Polybe, IV
en avant naguère après la découverte de V 'A6Y,vaûov TroX'.Te-'a d'Aristote. La constitution attribuée dans ce traité à Dracon, et dont il n'est question nulle part ailleurs, ressemble si étrangement à celle que les oligarques d'Athènes élaborèrent en 411, qu'on a pu supposer qu'elle avait été imaginée par ces derniers. Celte conjecture ne laisse pas d'être assez plausible. Mais pourquoi les mêmes hommes auraient-ils fabriqué des vers oîi se trouve décrit le misérable état des Messéniens réduits en servitude par un vieux roi de Sparte ? quel à-propos pouvaient avoir des exhortations enflammées aux défenseurs du sol de la patrie, des femmes et des enfants? Dira-t-on qu'elles s'adressaient indirectement aux Athéniens? Mais les oligarques, par haine de la démocratie, voulaient la suprématie de Sparte. Sparte elle-même était alors loin de rien craindre pour sa sécurité. Aussi, M. Schwartz nous dit-il que le faux Tyrtée ne fut adopté par Sparte qu'après les victoires d'Épaminondas. C'est avouer que la supercherie n'avait aucun à-propos au moment où elle se produisit. Certes, la thèse de M. Schwartz n'en devient pas plus vraisemblable. Ajoutons une objection accessoire : Platon croit au poète Tyrtée. Cela se comprendrait difficilement si les Élégies avaient été forgées du temps de sa jeunesse et dans le milieu où il vivait.
J'arrive à la thèse de M. Verall. Le critique anglais ne conteste ni l'existence de Tyrtée, ni l'authenticité de ses Élégies, mais il les rajeunit de deux siècles ; d'abord pour des raisons littéraires que nous avons déjà discutées, ensuite, et surtout, en invoquant le
témoignage de Lycurgue. Le discours Contre Léocraie a été plusieurs fois édité et commenté; on y lit cependant un passage important que personne, avant M, Verall, ne semble avoir étudié de près. Nos ancêtres, dit l'orateur, ont bien fait de prescrire la récitation des poèmes d'Homère aux grandes Panathénées. Enflammés par ces nobles vers, les Athéniens repoussèrent le Mède et affranchirent la Grèce. Et il continue (§ 105) : Toiyacouv ojtco; -r^nx^ àvossç (jTrouoaïot val xo'.vr, xat \o'.x ol tôte ttJv ttoXiv oixoOvteç,
C0(7T£ TOTÇ àvOSSlOTOCTOtÇ AaX.SOa'.IJLOVl'otÇ £V TOÎÇ 'É [JLTr 0 0 (76 £V
yoôvoi? 7r&X£[xoîj<7t Ttpbç M£r7(7"r,vcouç av£ïX£v 6 ÔEOç 7:aç ' TjijLtov YjY£[ji.ova Àaê£?v xai vixr,(j£[v tcjç £vavT''ouç. Traduisons sans tenir compte d'abord des mots espacés dans l'impression. « Aussi nos citoyens d'alors étaient-ils si hommes de bien, ensemble et individuellement, que des guerriers aussi braves que les Lacédémoniens, engagés dans une lutte contre la Messénie, furent avertis par l'oracle du dieu de se faire donner par nous un homme qui les conduirait à la victoire. » Suit l'éloge de Tyrtée, stratège et poète. Ce passage n'indique-t-il pas que Lycurgue place Tyrtée après les guerres Médiques ou, tout au moins, après Pisistrate, l'ordonnateur des grandes Panathénées? Si M. Verall est le premier à tirer des paroles de l'orateur une conclusion qui semble s'imposer, c'est que le texte offre une singulière difficulté. En effet, que veulent dire ici les mots év toïç '£u.7rpo(76£v /pôvûtç ? On est tenté tout d'abord de les construire avec TToîvepLoîjffu Mais on aboutirait ainsi à un nonsens : les Athéniens étaient alors si vaillants que
dans les temps antérieurs l'oracle avisa les Lacédémoniens de prendre un Athénien pour les conduire à la guerre. Lierons-nous toT; àvopstoTaTO'.ç Aaxsôatfxoviotç £v Totç £[jL7rpo(76£v /pôvotç ? C'cst alusl quc fait M. Verall, et il explique ce texte : « aux Lacédémoniens qui avaient été les plus vaillants des Grecs avant l'essor d'Athènes». Il admet cependant la possibilité de deux autres explications. On pourrait entendre « quand Sparte n'était pas encore affaiblie comme elle l'est aujourd'hui », ou bien « quand Athènes ne l'était pas encore ». Ajoutez le sens proposé par M. Macan' : « aux Lacédémoniens qui avaient été très vaillants auparavant, c'est-à-dire avant la guerre où leur moral avait besoin d'être remonté par Tyrtée ». Voilà quatre interprétations différentes : nous avons l'embarras du choix. Des mots qui ont tant de sens risquent de n'avoir aucun sens, je veux dire aucun sens satisfaisant. Une autre difficulté m'arrête. L'orateur veut prouver par un exemple quelle était alors la vertu des Athéniens, tant du peuple d'Athènes dajis son ensemble que des citoyens en particulier. L'appel de Tyrtée par Sparte ne répond guère à cette annonce. Pour la justifier, il fallait alléguer des faits honorables pour tous les Athéniens aussi bien individuellement que collectivement. Il n'était pas difficile d'en trouver. Sans se laisser séduire par les avances du Grand Roi, les citoyens d'Athènes abandonnèrent une seconde fois leur ville, leurs maisons, leurs biens, plutôt que de trahir la cause des Hellènes.