‹ Études sur l'antiquité grecqueChapitre 75 sur 121 · Schol., 11. XXI · texte numérisé non relu

Schol., 11. XXI

chylide un crime de lèse-tradition pour avoir imaginé un autre motif : il trouve mauvais que ce soit Héraklès qui demande à épouser la sœur d'un héros qu'il admire. Je pense que les deux poètes ont bien fait. Pindare voulait exalter Héraklès : c'est à lui que s'adresse l'ombre de Méléagre, comme au seul héros de taille à disputer Déjanire à un prétendant aussi redoutable qu'odieux. Pour Bacchylide, Héraklès n'est ici, et ne devait être, qu'un personnage secondaire: tous les traits de son récit concourent à grandir la figure héroïque de Méléagre et exciter notre pitié pour sa fin lamentable. Rien ne pouvait mieux servir ce dessein que l'étonnement et la crainte, puis les larmes d'Héraklès. Cette mise en scène appartient à Bacchylide et je persiste à penser qu'elle lui fait honneur.

Gomment cet admirable récit est-il amené? « Heureux, avait dit le poète, heureux l'homme à qui les dieux départirent une vie glorieuse et digne d'envie au sein de l'opulence: le bonheur parfait n'est donné à aucun mortel. » 11 y a ici une discrète allusion au mal qui minait la santé d'Hiéron. Un grand exemple met en lumière la loi commune et peut enseigner la résignation aux grands de la terre. Cependant Bacchylide n'a garde d'insister, et la fin du poème est tout à la joie du triomphe.

Outre les actualités et les mythes, les odes triomphales de Bacchylide, comme celles de Pindare, renferment des considérations générales, condensées la plupart du temps en sentences concises. Le morceau le plus long de ce genre se trouve à la fin de la pre-

mière pièce, dont il forme la partie la mieux conservée. Il faut le donner en entier, car il contient une espèce de profession de foi morale tout hellénique :

Si tu honores les dieux, une plus douce espérance te flatte le cœur ; et si tu jouis de la santé et que tu puisses vivre de ton bien, ton sort le dispute aux plus brillants. Quelle que soit la condition de l'homme, la vie a du charme pour qui ne soufi're ni de maladie, ni d'irrémédiable indigence. L'homme riche convoite l'opulence ; dans une aisance moyenne, les vœux sont plus modestes : le désir est toujours le même. Avoir tout sous la main ne satisfait point les mortels ; ils courent constamment vers un but qui fuit devant eux. Qui se passionne pour des objets frivoles a pour son lot le temps que dure sa vie; la vertu est laborieuse, mais si elle persiste jusqu'à la fin, elle assure après la mort le trésor le plus digne d'envie, une gloire immortelle.

Si la figure du vainqueur se détache vivement du tissu de l'ode triomphale, les figures légendaires ont encore plus d'éclat ; le mythe est certainement la partie la plus brillante de ces poèmes, et, à en juger par les pièces les mieux conservées, il y tenait aussi le plus de place. Les Grecs étaient de grands enfants; ils aimaient qu'on leur contât quelque chose. Les poètes chanteurs avaient beau succéder aux poêles conteurs, les récits fleurissaient toujours : ils étaient l'ornement le plus beau et le plus apprécié des compositions lyriques. Pindare aime les mythes, comme Bacchylide: il ne les traite cependant pas tout à fait de la môme façon. Les héros de la fable sont pour lui de grands exemples en bien comme en mal, les types des vertus et des vices ; quand il fait un récit, il court, il abrège, il détache une scène, la retrace en quelques traits inoubliables, lui donne un relief tout plastique. Bacchylide s'étend plus longuement, il

raconte avec une abondance tout épique, il n'oublie . aucun détail. A la vue de l'ombre de Méléagre, ' Héraklès « attache la corde sonore au bout supérieur ■ de son arc, il retire ensuite une flèche à pointe d'airain du carquois dont il a soulevé le couvercle ». Homère ne dirait pas autrement.

Homère aime à faire parler les héros qui paraissent dans son récit: dès l'abord la poésie grecque laisse pressentir le drame, auquel elle devait aboutir. En cela encore, Bacchylide suit la tradition homérique. Pindare aussi cède souvent la parole aux personnages qu'il met en scène, mais plus sobrement que le « rossignol de Céos », et les discours qu'il leur prête sont généralement prophétiques: le passé porte l'avenir dans son sein, les prédictions révèlent le lien mystérieux des choses et permettent au poète de franchir à coups d'ailes une longue suite de siècles. Sans avoir des visées si hautes, Bacchylide prend plaisir à animer ses récits par de beaux et longs discours qui tiennent le lecteur sous le charme. Il n'est pas moins homérique dans ses comparaisons. Celles de Pindare sont vives, rapides, frappantes, souvent concentrées dans une métaphore. Bacchylide se laisse aller aux développements épiques : il y met de l'aisance, de l'agrément, parfois même de la grandeur. En envoyant de Céos à Syracuse l'ode qui célèbre une victoire d'Hiéron, il s'écrie: « Au plus haut de l'éther profond, qu'il fend d'une aile rapide, plane l'aigle, messager du souverain maître armé du foudre retentissant. 11 vole confiant dans sa force; les oiseaux tremblent et se cachent silencieux. Cependant les cimes de la vaste

terre ne rarrètent, ni les vagues démontées de Tinfaligable océan. 11 s'élance à travers l'espace béant; une fine aigrette, se dressant sur sa tête au souffle du zéphire, le signale aux regards des hommes'. Ainsi s'ouvrent devant moi mille voies pour chanter votre vertu, glorieux enfants de Dinomène. »

Achille ne paraît plus sur le champ de bataille ; aussitôt les Troyens reprennent courage et osent s'aventurer dans la plaine. Pour dépeindre ce changement subit, le poète se sert d'une comparaison qui n'a rien de nouveau, qui plaît cependant par la soigneuse exécution des détails : « Comme le vent de Thrace, soulevant les vagues sombres de la mer, meurtrit les vaisseaux durant la nuit, mais tombe soudain au lever de l'Aurore, — la mer est calme, une brise favorable gonfle les voiles et les marins gagnent joyeusement le port inespéré, — de même les Troyens, quand ils ont appris ^ qu'Achille s'est retiré sous sa tente..., les bras tendus vers le ciel, rendent grâce aux dieux; un jour radieux leur luil après la tempête ^ ■>

On retrouve les mêmes qualités, les mêmes traits distinclifs dans les six petits poèmes placés à la fin du recueil. Détachez d'une des grandes odes triomphales le récit mythique qu'elle renferme, vous aurez l'équivalent de ces compositions qu'on ne sait trop

1. V, 25 : Ntoi^aTai S' èv àtp-jTw /iet AîTrroTpiyx aùv Z£:p-jpa-j Trvo<'->3craiv k'Ôetpav àpc'YvwTo; [iet' àvÔpcoTTOtç losïv. Les derniers mots sont étranges : on s'attendrait à [xet' oEwvoî'r. Le poète aurait-il dit àpt'YvwToç [Asya, pour [léy' àpi^/wto;?

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