim le fait observer) pour faire sa cour à Titus, admirateur passionné de cet éphèbe.

Quelque marqué que soit le contraste entre les opinions et les discours de la jeunesse de Dion et de son âge mûr, on se refuse cependant à croire que la

1. Synésios, Dio, p. 15, Reiske : n£ptT£-j£ô;xe6a aCtoi v-jv [xèv pà'AAovtt 2wxpiTr,v xal Zv/wva Totç èx Atovuirtwv a/.û)\i.\kixai xat Toùç au' a-JTôiv à^ioûvTt Ttâff-r,? £).a-Jv£<76at yr,i -/.al ôa/âTtr,!;, lî); ovTa; y.r\Ç)7.i ttôacwv -t xaù TtoXiTSta:, vûv 5k crTSçavovvxt te a-jtou, x«i' 7rapâS£tY[j,a tc6£[j.£vw -/îwat'oy pîo'j v.al ffwcpoovo;.

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conversion se soit faite tout d'un coup. Des changements aussi profonds germent dans Tàme des hommes avant d'éclater. La diatribe contre les philosophes doit remonter au début du règne de Vespasien. Depuis celle date jusqu'à l'avènement de Domitien, Dion avait eu le temps de faire les réflexions sérieuses où devaient le porter son esprit droit et son âme foncièrement honnête. Dans une année de disette, le peuple de Prousa, ameuté contre les riches, faillit mettre le feu à la maison de Dion et le massacrer avec toute sa famille. Nous possédons encore le discours dans lequel, tout en se défendant, il fait honte à ses concitoyens des violences commises. Le titre indique avec raison que Dion n'avait pas encore embrassé la philosophie quand il prononçait celte harangue. Cependant M. d'Arnim y signale TaLsence du clinquant sophistique, le ton d'un esprit ferme et supérieur. Il y relève en particulier celte réflexion digne d'un philosophe: « Être convaincu de méchanceté, c'est là un malheur bien plus grand que d'être lapidé ou brûlé vif. Apprenez que les armes qui vous semblent si terribles, les pierres et les torches, ne font pas votre force, mais marquent au contraire une insigne faiblesse, à moins qu'on ne prise la puissance des brigands et des forcenés. La force d'une cité et d'un peuple est ailleurs, elle est avant tout dans la raison et dans la justice '. »

La Rhodiaca ressemble à première vue aux autres discours que le philosophe prononcera à Alexandrie

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