Voir la Ga%. des Beaux-Arts, 2e pér., vol. XXVII
LE MUSÉE SPITZER
Quand on étudie la curiosité, même la curiosité contemporaine, on est frappé des transformations périodiques qu'elle subit dans son objet, dans son caractère, aussi bien que dans ses mœurs. Jadis, par exemple, il y a moins d'un demi-siècle, l'amateur était encore libre de thésauriser pour lui seul. Enfermé dans son sérail, entassant ses merveilles une à une, il pouvait se clore à double tour et graver sur sa porte: Odi profanum vulgus et arceo.
Les Expositions rétrospectives ont changé tout cela. Aujourd'hui le même homme s'est métamorphosé. Sollicité par ses amis, défié par ses ennemis, un peu de jalousie et d'amour-propre aidant, il a voulu faire ses preuves à son tour et se mesurer avec ses rivaux. Il est sorti bon gré mal gré de sa retraite, et jetant ses trésors dans la mêlée, il s'est écrié : Moi aussi, je suis amateur! Concurrence salutaire, qui l'a mis à même de comparer, de reconnaître ses points faibles et de peser sa puissance. Dès lors il a pratiqué des^épurations, éliminé les non-valeurs, renforcé certains bataillons,
amené des recrues nouvelles. Du même coup la comparaison Lui a révélé des éléments de classification, des lois inconnues, des analogies, des filiations nouvelles. Il a fait son éducation.
Et le public ? Pensez-vous qu'il soit resté indifférent ? que ces promenades périodiques dans le passé ne Taient pas fait réfléchir? Le public a dit aux amateurs : « Vous nous donnez là une première leçon, c'est fort bien, mais il faut la continuer. La curiosité n'est pas un monopole ; recueillir les reliques du passé pour les emprisonner dans une vitrine et les entourer d'un culte platonique, la belle affaire! Votre rôle est plus large, plus fécond. Nous sommes des historiens en quête de matériaux neufs, des savants désireux de compléter et de contrôler nos textes, des gens du monde dégoûtés des contrefaçons et avides de posséder des modèles honnêtes, des écrivains amoureux de couleur locale ; montrez-nous l'histoire telle qu'elle est, la vérité prise sur le fait. Nous sommes des orfèvres, des ferronniers, des ébénistes, des tapissiers, des émailleurs, des faïenciers, des décorateurs ; nous travaillons l'or, l'argent, le bois, le fer, le cuivre, l'ivoire, le verre, la laine et la soie ; nous n'avons ni Louvre, ni Luxembourg, ni Beaux- Arts, ni Salons annuels ; Cluny et le musée Sauvageot sont trop pauvres, nous les avons taris depuis longtemps ; nous voulons en savoir davantage et compléter notre instruction. Vos cabinets sont des écoles, les succursales des collections publiques, les instruments de notre éducation future. Hommes du passé, hôtes familiers des nécropoles, ouvrez vos portes; nous voulons interroger vos morts et savoir leur secret. »
Ainsi parle le public et le public a raison. La collée-
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tion pour la collectionne dilettantisme à huis clos a fait son temps. La curiosité n'a plus le droit d'être égoïste, elle a charge d'âmes, il faut qu'elle soit instructive.
Mais il importe de bien s'expliquer sur ce point.
Quelques-uns ne considèrent dans la curiosité que le procédé matériel, la date, la nationalité, le renseignement scientifique. Pour eux, la Vénus de Milo est un document comme un silex? une faïence révolutionnaire ou je ne sais quelle barbarie mérovingienne ; ils opèrent comme le botaniste et le géologue. Peu leur importe la valeur artistique de l'œuvre : ils lui demandent son état civil, ses passeports, la classent dans une armoire, à son rang, et posent une étiquette.
L'amateur n'entend point la science de la même façon. Sans pitié pour les œuvres médiocres ou banales, dépourvues de style et de caractère,il ne choisit dans chaque série que les spécimens excellents, les types de grande race et de bonne maison. Il ne fait pas une histoire industrielle, mais une histoire esthétique; un muséum, mais un musée; une école de savants, mais une école d'artistes. Il enseigne la chronologie et la géographie du beau.
De ce principe découle une conséquence nécessaire ; c'est que l'amateur doit mettre en valeur les objets de sa collection, les présenter avec tous leurs avantages, donner, autant que possible, à l'œuvre de l'artiste la place que l'artiste eût ambitionnée pour elle, sous peine de la dénaturer, d'en fausser l'esprit, de la rendre inintelligible et stérile. Empiler dans une commode en acajou les émaux de Pénicaud et les médailles du Pisan, laisser traîner à l'aventure des casques et des épées damasquinées par les premiers ouvriers du monde,
exposer à contre-jour les marbres et les ivoires sacrés par la main de l'artiste, entasser pêle-mêle, sans goût et sans raison, les bronzes et les faïences, les armes et les broderies, les tableaux et les meubles déshonorés par la poussière, ô honte ! L'homme délicat n'admet chez lui que des invités de choix, donne à chacun la place qu'il mérite, sait le faire valoir, le mettre à son point, sous son jour, avec le voisinage et dans le milieu qui lui conviennent. Tâche difficile à coup sûr, qui exige beaucoup de tact, de mesure et de savoir-faire; mais quoi! la curiosité n'est pas une personne rébarbative et mal tenue ; on ne lui défend pas les coquetteries de bon aloi qui préviennent en sa faveur et rendent sa conquête attra}rante. Elle entend fort bien le confort et donne à ses visiteurs des tapis moelleux, des tentures soyeuses, des sièges commodes ; elle veut qu'on l'admire à loisir, qu'on l'étudié à Taise. Son cabinet n'est pas une classe, ni un amphithéâtre ; c'est un salon d'étude.
Telle est la collection qui nous occupe aujourd'hui.
Frédéric Spitzer est né à Vienne en 1 8 1 5 . Sans for- Lune et n'ayant à compter que sur lui-même pour faire sa trouée, il se jeta dans le commerce des objets d'art et parcourut tout d'abord l'Allemagne, l'Angleterre, la Belgique, la Hollande, faisant à la fois ses affaires et son éducation. Il avait l'instinct de la curiosité, le flair des belles choses, le coup d'œil rapide et sûr, une activité endiablée, le génie des affaires et foi dans son étoile; il devait réussir.
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En i852, il s'installe à Paris. Paris était déjà le marché de la curiosité européenne; c'est là que se traitaient les grandes affaires, là que se dispersaient les anciennes collections et se formaient les nouvelles. Le public parisien commençait à ouvrir les yeux, à comprendre que l'art n'est pas le privilège exclusif du peintre, de l'architecte et du sculpteur; qu'il existe, non pas un autre art, mais d'autres expressions du même art, plus familières, plus à la portée de tout le monde, ce que l'on est convenu d'appeler Part industriel. Une armée de collectionneurs jeunes, convaincus, enthousiastes, s'était jetée à la découverte, recherchant avec ardeur les armes, les meubles, l'orfèvrerie, les tapisseries, les émaux, les faïences, menus chefs-d'œuvre où les vieux maîtres avaient dépensé tant d'esprit, de grâce et de bon sens.
Spitzer trouvait à Paris un théâtre digne de son génie et de son ambition. En peu d'années, il prit la tête du mouvement avec une supériorité à laquelle ses •rivaux mêmes rendaient justice.
Mais ce premier succès ne suffisait pas à un esprit amoureux des grandes entreprises ; Spitzer voyait plus haut et plus loin. Il forma le projet d'organiser un jour une collection raisonnée, encyclopédie de l'art ancien, destinée à l'éducation de tous, un Musée des arts industriels par anticipation. Ses prédilections personnelles l'attiraient du côté de la Renaissance et du Moyen Age; ce fut une bonne fortune. L'antiquité loge trop loin de nous; ses mœurs, sa vie privée, son outillage ne sont plus les nôtres. Exploitée depuis des siècles par l'Italie, la France, l'Angleterre, la Russie et l'Allemagne, elle ne réserve à ses adorateurs que des sur-
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prises de hasard, des trouvailles de rencontre. D'autre part, le xvne et le xvinc siècle nous touchent de trop près ; nous les avons sous les yeux dans nos palais, dans nos musées, chez les particuliers ; nous savons par cœur leur histoire. Placés entre ces deux limites extrêmes, le Moyen Age et la Renaissance ferment l'antiquité et ouvrent les temps modernes. Nous sommes les enfants de leur esprit, de leur chair et de leur sang ; ils sont nos aïeux directs et nos maîtres. C'est là qu'il faut chercher l'enseignement le plus utile, l'assimilation la plus immédiate.
A coup sûr, Spitzer ne fut pas le premier à le comprendre; d'autres avant lui, depuis Révoil et Du Sommerard jusqu'à Sauvageot et au prince Soltykoff, avaient frayé la route et posé les jalons, mais un peu au hasard, sans plan bien arrêté d'avance. Le programme de Spitzer était raisonné, méthodique ; il le poursuivit sans relâche depuis le premier jour, colligeant en silence les matériaux de l'avenir au fur et à mesure de ses acquisitions, mettant en réserve dans chaque série les types choisis, exceptionnels, les chefs de famille. Et, le jour où, sa fortune faite, il put enfin se retirer des affaires et prendre son indépendance, la collection préparée de longue main n'attendait plus qu'un logement.
Comment le plan primitif a-t-il été mené jusqu'au bout? Nous allons vous le dire, si vous voulez bien nous suivre dans l'hôtel de la rue de Villejust.
L'escalier a belle tournure, il s'arrête au premier, comme il convient. Les tapisseries représentent une
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fête champêtre, une bacchanale; des satyres et des nymphes accoudés sur une balustrade vous regardent et vous invitent à monter. Encore quelques pas, vous êtes dans le cabinet de travail.
Imaginez une salle immense de sept mètres de haut, prenant jour par trois larges fenêtres à vitraux. La corniche, composée de cinquante-quatre portraits italiens du xve siècle, forme une ceinture incomparable supportant la charpente du plafond et ses robustes caissons de chêne à fond d'or. D'un côté, la cheminée colossale d'Arnay-le-Duc, en pierre de Tonnerre fine comme du marbre, monument de l'art français aux débuts de la Renaissance; de l'autre, une arcature ouvrant ses trois baies sur la serre.
Ici point de catégories rigoureuses, mais un désordre pittoresque et voulu. Le cabinet de travail est une pièce mixte, rendez-vous général où l'amateur veut trouver sous la main des spécimens de tous les arts et de tous les pays, qu'il place et déplace au gré de sa fantaisie; c'est le vestibule du temple où les dieux nouveaux viennent faire un stage en attendant leur classement définitif dans les chapelles. Partout des tapisseries d'or et de soie, des peintures, des armes, des cabinets de fer, de cuir et d'ivoire, des broderies, des velours, débris de chasubles et de dalmatiques royales.
Les horloges, les statuettes, les miniatures, les orfèvreries, les faïences, les bronzes sont jetés çà et là sur les meubles, choisis parmi les plus beaux exemplaires de la Renaissance. Voici le fameux dressoir d'Annecy, un de nos désespoirs; on nous l'avait offert,
il y a vingt-cinq ans, hélas! Le cœur de l'amateur est toujours compatissant, mais sa bourse
A des rigueurs à nulle autre pareilles.
Voici le cabinet de cuir doré fait pour le mariage de Philippe III. Voici les nobles armoires du Lyonnais et de la Bourgogne, et ces tables fameuses, à éventails, le phénix des amateurs.
Les portes du cabinet de travail, formées de petits compartiments à grotesques délicatement travaillés, proviennent d'Espagne; elles décoraient le réfectoire d'un couvent. L'artiste, un contemporain, peut-être un élève du Berruguete, a gravé sur une des traverses cette sentence latine : carperefacilius est quant hnitari, critiquer est plus facile qu'imiter. Avant d'aller plus loin, méditons ces paroles ; c'est la devise du maître du logis.
Du cabinet on entre dans une seconde salle éclairée par un plafond â caissons vitrés, disposition ingénieuse qui répand une lumière égale, sans altérer les combinaisons de charpente familières aux architectes de la Renaissance. Une Vierge de marbre, œuvre exquise de l'école française, indique la note dominante de la salle: nous sommes en France, chez Pénicaud, Jean Goujon, Clouet, Limosin, Du Cerceau, le Petit-Bernard, Jean Cousin, Nicolas Bachelier, chez les maîtres immortels de la Renaissance nationale. Palissy occupe deux vitrines avec soixante-quinze pièces des plus rares et des plus belles. Le mobilier, les armoires et les buffets suspendus sortent des ateliers de Paris et de Lyon; Tours a façonné les broderies; Dinant, qui fut ville française à son heure, a fondu et tourné les aiguières
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et les hanaps. Ce sont nos enlumineurs qui ont décore' la plupart de ces manuscrits, nos gainiers qui ont assoupli le cuir de ces coffrets, nos maîtres ferronniers qui ont découpé ces clefs et ces serrures. C'est encore un Français qui a modelé ces salières, cette coupe et ce biberon de l'introuvable poterie de Saint-Porchaire , que j'ai de bonnes raisons pour ne pas oublier.
Mais toutes ces belles choses sont éclipsées par la plus étonnante collection d'émaux peints qu'un particulier ait jamais réunie. Cent soixante-dix échantillons d'une beauté rare sont là, rangés en bataille, racontant l'histoire de l'émaillerie française au xv° et au xvi° siècle. D'abord religieuse et semi-flamande, elle fabrique des plaques de reliquaires et des triptyques; ses peintures à la façon de Van Eyck sont des miniatures en émail. Plus tard, les petits maîtres de Fontainebleau lui tourneront la tête; elle s'amourache de leur longues élégances, de leurs broderies à l'italienne, et se jette à corps perdu dans les nouveautés à la mode. Adieu la dévotion, les Flandres et les anciennes pratiques! L'école élargit sa clientèle, entreprend les portraits, décore la vaisselle de luxe et prodigue la grisaille avec une verve, un éclat incomparables. Pendant un demi-siècle, Limoges travaille pour la France, l'Allemagne, la Hollande, l'Espagne et l'Angleterre, jusqu'au jour où la décadence arrive avec la pacotille et, déjà sous Henri III, Palissy se lamente sur la ruine des émailleurs réduits à donner à vil prix « leurs émaux si bien parfondus sur le cuivre qu'il n'y avait nulle peinture si plaisante ».
Dans cette série magnifique, les dynasties des Pénicaud, des Limosin, des Nouailher, des Raymond, des
Courtois et des de Court, sont toutes représentées par des exemplaires de choix, provenant des anciennes collections Denon, de Bruge, Soltykoff, Seillière, etc. Spitzer s'est souvenu qu'il devait sa fortune à la France : il a royalement traité son pays d'adoption.
Les ivoires et les buis occupent la salle suivante. La suite des ivoires, une des plus remarquables de la col- 1 ection, comprend cent soixante-quinze pièces. Coffrets byzantins, plaques de reliures carolingiennes, peignes liturgiques et peignes civils, selle de Frédéric, roi de Sicile, et crosse d'Aldobrandini, évêque de Gubbio, diptyques et polypt}^ques où l'artiste multiplie avec une inépuisable fantaisie des petites scènes d'un naturalisme exquis, statuettes, groupes, boîtes à miroir délicatement ouvragées, tous ces précieux monuments forment un ensemble de documents historiques, dont on ne trouverait l'équivalent nulle part. Ils embrassent une période de douze siècles, du ve au xvir3, depuis le bas-relief antique, jusqu'au vidrecome flamand, depuis la Vierge aux yeux bridés, au sourire indéfinissable, qui hanche avec grâce dans sa longue robe traînante, jusqu'à la Vénus plantureuse et maniérée de la décadence.
Si la France triomphe dans la série des ivoires, l'Allemagne à son tour peut revendiquer les buis sculptés où elle est sans égale. Cinq vitrines sont consacrées à ces chefs-d'œuvre en miniature. Il y a là des médailles historiques d'une puissance et d'un caractère étonnants, des reliquaires, des édicules en forme de triptyques ou d'ostensoirs, des grains de chapelet fouillés avec une délicatesse surprenante; cela s'ouvre,
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se brise, se démonte et présente à l'intérieur des scènes complètes où tout un petit monde, piétons et cavaliers se meut à Taise dans un espace de deux à trois centimètres. S'il ne s'agissait que d'une oeuvre de patience, le résultat nous laisserait assez indifférent; mais ici le tour de force est relevé par un art indiscutable; et c'est merveille de voir l'élégance des architectures, la correction du dessin, le style de ces imperceptibles figurines qu'Henry Estienne, un jour qu'il visitait la foire de Francfort, appelait ingénieusement les infiniment petits de Fart, stibtilissimas artis minutias.
Mais allons plus avant, pénétrons en plein Moyen Age. Voici la salle de l'orfèvrerie religieuse, un éblouissèment de châsses, de croix, de chandeliers, de chefs, de calices et d'encensoirs, de ciboires et de reliquaires, en vermeil, en argent, en cuivre doré, chargés d'émaux, de pierres précieuses ou de cabochons, et resplendissant dans leurs vitrines tendues de chapes et de dalmatiques brodées d'or. La salle de l'orfèvrerie est le théâtre des grandes batailles entre les chevaliers de l'art français et les burgraves de l'art allemand. Cette châsse est-elle de Cologne? Ce reliquaire vient-il de Limoges? Et chacun défend ses théories favorites; on se passionne, on lutte à coups de textes et de documents; on discute sur les couleurs des émaux, sur le cloisonné et le champlevé, sur les figures en relief, sur les nielles. Plus loin le combat s'engage autour d'une pièce récemment arrivée d'Espagne; est-elle espagnole ou faite à l'étranger pour l'Espagne, ou faite en Espagne par des étrangers, et lesquels? français, flamands ou italiens? On éventre les vitrines, on s'empare des
ostensoirs et des calices, on brandit les croix et les chandeliers. Ah! les batailles homériques que nous avons livrées dans ce petit coin privilégié!
Passons rapidement en revue les miniatures et les cires qui mériteraient une longue visite; j'ai hâte dé vous conduire en Italie.
Spitzer a traité l'Italie con amore. Le plafond vitré à caissons blanc et or, dôme lumineux porté sur une voussure élégante, tamise un jour calme, discret, mystérieux, cher à l'artiste et à l'amateur. En face, une belle cheminée à cariatides ; sur le manteau tendu de velours rouge brodé d'or, se détache le buste d'Octave Farnèse, œuvre magistrale d'Annibal Fontana. A droite, une arcature en anse de panier, soutenue par quatre colonnes d'albâtre oriental et de fleur de pêcher, encadre les célèbres bas-reliefs du Belvédère de Sassuolo, bâti pour Alphonse d'Esté, troisième duc de Ferrare. Dans ce sanctuaire de marbre et d'or rayonnent les trésors de la Renaissance italienne, matières précieuses montées en or et et en vermeil, émaux de Venise, verres émaillés, bagues, montres et bijoux d'or, d'émail et de pierres fines, manuscrits précieux, fontes padouanes et florentines, médailles et plaquettes, cuirs gaufrés, ciselés, dorés au petit fer, verres et cristaux peints que la barbarie des experts appelle verres èglomisês. Çà et là des bustes et des peintures de la grande école du xvc siècle, des sièges marquetés d'ivoire et d'ébène, des tapisseries de soie rehaussées d'or; et, pour couronner ce magnifique ensemble, deux cents pièces de faïence signées des plus grands maîtres, plats et plateaux da pompa, coupes, vases, aiguières,
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vasques et rafraîchissoirs, exemplaires éblouissants par la perfection du dessin, le style des compositions, l'éclat des couleurs, la splendeur flamboyante des reflets, dépouilles opimes des cabinets les plus illustres, dispersés depuis trente ans. Hic nunquam minus solus, quant cum solus, dit une inscription sur les marbres de Sassuolo : Ici je ne suis jamais moins seul que lorsque je suis seul. Si le duc Alphonse revenait au monde, il trouverait sa solitude aussi noblement remplie qu'autrefois.
Avant de quitter cette « chambre des merveilles », saluons au passage une petite collection grecque d'une exquise beauté, que l'amateur avait placée à l'entrée de la salle, comme pour indiquer que la Renaissance et l'Antiquité se donnent la main. Ce sont des jolies filles de Tanagre et de Corinthe, longues, onduleuses et savoureuses comme des Clodions antiques, qui rattachent coquettement leurs sandales, se font traîner par des paons ou des tritons, lutinent des centaures et des satyres, et ne semblent pas dépaysées le moins du monde dans le voisinage semi-païen de la Renaissance.
Nous venons de parcourir à vol d'oiseau la carte de l'industrie humaine du nord au midi, depuis les grands jours du Moyen Age jusqu'au déclin du xvie siècle, achevant notre promenade avec la Renaissance italienne, la plus magnifique floraison de l'art dans les temps modernes. Est-ce tout? le spectacle est-il fini? l'admiration peut-elle prendre un peu de relâche ? — Vous êtes bien pressé. L'amateur expérimenté ne donne pas ainsi son dernier mot; laissez-le faire, il ménage ses effets et réserve toujours la surprise de la fin. Aussi
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bien sa tâche n'est pas remplie jusqu'au bout. Après les arts de la paix, les arts de la guerre ; après l'admiration muette et recueillie, l'admiration bruyante et sonore. Entrons dans la salle d'armes.
Le président de Brosses, un sceptique et un blasé, voyageant en Italie, ne pouvait se défendre à l'occasion de ce qu'il appelle un petit saisissement. Nous ne sommes pas un enthousiaste féroce; une longue expérience des amateurs et de leurs pratiques a tempéré nos entraînements de la première heure. Mais le moyen de contenir le petit saisissement en face de ce formidable vaisseau, long de T7 mètres sur 8 mètres de hauteur, éclairé par 12 vitraux gigantesques, étincelant de fer et gardé par vingt chevaliers en armure? Quel est le critique amer et désillusionné, l'amateur partisan du nil admirari chez les autres, qui reste impassible devant ces engins merveilleux, où le génie de l'homme de guerre et le génie de l'artiste ont épuisé leurs plus étonnantes combinaisons ? Quel est le bourgeois, si enfoncé qu'il soit dans les vulgarités du xixe siècle, qui ne dresse la tête et ne sente vibrer en soi l'écho des grandes batailles? Ainsi les vieux capitaines dont parle un conteur, au souvenir de leurs campagnes, « branloient la teste, pour voir l'ombre et sentir l'air de leurs panaches qui se jouoient sur le haut des chapeaux ».
La salle d'armes est le bouquet du feu d'artifice, le dernier triomphe de la collection. Les murs, tendus de tapisseries à personnages contemporains de François Ier, surmontent une haute boiserie chargée de panoplies rayonnantes et terminée par une corniche de casques. Le plafond à poutrelles solides et apparentes, la cheminée à double étage, couronnée d'un trophée d'armes,
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et, dans le fond, un bas-relief colossal de Luca délia Robbia, complètent cette décoration mâle et sévère. Six cents pièces, représentant toutes les variantes de l'arme et de l'armure, du xivc au xvif' siècle, garnissent ce hall de fer et d'acier qui n'a de rival dans aucune collection privée. Casques, morions, cuirasses, boucliers, armures à cannelures et à dentelles, en fer repoussé, gravé et doré, épées ciselées et damasquinées d'or, arquebuses et pistolets montés en ivoire, hallebardes et marteaux d'armes évidés à jour, incrustés d'or et d'argent, arbalètes, carabines, rondaches, étriers, selles, harnais de joute, de parade ou de combat, tout est choisi avec un goût scrupuleux.
Ici, comme ailleurs, domine le même principe de sélection rigoureuse : chaque exemplaire est une œuvre d'art, un document et une leçon; document inappréciable pour l'histoire des mœurs, du costume, de la vie privée, et leçon féconde pour qui sait voir et comparer. Etudiez de près ces vieux maîtres : tout à l'heure ils travaillaient For, l'argent, le bronze, l'émail, l'ivoire, le verre, substances brillantes, colorées, maniables; les voici aux prises avec une matière ingrate, sèche, froide, incolore, qu'importe? Ils sauront bien l'assouplir, la ranimer, la faire valoir, et cela sans dissimuler le métal, sans lui demander ce qu'il ne peut donner, en utilisant au contraire à propos ses qualités et ses aptitudes. Quelle aisance, quelle prodigieuse fertilité de ressources pour se plier aux exigences du temps et de la mode, pour varier les modèles à l'infini sans jamais se répéter ! Par quel mystérieux amalgame ont-ils su combiner si intimement le beau et l'utile, les faire servir l'un à l'autre et arriver à la suprême beauté par le suprême bon sens ?
Ainsi va la collection d'une salle à l'autre, enseignant les belles traditions et les grands principes, faisant, pour ainsi dire, toucher du doigt l'éternelle logique du passé et déroulant chacun de ses tableaux clairement, avec méthode.
Car Spitzer a été un incomparable arrangeur. Il ne lui suffisait pas de classer ses objets scientifiquement, de les grouper par séries, par écoles, par nationalités, d'observer la chronologie; chaque vitrine devait encore être un tableau qui, vu à distance, joue dans l'ensemble et concourt à la symphonie générale ; vu de près, forme lui-même un nouveau cadre harmonieux et complet.
Pour concilier des exigences aussi complexes, Spitzer était passé maître. Non qu'il réussît du premier coup ; il tâtonnait longtemps, cherchait ses combinaisons, préparait son esquisse, recommençait vingt fois. Il avait fait faire un millier de socles de toute forme et de toute dimension, qu'il étageait, déplaçait, superposait, bâtissant ainsi son installation, de manière à donner à chaque objet la hauteur voulue, à l'équilibrer avec ses voisins, à le mettre au point.
Ce parti pris de symétrie rigoureuse, qui serait monotone et froid partout ailleurs, est sauvé par l'abondance, la variété et l'éclat des vitrines; il donne à l'ensemble un caractère frappant de cohésion, d'homogénéité, une harmonie grandiose. Moins pittoresque que Téparpillement, le désordre inconscient ou non de certaines collections, il a l'avantage de mettre sous les yeux
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une suite de tableaux synoptiques, clairs, rationnels, d'une lecture facile à première vue.
J'ai dit que les matériaux de ce vaste recueil avaient été préparés depuis de longues années. Aujourd'hui, la même collection serait impossible à refaire avec des éléments équivalents. Les prix de la haute curiosité sont devenus inabordables; la rivalité de quelques amateurs, la passion des uns, la vanité des autres et naturellement la pénurie toujours croissante des morceaux exceptionnels, ont provoqué une hausse inusitée. Jadis, — nous ne parlons pas des temps préhistoriques où florissaient les Sauvageot et les Du Sommerard, — mais il y a trente ans à peine, payer 5o ou 60000 francs passait pour de la déraison, et Dieu sait quel tapage on fit autour du bouclier de San Donato. Nous avons changé tout cela; on donne 5ooooo francs pour une armure, 600000 francs pour une commode de Sèvres, 800000 francs pour une coupe en vermeil de Jamnitzer, un million pour 180 tabatières, et quatre appliques de Gouthières trouvent acquéreur à 1 00 000 francs la pièce ; il est vrai qu'elles sont en cuivre doré. A ce prix, quel homme pourrait se permettre le luxe d'une grande collection ?
« Il y a vingt-cinq ans, vous arriviez à Paris, seul, obscur, n'ayant d'autre patrimoine que le génie de votre race et la passion de la curiosité. Vous vous êtes mis à l'œuvre et patiemment, jour par jour, choisissant ce que l'industrie humaine a pétri, limé, tissé, forgé, ciselé ou fondu de plus exquis depuis l'aurore du Moyen Age
jusqu'au déclin de la Renaissance, vous avez amassé une collection sans rivale, unique au monde, et bâti un palais pour la loger. Et quand vous parcourez ces longues galeries de velours et de soie, passant de la France à l'Allemagne, de l'Allemagne à l'Italie, de l'Italie à l'Espagne, vous pouvez frapper du pied le sol avec orgueil et dire : c'est moi seul qui ai fait cela. Vous avez réussi, vous avez tous les bonheurs, une fortune, un nom, des honneurs, et une belle clientèle de jaloux. »
Cet hommage que j'adressais à mon ami dans la Physiologie du Curieux (i88i\ le monde entier le lui a rendu comme moi. Pendant douze ans1, l'hôtel de la rue de Villejust a été le pèlerinage de toute l'aristocratie européenne, aristocratie de naissance, de talent ou de fortune. Combien de souverains, de princes, de grands seigneurs et de grandes dames sont venus s'inscrire sur le liber amicorum de l'amateur ! Combien de peintres, de sculpteurs, d'artistes, de lettrés, d'hommes d'Etat et de politiciens célèbres ont défilé dans ses galeries ! C'est là que Liszt a modulé ses dernières improvisations; là que Gambetta prononça ce toast mémorable et nous permit de croire que, lui vivant, le Musée Spitzer aurait un jour appartenu à la France.
C'est là que furent données ces fêtes inoubliables, présidées par la maîtresse du logis avec une grâce si hospitalière, où la vieille noblesse de France, mêlée à la fleur des artistes, des amateurs et des savants, accourait en foule pour applaudir les fins diseurs de la Comédie-Française; où l'on soupait, après le bal, dans
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la salle d'armes, parmi les chevaliers étincelants, pendant qu'un orchestre invisible murmurait dans le lointain les chacones et les pavanes de l'ancien temps.
La renommée de Spitzer était universelle, son autorité consacrée, sa collection enviée parles plus grands musées. De tous les coins du monde on sollicitait son concours pour les Expositions rétrospectives; il ne savait guère refuser et chacun de ses envois était pour lui l'occasion d'un nouveau triomphe. Mais c'est à la France qu'il réservait ses plus magnifiques libéralités. Dans toutes nos Expositions, depuis la première jusqu'à la dernière, à Paris comme en province, aux Beaux- Arts, au Palais de l'Industrie, aux Tuileries, au Trocadéro, au Champ de Mars ou ailleurs, partout il a occupé le premier rang; et, bien qu'il dépouillât ses plus belles vitrines, bien qu'il envoyât même des vitrines entières, l'ingénieux arrangeur savait si habilement combler les vides et dissimuler les brèches, que ses galeries paraissaient aussi peuplées qu'auparavant.
Spitzer avait été fait chevalier de la Légion d'honneur à la suite de l'Exposition de 1878; en 1889, il reçut la rosette d'officier pour sa triple contribution au Trocadéro, au Champ de Mars et au ministère de la Guerre.
Mais il n'était pas homme à s'endormir sur ses lauriers. Chaque année, je puis dire chaque mois, le trésor s'augmentait de quelque morceau triomphant dont il aimait à faire la surprise à ses fidèles du vendredi. Un jour il revenait d'Angleterre chargé des dépouilles des collections Andrew Fountaine, Hamilton ou Londesborough; ou bien, il rapportait de ses voyages les majoliques du cabinet Parpart et les émaux du baron Seillière. Un autre jour, il nous convoquait pour admirer
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les dernières épées de Carrand, la selle en ivoire de Fabriano, l'évangéliaire de la vente de Ganay, des cristaux de roche et des orfèvreries superbes venues d'Espagne.
Car Spitzer était toujours prêt à faire une acquisition nouvelle, du moment qu'elle pouvait augmenter Péclat de sa collection. Amateur inassouvi, il ne re'sistait pas à la tentation de compléter sa couronne ou d'y ajouter un fleuron. Deux heures avant cette mort foudroyante qui a consterné ses amis, il était chez moi, causant avec son entrain habituel de ses acquisitions de la veille et de celles du lendemain, discutant les arrangements nouveaux qu'elles allaient entraîner, les modifications importantes qu'il projetait.
Il me parlait surtout de son catalogue.
Le catalogue était sa préoccupation de tous les jours. Depuis longtemps il en avait conçu la pensée et arrêté le programme : le monument serait grandiose, digne de la collection qu'il devait représenter.
Spitzer se mit à l'œuvre avec toute l'ardeur de la jeunesse. A un âge où l'on n'apprend plus guère, il voulut connaître dans tous ses détails l'art de fabriquer des livres illustrés, art difficile qu'il compliquait encore par le caractère magistral qu'il voulait imprimer à l'œuvre, le luxe et la supériorité des reproductions, la perfection de l'ensemble. Mais rien n'arrêtait l'infatigable vieillard. Il choisit les rédacteurs et les érudits les plus autorisés, les imprimeurs, les dessinateurs et les photographes les plus habiles, les procédés les plus perfectionnés. Un atelier spécial fut installé à sa porte, sous sa main. D'un coup de baguette, l'organisation sortit de terre avec son personnel et son outillage au
LE MUSÉE SPITZER
■complet; et le travail, une fois commencé, se poursuivit
Spitzer a terminé lui-même le premier volume qui a paru de son vivant (avril 1890)1; les autres ont suivi de près. Aujourd'hui la vente du Musée-Spitzer, un des encans les plus fameux du siècle, est terminée; et les grandes collections de France, d'Angleterre, d'Allemagne et d'Amérique, se sont partagé le trésor. Seul, le catalogue survit pour perpétuer le souvenir de ce merveilleux recueil et de l'homme extraordinaire qui en avait fait un ensemble sans rival.