XIII, 91-107 (XII
de quel nom désigner: mais le nom ne fait rien à h chose. Le n''XVII, heureusement conservé en entier est un morceau achevé, un brillant exemple de narration lyrique. Le sujet était déjà connu par Pausanias, par un récit d'Hygin et par des peintures de vases; mais, grâce à Bacchylidc, il se grave aujourd'hui dans notre imagination avec un incomparable éclat. Minos conduit en Crète le tribut de guerre imposé aux Athéniens, sept jeunes hommes et sepi jeunes filles, victimes destinées au Minotaure; à leui tête l'héroïque Thésée. Le lieu de la scène est sur k navire qui dt;jà fend la mer de Crète.
Minos veut caresser la belle Éribœa; mais Thésée intervient, et une querelle éclate entre les princes. Le fils de Poséidon ose résister au fils de Zeus ; Minos jette son anneau dans la mer, en défiant son jeune adversaire de le lui rapporter s'il est vraiment enfan du dieu e[u'il se vante d'à voirpour père. Thésée n'hésite pas un instant : il saute du vaisseau et disparaît élan; le gouffre. Ses compagnons se désespèrent, Mino; exulte. Mais bientôt cette joie fait place à l'inquiétude et aux larmes succèdent les cris de triomphe, quane le hardi plongeur, paré des présents d'Amphitrite une couronne de perles sur la tête, les membres dra pés dans un manteau de pourpre, reparaît parmi les chants joyeux des Néréides. Dans ce morceau, tou est parfait, les discours comme le récit. Thésée es' aussi mesuré que ferme dans ses paroles, Minos es hautain et impérieux. Nous suivons Thésée avee émotion, et, comme lui, nous éprouvons un saisisse ment mêlé de crainte en apercevant les merveilles
sous-marines, en contemplant la beauté surhumaine des filles de Nérée. Notons encore un trait heureux. Contrairement à la version ordinaire de la légende, Thésée ne rapporte pas l'anneau de Minos ; il légitime sa naissance divine sans se faire le serviteur du roi de Crète. Servius donne à ce récit lyrique, composé de deux triades de strophes, le nom de dithyrambe. M. Kenyon le croit écrit pour Athènes. Il y aurait été certainement bien accueilli ; mais le poème se termine par cette courte invocation d'Apollon Délien : " Puisse le dieu prendre plaisir aux chœurs des Céiens et leur accorder les biens qui dépendent des immortels. » Or, si des poètes et des musiciens étrangers étaient admis aux concours d'Athènes, les chœurs y étaient, à ma connaissance, toujours composés de citoyens. Le morceau a dû être chanté à Céos ou à Délos.
L'ode XIX fut certainement exécutée à Athènes ; les vers le disent. Le préambule promet quelque l chose de brillant et, par son étendue, fait attendre un long poème. Cependant le poète ne donne qu'un 'ésumé sommaire du mythe d'Io. Il ne s'arrête un nstant que pour décrire le gardien Argos et pour ^'étonner qu'Hermès ait pu endormir un être aussi igilant. Les erreurs d'Io sont passées sous silence; die arrive en Egypte, et donne le jour à Épaphos, lont descendra le fils de Sémélé. Évidemment ce )oème est composé pour la fête des Dionysiaques, 'avoue qu'il me paraît insignifiant ; mais je n'oublie •as que nous n'en avons que les paroles. Le n° XVI plus de portée, mais il étonne aussi par son extrême
brièveté ; de même que le précédent, il ne dépasse pas une simple triade strophique. Après nous avoir montré Apollon, encore enfant, ce semble, cueillant des fleurs sur les bords de l'Hèbre, le poète nous fait, par une brusque transition, assister au sacrifice offert à Zeus par Héraklès après le sac d'OEchalie,/ et déplore les fatales conséquences de l'impré-»' voyante jalousie de"^Déjanire. C'est la donnée des Trachiniennes, et l'éditeur pense que Sophocle se souvenait de Bacchylide dans un passage de cette tragédie qui rappelle notre ode par la ressemblance de quelques tournures. Nous en jugerions mieux, si nous pouvions lire l'épopée homérique la Prise crŒchalie, où les deux poètes ont dû puiser.
Un autre morceau, les Anténovides ou Hélène redemandée, nous ramène également à Sophocle. On cite de ce poète une 'Ea£vy,ç à-acrY.cri; et des 'AvTY,voptoz'. : les deux titres pourraient bien désigner la même tragédie. Le sujet est emprunté à Homère. D'après le IIP livre de VIliade, Ménélas et Ulysse vinrent autrefois à Troie réclamer la belle Hélène. Bacchylide transpose cette ambassade au milieu de la guerre, pendant la trêve dont il est question au VU" livre de l'épopée. Ici, point de préambule : nous entrons dèS] l'abord dans la maison d'Anténor, où Théano, son épouse, reçoit les deux ambassadeurs amenés par ses, fils. Le texte est gravement mutilé, vingt-six lignes^ ont disparu en entier; mais l'étendue même de cette scène indique une longue conversation, dans laquelle\ le sujet de l'ambassade a dû être exposé. Ensuite| Anténor avertit Priam et ses fils, des hérauts con-
voquent le peuple, et Ménélas prend le premier la parole. Son discours n'est qu'un lieu commun sur l'excellence de la justice et les suites désastreuses de l'injustice. L'ode se termine brusquement sur ce morceau brillant et d'une morale irréprochable. Comme Ménélas reste dans les généralités sans rien dire de sa demande, nous supposons que cette demande avait été précisée plus haut dans les vers perdus'.
Il n'y a rien à dire du morceau intitulé Idas, dont il ne reste que les premiers mots des onze premières lignes. Le titre nous avertit que l'ode était destinée à une fête de Sparte, En revanche, nous possédons en entier un petit poème intitulé Thésée, qui n'a pas d'analogue dans ce recueil. La forme du récit est abandonnée, nous assistons à une scène toute dramatique : un dialogue entre Egée, roi d'Athènes, et un interlocuteur que le poète n'a pas clairement désigné. Le roi vient d'apprendre des nouvelles étonnantes : un hérosinconnu, adolescentà peine sorti de l'enfance, vient de tuer Sinis, Sciron et les autres géants qui infestaient les abords de l'Attique. Egée, qui ignore les intentions de l'inconnu, en a conçu une grande inquiétude, et à son de trompe il a convoqué tous les guerriers de la cité. Thésée n'est pas mis en scène, mais le poète a su, par une invention ingénieuse, exalter indirectement les premiers exploits de son héros : rien n'en saurait donner une plus grande idée
l. Le copiste aurait-il omis les dernières strophes? Nous ne le pensons pas. Si le poète avait voulu raconter tout l'épisode, il aurait réservé les considérations générales pour la fin.
que rétonnemenl et la crainte dont le bruit de ces faits extraordinaires a frappé le fils de Pandion. M. Kenyon veut que l'interlocuteur d'Egée ne soit autre que Médée, qui fut, on le sait, introduite dans les fables attiques ; mais si telle avait été l'intention du poète, il l'aurait dit, et nous n'avons pas le droit de suppléer à son silence en imaginant une chose que le public ne pouvait deviner. Le personnage qui prononce la première et la troisième des quatre strophes similaires dont se compose le poème doit rester anonyme. M. Haussoulier attribue ces deux strophes à un chœur, et c'est là l'hypothèse la plus probable.
Pour résumer nos impressions, disons en terminant que Bacchylide a beaucoup gagné à être mieux connu. Les fragments que nous possédions de ce poète n'avaient rien de bien saillant ; le plus long, rénumération des bienfaits de la paix, n'est qu'une banaleamplificalion de rhétorique. L'auteur du Traité du sublime range Bacchylide parmi les poètes d'une correction irréprochable et d'une industrieuse élégance, chez lesquels il n'y a rien à reprendre ni à admirer. Aujourd'hui, en présence d'une partie notable de son œuvre, nous comprenons que les critiques d'Alexandrie aient placé Bacchylide dans l'élite des neuf lyriques, et que l'empereur Julien ait pris plaisir à le lire'. Le neveu de Simonide, formé à bonne école, n'a pas seulement appris du métier de poète chorique tout ce qui peut s'apprendre, il est arrivé à une virtuosité que l'on n'atteint pas sans de précieux