L'HERCULE DE BUIS D'HERTFORD-HOUSE
Giovanni Minello da Bardi (f 1526) dirigeait, avec son fils Antonio, la marbrerie del Santo que les meilleurs artistes padouans couvraient de sculptures et d'arabesques délicates.
Dans ce monde remuant et intelligent, dans cette poussée de talents rivaux, passionnés pour l'antique, Francesco voulut sans doute s'essayer à son tour : tant d'autres avaient passé par l'atelier de l'orfèvre avant de se faire sculpteurs! Il eut l'idée de tailler dans le buis une figure d'Hercule et se mit à l'œuvre, travaillant à loisir, per otium, à ses moments perdus; prenant la statuette et la quittant pour retourner à ses bassins et à ses aiguières; la reprenant et la retouchant sans cesse. Avait-il aperçu quelque part un Hercule antique? S'est-il inspiré d'un bronze ou d'une pierre gravée? Rien ne le prouve, mais son héros trahit je ne sais quel parfum éloigné de la Grèce ou de Rome.
La figurine terminée, le maître inscrivit fièrement sur le socle son nom, sa profession et sa patrie, pour montrer ce qu'un orfèvre padouan savait faire, et il en resta là; l'Hercule est le seul ouvrage de sculpture qu'il ait produit. Pourquoi s'est-il arrêté en si beau chemin ? Peut-être la renommée du petit Hercule valut-elle à l'orfèvre un surcroît de commandes qui l'empêcha de trouver de nouveaux « loisirs ». L'anonyme de Morelli, dans sa revue sommaire des grandes collections padouanes vers 1 535, ne parle ni de Francesco, ni de son chef-d'œuvre; ce silence ferait croire que le maître gardait encore précieusement la statuette dans son atelier, comme un témoignage unique de son talent, un objet de prédilection intime dont il ne voulait se défaire à aucun prix.
Quoi qu'il en soit l'Hercule finit par être vendu, sans doute après la mort de l'artiste. Scardeone nous apprend qu'on le paya 100 écus d'or, environ 5 ooo francs de notre monnaie; « cent e'cus d'or, dit-il naïvement, pour six onces à peine de buis! » Apparemment, l'excellent chanoine aurait mieux compris l'estimation des experts de 1839 qui laissaient vendre, en plein Paris, ces six onces de buis pour 3oo francs.
Si le prix fait honneur à l'artiste, il n'est pas moins glorieux pour l'amateur. Scardeone a conservé le nom de ce personnage et je lui en sais gré : il s'appelait Marco Antonio Massimo; c'était, dit-il, un antiquaire insigne. J'ai voulu me renseigner davantage sur ce galant homme qui savait payer au poids de l'or les belles choses qu'il rencontrait sur son chemin. Massimo appartient à ce groupe d'amateurs, — gens d'Eglise ou de robe, médecins ou lettrés, grands seigneurs ou bourgeois, — qu'on trouvait jadis dans chacune des grandes villes d'Italie, de France et d'Allemagne. A Padoue, en i56o, la liste des curieux est fort brillante; on y compte des personnages fameux, Torquato Bembo, l'héritier des splendides collections du cardinal qui fut un des amateurs les plus considérables de son siècle ; Antonio Benavides, jurisconsulte distingué; Copodivacca et Buzzacareno appartenant aux premières familles de la ville; Jean Sambucus, l'auteur des Emblemata (1564), numismate et bibliophile célèbre, l'ami de Henri de Mesmes et de Grolier; Alessandro Bassiano, « le meilleur juge en matière d'histoire et d'iconographie romaines », au dire de Scardeone; c'est lui qui devait trois ans plus tard s'associer avec Cavino pour la fabrication des fameuses médailles padouanes. Parmi ces hommes de goût et de