‹ Études sur l'architecture religieuse de l'AgenaisChapitre 67 sur 81 · ANCIENNES ÉGLISES. DES ÉGLISES NOUVELLES · texte numérisé non relu

ANCIENNES ÉGLISES. DES ÉGLISES NOUVELLES

J’aborde , dût -on m’accuser d’un peu de pédantisme, un sujet délicat, mais important, que je ne veux d’ailleurs traiter que sommairement, en dehors de toute personnalité et de toute critique de détail. Quelques mots sur la conservation des églises anciennes me paraissent le complément nécessaire d’un ouvrage qui vise à faire apprécier ces monuments.

Il ne subsiste plus dans le département qu’un petit nombre d’édifices du moyen âge. Tandis que les communes achèvent de détruire leurs murs d’enceinte, avec leurs tours et leurs portes sacrifiées ; tandis que les ruines des châteaux de l’époque féodale sont pour la plupart exploitées comme des carrières de moellons , le temps , cet autre démolisseur , ébranle peu à peu les œuvres de l’architecture religieuse épargnées plus que les autres par la main des hommes. Ici ce sont des arcades qui fléchissent , là des voûtes lézardées dont la chute est imminente. Il ne faut point pour cela se hâter de démolir un édifice dont les modestes

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proportions ne sont pas exclusives d’un caractère architectonique, et à qui son respectable passé devrait faire trouver grâce. Il est telle petite église romane dans laquelle trente générations sont venues s’agenouiller, prier, vivre de la vie de l’âme. Dût- on dépenser pour l’étayer la somme que coûterait une église neuve , n’est- ce pas une œuvre pieuse en même temps que préférable de conserver le vieux sanctuaire ? Il suffit souvent de quelques contre -forts et de quelques doubleaux pour consolider un édifice dont la ruine paraissait inévitable. Mais , restaurer à propos , restaurer convenablement voilà le grand art.

Il est élémentaire de ne rien ajouter et de ne rien retrancher aux édifices du moyen - âge , tant que la nécessité n’est pas urgente.

Murer une porte romane pour en ouvrir une autre, élargir des fenêtres, c’est faire acte de vandalisme et Dieu sait si on y met du scrupule ! Bien des curés ou des maires veulent avoir de jolis vitraux comme ceux de la paroisse voisine , et l’on sacrifie une petite baie romane parée de ses colonnettes au désir d’avoir un Saint -Jean-Baptiste vêtu d’une robe verte ou un Saint- Martin au manteau rouge.

C’est au remaniement des baies de fenêtre, qui fut d’ailleurs le tort de toutes les époques , qu’il faut en partie attribuer l’absence totale de vitraux anciens dans les églises de l’Agenais.

Je ne dis rien des chapiteaux recouverts de plâtre des arcatures de chœur dans lesquelles les fûts de colonnes ont été rompus pov/r faire de la place. Notre époque est rarement responsable de ces actes de mutilation ou de mauvais goût. Mais nous avons à nous garder du badigeon blanc ou jaune et de décorations murales, dont c’est aujourd’hui la pleine mode , pastiches trop souvent maladroits et qui coûtent fort cher.

Il vaut mieux généralement mettre à nu l’appareil des arcades et des voûtes romanes que de le peindre

de quelque façon que ce soit. Les petites communes ne peuvent pas songer à parer leurs édifices de splendides peintures comme celles de Saint- Caprais d’Agen. Il est au contraire facile et peu coûteux de gratter les couches de badigeon. Alors les voussoirs gris sertis par les joints de mortier blanc composent naturellement une sorte de mosaïque , et la construction reprend son air robuste. La restauration des sculptures est plus délicate à opérer. Il faut veiller à ce que le grattage n’entame pas la pierre ; surtout il ne faut rien retoucher.

Rétablir l’aire ancienne des édifices pour dégager les bases des colonnes ; refaire une corniche écroulée en copiant les profils que conservent encore quelques pierres; reprendre un fût de colonne tronquée, un meneau arraché ; remettre en place des chapiteaux ou des modifions : voilà d’utiles restaurations presque toujours faciles à exécuter.

Les accessoires, le mobilier des églises, ne doivent pas , autant que possible, constituer des disparates. Le style à donner aux chaires est une pierre d’achoppement. Les vieux modèles manquent. Il faut rechercher les plus simples, et s’adresser à des architectes qui aient de saines notions d’archéologie.

Il est plus facile d’avoir des fonts -baptismaux convenables ; car il en existe encore un certain nombre des diverses périodes du moyen âge , qui peuvent inspirer de bonnes imitations.

Les marbriers ont des autels tout faits , à tous les prix , mélange informe de tous les styles , dans lesquels on est arrivé à donner au roman de la légéreté , de la lourdeur au gothique. C’est malheureusement (de même que pour les vitraux) l’ambition de la plupart des curés d’acquérir un de ces autels qui brillent d’un éclat grossier et dont le style composite s’accommode naturellement à celui de toutes les églises.

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Je préférerais voir dans les églises romanes des autels en pierre, bien simples, mais composés pour le milieu dans lequel ils doivent être placés et non pas achetés de rencontre.

Le difficile est de faire entendre qu’un autel de pierre vaut souvent mieux qu’un autel de marbre; qu’il est , vérité incontestable , infiniment plus monumental.

Il ne faut pas sacrifier des pièces décoratives qui ont un mérite artistique réel pour rétablir bon gré malgré l’unité de style d’une église. Quelques chapelles de prieuré, quelques églises paroissiales du xne ou du xme siècle ont des boiseries , des stalles , des rétables des xvie et xvne siècles , où se fait sentir la main d’un bon ouvrier. Il faut les conserver avec soin, comme choses douées d’une valeur propre. J’ai souvent regretté de voir relégués dans les sacristies des tabernacles et des panneaux d’autel en bois sculpté qui certainement valent mieux que les marbres par lesquels on les a remplacés.

Je n’irai point jusqu’à donner des conseils aux architectes pour les constructions nouvelles. N’ont -ils pas le privilège accordé aux peintres et aux poètes ?

Pictorïbus atque poetis Quidlibet audendi semper fuit œquœ potestas.

Ils peuvent ou créer, en se servant des ressources modernes , qui sont si variées et si larges, ou se constituer une originalité en combinant avec art les procédés de construction et les variantes infinies des styles du moyen âge. Leurs œuvres les moins recommandables sont les copies serviles, et je sens qu’en face de ces pastiches ils me trouveraient fermés à l’indulgence.

Néanmoins je voudrais que certaines traditions de l’architecture locale fussent mieux étudiées par eux. Leurs monuments n’y perdraient rien. Quelques exemples.

La mode, car il y a des modes en architecture, est aux églises gothiques et principalement aux pastiches du xih° siècle. On a fini par tomber dans l’uniformité. Les neuf dixièmes des clochers de ces églises sont composés d’après les types de la Normandie et de l’Ile-de-France. Le diocèse de Bordeaux est tout planté de clochers aigus généralement placés au centre des façades. Peu importe que les églises ne soient pas à l’échelle des lignes perpendiculaires des clochetons et des flèches , pourvu qu’on puisse dire de loin : quel beau clocher! Je ne discute pas le mérite de ces constructions prises isolément. La composition des clochers est la pierre de touche des architectes , a dit un maître, Viollet-le-Duc. Quelques-unes de ces créations ou de ces copies sont fort bien réussies , j’en conviens; un plus grand nombre sont vulgaires et peu solides. L’inva,sion menace de passer du diocèse de Bordeaux à celui d’Agen. Gare à la monotonie ! Que du moins on élève le clocher en vue de l’ensemble, non pour lui -môme !

Nous avons vu que, dans l’Agenais, à l’époque romane, toutes les tours de clocher surmontent ou le carré du transept , ou la travée du chœur , ou la travée haute de la nef. Ainsi, par une idée religieuse bien comprise, le clocher annonce de loin le sanctuaire et non le porche de l’église. Depuis les tours -lanternes de nos basiliques du ve siècle * jusqu’à nos dernières cathédrales gothiques, on a généralement couronné le sanctuaire ou ses abords de la tour unique ou de la plus haute flèche.

De la série souvent triple des étagements de l’abside, des croisillons, du clocher, résulte un grand effet architectural. A tous les points de vue c’est une

* Voir à ce sujet les conclusions d’une savante étude de M. J. Quicherat, directeur de l’École nationale des Chartes , Restitution de la basilique de ^Saint- Martin de Tours. Didier. 1869. Extrait de la Revue archéologique.

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disposition à reproduire , non pas toujours , mais quelquefois du moins.

Il faut aussi remarquer que la préférence des anciens architectes pour les clochers peu élancés ainsi que pour les toitures à angle obtus , a sa raison d’être dans certains climats. Les constructeurs des régions méridionales ont moins à se prémunir contre l’effet des pluies et des neiges que ceux des provinces du nord. Quand les ressources sont limitées , mieux vaut construire un beau sanctuaire et un clocher très -simple, qu’un clocher riche et coûteux et un sanctuaire vide d’ornements.

L’Agenais a de belles églises dont les grandes nefs n’ont pas d’étages. Leurs proportions sont très -justes par cela même que la ligne perpendiculaire n’est pas exagérée. La solidité de ces édifices, qui n’ont pourtant que de minces contre - forts , est attestée par leur durée. Les plans des petites églises romanes offrent une 'Certaine variété. Voilà donc , dans le pays même, d’excellents sujets d’études et d’imitations bien comprises.

Et de même certains motifs du style des églises locales mériteraient d’être reproduits. Citerai -je les profils délicats des arcs de l’église de'Marmande; les sommiers des ogives de l’église d’Esclottes, décorés de roses; les clefs peu saillantes et finement découpées du temple de Port- Sainte -Marie , etc. Quant aux corniches , aux archivoltes, aux modifions, aux chapiteaux de l’époque romane , il en est de fort remarquables au point de vue delà composition. Les proportions des arcatures du même style ont aussi quelque chose de la justesse symétrique de l’architecture classique.

On construit, on restaure peut-être non moins d’églises à notre époque trop calomniée qu’en n’importe quelle période du moyen âge. C’est une noble ambition , celle de léguer à nos successeurs , en même temps que les témoignages de notre foi , des preuves de notre goût dans les œuvres d’art.

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