Spitzer est mort le 23 avril 1890, dans sa 75e année
sans désemparer.
Eugène Piot est né à Paris en 1812. Son père, qui habitait Tournus, en Bourgogne, voulait en faire un agriculteur, et le laissa jusqu'à l'âge de treize ans, dans son domaine de Germolles, sans s'occuper de son éducation. Ce fut sur les instances du baron Alibert, médecin de Louis XVIII et ami de la famille, qu'il consentit à mettre son fils chez un professeur. A vrai dire, élevé en liberté, l'humeur indépendante et déjà volontaire, le jeune écolier s'accommodait mal du régime de la pension et préférait à la classe les parties chez son ami Montigneul, fils du marchand de curiosités, où l'on s'amusait à coiffer les casques de la Renaissance, à revêtir les vieilles cuirasses et à faire jouer les arquebuses.
Son père mourut en i832, lui laissant une petite fortune. Dès lors, maître de lui-même, Piot se jette à corps perdu dans la mêlée parisienne. Ardent au plaisir, la tête chaude et batailleuse, passionné pour la politique, la danse, la musique et le romantisme, il mène de front le plaisir et le travail, passe du bal de l'Opéra aux cours
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de baccalauréat, de l'École de Danse à l'École de Droit, et surtout visite les quais, les boulevards et le Carrousel, à la recherche des vieux livres et des vieilles estampes. « Votre bibliomanie en est-elle donc venue à vous absorber complètement, lui e'crit un ami de Bourgogne: vous ne me dites pas un mot de Mairie Tndor et des nouvelles publications du grand Victor, ni des Français, ni de POpéra, ni de Julie Grisi; et cependant vous êtes plutôt à tout cela qu'aux Grecs et aux Latins. »
En 1 835, Piot s'installe impasse du Doyenné, au cœur même du romantisme, près de son ami Théophile Gautier.
Il a laissé quelques notes, malheureusement bien incomplètes, sur son séjour dans « ce petit camp de Jeunes-France, qui ne juraient que par Victor Hugo. L'appartement de Rogier était, dit-il, le centre de nos réunions; lorsqu'elles étaient nombreuses, on y ajoutait le mien, situé sur le même palier ». Rogier, excellent aquarelliste, un des illustrateurs ordinaires de Victor Hugo, « était le boute-en-train de la bande. On le trouvait toujours assis devant son chevalet. Il suppléait à Pobservation du paysage ou des œuvres d'une certaine étendue par une lorgnette qui ne le quittait pas. Je crois encore le voir, fermant les yeux, après son examen, semblable à un photographe qui ferme son objectif après avoir impressionné la plaque qui doit conserver Pobjet. Il a fourni plus tard une brillante carrière administrative. — Il y avait encore Hauréau, quelque peu poète, bien jeune et déjà grave de maintien, pour qui Théophile éprouvait une grande sympathie. Hauréau publiait alors, sous le titre significatif de la Mon-
tagne, une série de portraits révolutionnaires. C'est à lui qu'est adressée la belle pièce de vers à un jeune Tribun, de la Comédie de la Mort. — Léonce Leroux, le doyen des collectionneurs parisiens. C'était alors un des fondateurs du canotage de la Seine. Il avait en outre à son avoir quelques sonnets que Théophile, dont il était le camarade de classe, aimait beaucoup.
« Arsène Houssaye et Edouard Vandal, juchés, eux aussi, dans la même maison, ne tardèrent pas à venir se joindre à nous. Des peintres et des sculpteurs, je n'en parle pas; la nature de leurs occupations leur laissant moins de loisir qu'aux poètes. Mais, au besoin, ils ne faisaient pas défaut... »
D'autres amis, sans loger dans l'impasse, faisaient partie du cercle. C'étaient .Gérard de Nerval; Petrus Borel, Bergeron, Dupoty, Alphonse Esquiros, Hippolyte Lucas, Alexandre Weill, Trévenenc, Villot, Chenavard, Édouard Ourliac, etc.
Gomme de raison, Théophile Gautier était le demidieu du cénacle. Plus âgé que Piot de quelques années, il l'avait pris sous son patronage littéraire et s'était mis en tête de lui apprendre le latin :
« Mon cher Eugène, lui écrit-il (1 836), je vous annonce un pédant superfin, cuistre de première qualité, auteur de plusieurs grammaires, qui vous démontrera le latin de cuisine, le latin macaronique et tous les latins que vous voudrez, même le grec ou le français, le calcul et les droits de l'homme sur la femme. Il s'appelle M. X.; il a trente-six ans, ce qui est très vieux pour un cheval et un âge convenable pour un poseur de diphthongues. Ne le prenez pas pour un bon-
jourier ou un mouchard et ne le mettez pas à la porte. »
Dans ce milieu jeune, remuant, débordant de sève, l'argent e'tait plus rare que l'esprit, et la petite fortune de Piot en faisait une manière de nabab. Il ouvrait volontiers sa bourse aux uns et aux autres, aimait le plaisir, les fêtes, pour lui et pour ses amis, en faisait les frais d'assez bonne grâce et ne dédaignait pas le rôle de Mécène au petit pied. Si bien qu'un beau jour, les bals, la curiosité, les livres, les amis et le reste finirent par entamer une bonne partie du capital paternel.
Il fallait aviser. Heureusement, malgré ses attaches romantiques, le jeune homme était resté fidèle à son culte pour les arts. Il avait déjà tous les dons du curieux, un flair très affiné, une mémoire prodigieuse, les instincts du chasseur et l'art de dissimuler, qui est la vertu obligatoire du prince et du collectionneur. Son bagage d'érudit commençait à prendre tournure. On le rencontrait sans cesse au Louvre et dans les bibliothèques, étudiant les tableaux, les statues, les estampes et les antiques, comparant les styles et les procédés, relevant les dates, les signatures et les monogrammes, ou penché sur les livres et prenant des notes. Quand Gautier parlait de lui, il l'appelait majestueusement notre paléographe ! Le moment était venu de compléter cette éducation première et d'élargir son horizon en allant sur place étudier les vieux maîtres.
Piot quitta résolument l'impasse du Doyenné, et partit pour les bords du Rhin, la Belgique et la Hollande. Gautier Pavait chargé de lui rapporter des notes sur la peinture :
« i5 francs de copie! ! ! — Mon cher Eugène, tu me
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demandes quelques explications; je te dirai ce que je sais. Il faut voir à Cologne beaucoup d'Albert Durer, d'Hemlinck, de Quantin Matsys, de Franz Flore, d'Holbein, de Lucas de Leyde, de Jean de Bruges et autres de l'école allemande et religieuse.
« Quant au Vanderwerf, ne t'en préoccupe pas autrement; c'est à peu près un cuistre qui a appliqué à l'histoire la manière de Drolling et qui récure ses personnages comme des casseroles. Gérard Dow vaut mieux infiniment, mais si tu trouves des Metzu et des Terburg, regarde-les à deux fois. Tâche de découvrir des Adrien Brawer et des Craësbecke, je ne connais rien de ces maîtres. Si tu rencontres un Everdingen, fais-m'en deux pages de description -, c'est un maître dans le goût de Salvator Rosa. J'ai vu une cascade de lui, à la vente Erard, — magnifique. On dit aussi qu'il y a par là, à la Haye, Dordrecht ou je ne sais où, des Rembrandts clairs et blonds comme de l'or; attention triple sur ceux-là. Le portrait de l'amiral Tromp et de sa femme faisait l'effet du plus beau Paul Veronèse. — A Dusseldorf, ouvre des yeux comme des portes cochères, ou comme des arcs de triomphe, pour voir la précipitation des Anges de Rubens; c'est un diamant de couleur. Cette immensité n'a que quatre ou cinq pieds de haut. Je crois que le passage du Thermodon s'y trouve aussi.
« En peintures modernes, il y a Schadow, Bendemann, Hubner et Sonderland, ce dernier très bizarre. Il applique le style de Michel-Ange à des sujets de marchands de poisson et autres scènes de ce genre.
« Quant à la manière de prendre des notes sur ces peintures, il faut décrire exactement, et insister sur les
côtés singuliers et caractéristiques de chaque peintre, faire à peu près ce que je fais pour donner idée d'un tableau : peu de réflexions, de verbiage et d'idées synthétiques; la chose, la chose et toujours la chose. A Anvers, desRubens,des Jordaens,des Van Dick; à Bruxelles, des Rubens, des Jordaens, des Van Dick; à Gand, des Rubens, des Jordaens, des Van Dick; et partout ainsi. C'est effrayant. Ou les trois quarts de ces tableaux sont apocryphes, ou nous sommes devenus de fiers lâches; car trente peintres modernes ne feraient pas dans toute leur vie la moitié de l'œuvre d'un de ces maîtres. Essaie de distinguer les plus gros et d'établir un type certain de ces trois maîtres. Voilà à peu près le plan de ta campagne pittoresque. Excuse mon gribouillage, je n'ai pas encore la patte bien libre. — Je te salue, ô Piot plein de grâces. »
En i83q, Piot va en Allemagne. C'était son vrai début; car je ne compte pas l'excursion en Italie (i 838), voyage d'essai pour s'orienter et reconnaître le terrain avant d'entrer sérieusement en campagne.
Le voilà donc en route; il ne sait pas un mot d'allemand, qu'importe? Il a dans sa poche un questionnaire qu'il a composé lui-même pour son usage personnel, et qu'il s'est fait traduire en allemand : « Bonjour, Monsieur; pouve\-vous me faire visiter votre cabinet d'antiquités? — Ave^-vous des armes anciennes^ des curiosités de Saxe et de Sèvres, des ivoires sculptés, des dentelles, des vitraux peints, des bijoux anciens ? — Je ne veux voir que de belles choses. — Je veux des tableaux de l'École flamande et hollandaise. — Monsieur, je veux des livres anciens, français, latins et ita-
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liens, du quinzième et du seizième siècle. — Ave\-vous des manuscrits, des éditions d'Aide, des El\évirs brochés? » Le questionnaire est piquant : il nous montre notre amateur sous un aspect imprévu, recherchant les vieux livres, ce que nous savions déjà, mais encore les hollandais et les flamands, les objets de Saxe et les dentelles, ce qui ne laissera pas de surprendre ceux qui l'ont connu dans ses dernières années.
Il va ainsi d'Allemagne en Autriche, d'Autriche en Hongrie, et revient par le Danemark et la Hollande. Entre temps, il adresse des lettres kY Artiste sur la peinture moderne en Allemagne. A Francfort, son ami Viel-Castel a un duel, et c'est Piot qui lui sert de témoin. A Pesth, il va au théâtre entendre Ruy Blas traduit en hongrois. Partout, il explore les bibliothèques, les musées, les magasins de livres et d'antiques, et revient en France, les caisses pleines d'objets curieux,, et le portefeuille bourré de notes sur Rembrandt, Rubens, Cornélius, les statues éginétiques, les estampes, les livres et les porcelaines.
L'année suivante (1840), il emmène son ami Théophile Gautier en Espagne. Tout le monde a lu le récit de ce voyage Tra los montes, merveilleusement raconté par Gautier, et dédié par lui à mon ami et compagnon de voyage Eugène Piot. Celui-ci n'a pas laissé de journal, mais son dossier de voyage est complet, car en vrai collectionneur, il n'oublie rien et conserve tout. Billets de diligence, factures, imprimés, notes d'hôtel sont criblés, au revers, de remarques sur Goya, sur l'école espagnole, sur les cuirs de Cordoue et les faïences hispano-moresques ; tout cela écrit à bâtons rompus, au courant de la plume ou du crayon. Plus
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loin, les Caprices avant la lettre, des eaux-fortes de Lucas, un billet du professeur de danse qui lui donne des lecciones de fandango, l'affiche du théâtre, annonçant pour le soir Hernani 6 el honor castellano ; entendre Hernani en espagnol, et en Espagne, quel rêve pour deux fanatiques du Maître! Ailleurs, les lettres des amis parisiens, des quittances de libraires et de marchands, des chansons espagnoles, des autographes de Théophile Gautier, et les tendres adieux des jeunes gens aux senoras de Castille et d'Andalousie : « Diga Vd. â la sefwra Rosario que tanlas veces me hi\o enrabiar con su diabôlico mirimiri tirititi, y otras palabras que no son cristianas, que la quiero mucho. » C'est Gautier qui écrit ces jolies choses, et il ajoute son adresse : « Vivimos, mi companero en la colle de Nuestra Sefwra Lauretana, N° 3j, y yo en la de Navarin, N° 14. » Piot, à son tour, prend sa meilleure plume de Tolède et libelle une déclaration incendiaire : « En dos 6 très dias, Teofilo se marchara para Côrdoba, Cadi\, Sevilla. Yo resto ; la sola maravilla que deseo ver es Vd. » Ce qui n'empêche pas nos deux voyageurs de partir ensemble et de regagner Paris, « assassinés par trois jours de mule et huit jours de galère, volés par les aubergistes et livrés aux bêtes sur de minces matelas ».
Le voyage d'Espagne devait être suivi d'un voyage en Orient. « Qu 'est-il advenu de nos projets de voyage ? » lui écrit plaisamment son ami Alexis de Valon. « Répondez-moi si je puis, sans crainte, me laisser venir l'O-rient à la bouche; — et quel sera votre itinéraire; — et à quelle époque notre départ? — Vous ne pouvez pas me laisser le bec dans l'O-rient jusqu'à
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l'hiver. Vous ne pouvez pas non plus m'emmener subitement, sans m'avoir crié gare. »
Quelle inspiration funeste le retint à Paris et le jeta dans le journalisme politique ? Son ami Godefroy Cavaignac venait de fonder le Journal du Peuple; Piot prend des actions et fournit le cautionnement : il sera le Directeur du Feuilleton. Hélas! le malheureux n'était pas fait pour la conduite d'un bureau et la copie à heure fixe. Cavaignac avait beau le « prier instamment de mener l'affaire, comme présence et comme surveillance, ainsi que son bon sens et sa bonne volonté devraient le comprendre » ; le jeune directeur n'en pouvait mais, il était d'une inexactitude et d'un laisser aller désespérants. L'aventure fut lamentable : en quelques mois, les amendes avaient plu sur le journal, le cautionnement était dévoré, le rédacteur en chef Dupoty mis en prison, et Piot à moitié ruiné. Malgré des procès longs et coûteux, il ne recouvra jamais qu'une très faible partie de ses avances.
L'année 1842 marque une ère nouvelle pour la curiosité française. Pendant que les Du Sommerard, les Sauvageot, les Garrand, les Debruge-Dumesnil mettent la dernière main à leurs collections, la poussée romantique a fait éclore une seconde floraison de chercheurs jeunes, ardents, convaincus. Les ventes publiques commencent à verser dans la circulation les trésors des galeries disparues : tableaux, estampes, émaux, livres, médailles, la grande et la petite curiosité arrivent en
foule sur le marché parisien. Les belles batailles vont commencer.
Piot pensa que l'heure était bonne pour mettre au jour un projet qu'il caressait depuis longtemps : il fonda le Cabinet de l'Amateur- .
A la génération nouvelle, prête à s'aventurer sur le terrain périlleux de la curiosité, il offrait un guide sûrr un vade-mecum sérieux et raisonné : « Réduire à l'état de science exacte ce qui n'est encore, pour beaucoup d'amateurs, qu'une occupation de penchant ou d'instinct; faire l'histoire, l'esthétique et la théorie de la curiosité », tel était le programme développé dans la préface. Pour le réaliser, notre amateur choisit autour de lui les plus habiles et les mieux qualifiés : d'abord les tirailleurs, ses amis, Gautier, Gérard de Nerval, Jules Janin, Arsène Houssaye, Thoré; puis les troupes de résistance, Charles Lenormant, de Laborde, Raoul- Rochette, Duchesne, Villot, de Saulcy, Mérimée, Albert Lenoir, Dumersan, Ghampollion-Figeac, G. Brunet, etc. Quant aux illustrations, Meissonier, Eugène Delacroix, Chassériau, Émile Wattier et Nanteuil en faisaient leur affaire.
Le Cabinet de V Amateur est le prototype des Revues d'art documentaires et critiques. La première série va de 1842 à 1846; elle comprend quatre volumes. Sculptures du Parthénon, vases peints, inscriptions, intaiiles et monnaies antiques; architecture militaire; émaillerie et vitraux du Moyen Age ; céramique et verrerie de la Renaissance ; la Flandre avec ses peintres, la Norvège avec ses monuments primitifs, la Chine avec ses ivoires; Albert Durer, Cellini, le Dante, Memling, Palissy, Rubens, Houdon, Jean Bologne, Prud'hon,
Goya défilent tour à tour dans une série d'études excellentes, appuyées des signatures les plus autorisées. Piot se réserve l'orfèvrerie, l'art arabe, les estampes et les faïences ; c'est lui qui publiera les anciens inventaires et les catalogues célèbres ; lui qui suivra au jour le jour le mouvement des ventes en Europe. Il est l'âme de sa revue ; toujours aux avant-postes, il va droit devant lui, ne ménage ni les prétendus connaisseurs, ni les experts qui ne savent pas leur métier, ni les faiseurs de catalogues hyperboliques. Pour les faussaires, il est impitoyable. A défaut d'études premières bien approfondies, il a l'esprit juste, une intuition singulièrement pénétrante des choses, une science déjà consommée des procédés. Qu'il s'agisse d'un texte latin ou d'une inscription grecque, on le verra tenir tête à Longpérier, à Letronne ou à Dubois, et s'affirmer si bien que, la même année, il a l'honneur d'être nommé membre de la Société royale des Antiquaires et, Tannée suivante, membre delà Société de l'Histoire de France.
Mais le Cabinet de l'Amateur ne suffit pas à cet esprit aventureux qui rêve les grandes entreprises et les succès rapides ; pourquoi ne se ferait-il pas éditeur? un beau livre sur le Musée d'artillerie, avec texte et soixante planches, aurait du succès ; de Saulcy, conservateur du Musée, écrirait le texte et Meissonier dessinerait les illustrations. Son programme est adopté par le Ministre; il signe une convention avec le Président du Comité d'artillerie, une autre avec Meissonier pour un premier acompte de six armures et de deux casques1. Ce n'est pas tout : il traite avec Guichard pour une