‹ Études sur l'Astrée et sur Honoré d'UrféChapitre 11 sur 16 · CHAPITRE llf · texte numérisé non relu

CHAPITRE llf

L’action, les épisodes, les caractères.

Dans la préface de la quatrième partie de X Aslrée, Baro nous apprend que le projet d’Honoré d’Urfé était de diviser son roman en cinq actes ou parties, chaque partie étant composée de douze livres, qui eu auraient été comme les scènes. On ne saurait douter, en effet, que telle ne fût l’intention de l’auteur; car la quatrième partie, qui est entièrement son oeuvre, bien qu’elle n’ait été publiée que par son continuateur, laisse tout en suspens, et semble attendre une conclusion. MAstrée. n’est donc, malgré l’immense développement de ses actes, qu’une pastorale mêlée de prose et de vers, qu’il serait facile de réduire à de moindres proportions, l^a Fontaine a essayé de le faire ; mais son petit librelto d’opéra, qu’il a pompeusement décoré «lu nom de tragédie lyrique, est tellement maigre de développements, qu’il est bien difficile d’y reconnaître cette matière féconde et, pour ainsi dire, inépuisable que le roman d’Honoré d’Urfé a fournie aux poètes dramatiques du xvji'' siecle. On dirait que La Fontaine a écrit son Astrce sur les souvenirs fugitifs d’une lecture ancienne et

incomplète. Astrée, Céladon, Phyllis, Hylas, Galathée et Léonide figurent seuls dans la tragédie. Mais Phyllis n’est plus cette jeune fille railleuse et dévouée qui cache, sous les dehors d’une gaieté folâtre, une amitié profonde et durable; I.éonide ne ressemble pas à celte belle nymphe que nous voyons, dans le roman, sacrifiant sans cesse son bonheur au bonheur de tout le monde : elles sont l’une et l’autre réduites à ce rôle décoloré que nos confidentes reniplis.sent dans le théâtre mo<leriie. L’aimable caractère de l’inconstant Hylas est à peine esquissé; il est même dénaturé, car Phyllis vante sa discrétion. L’amour de Galathée est présenté d’une manière si peu intéressante, qu’on souffre en la voyant paraître sur la scène au moins autant que lorsqu’on écoute, dans le Cid, les froides lamentations de l’infante. Il n’y a pas jusqu’à la fée Ismène qui, en venant substituer ses coups de baguette aux sombres couleurs dont Honoré a peint le désenchantement de la Fontaine de la Vérité d’Amour, ne nuise à l’intérêt de l’action et au dénoûment du drame. La Fontaine en un mot, à force d’ècourter le sujet, a fini par le gâter. La seule chose qu’on puisse admirer dans sa tragédie lyrique, c’est la douceur, la facilité de la poésie. On dirait un voile précieux, orné d’élégantes broderies, jeté sur un corps faible, maigre et décharné.

Il nous semble cependant que \ Aslree pour-

rait fournir le sujet d’un magnifique opéra, et nous sommes étonnés que les poètes de nos jours ne s’emparent pas d’un sujet si fécond et si riche. Le drame est, pour ainsi dire, tout prêt '*■ et tout taillé dans le roman. Au premier acte, nous trouvons Céladon dans le palais d’Isoure. Ij’or et le marbre qui brillent autour de lui ne peuvent distraire sa pensée des regrets que lui i;ausent les souvenirs d’un bonheur qui n’est plus. Les tendres soins que lui prodiguent Galathée et Léonide, l’amour de ces deux nymphes qui se disputent son cœur, les distractions de la cour d’Amasis, n’apportent aucune consolation à sa tristesse. Il raconte son histoire aux nymphes avides de l’entendre, et chacune de ses paroles verse dans leur cœur le poison d’un amour qu’il ne veut pas partager. Cependant le grand druide Adamas veut prévenir les suites d’une inclination qui ne convient, ni à sa nièce Léonide, ni à la nymphe Galathée, héritière des Ltats d’Amasis. Il procure à Céladon des habits de nymphe, et le lait sortir du palais. Galathée et Léonide versent des larmes de regret, en apprenant la fuite du berger.

Le second acte nous transporte sur les rives du Lignon. En sortant du palais d’Isoure, Céladon s’est retiré dans une grotte creusée par la rivière au moment ries grandes eaux. H est visité de temps en temps par le grand druide, qui vient consoler sa douleur. D’après les con.seils

tl'Adauias, et pour se distraire de ses emmis, il éJeve uu temple de verdure à sa bergère, dont il fait la déesse Astrée. Hylas, Sjlvandre, Aslrée et Phvllis, qui sont à la recherche du corps de (léladon, arrivent par hasard près de ce temple. Combien grand n'est pas leur étonnement, à la vue des douze Tables des lois d amour, et du nom de la bergère suspendu à la porte du temple! Pendant que Sylvandre et Hylas disputent comme à l'ordinaire sur la constance des amants, Astrée et Phvllis examinent curieusement tous les objets que renferme le temple.

Elles voient les chiffres d’Astrée et de Céladon gravés sur l’écorce des arbres. La grande chaleur du jour et la fraîcheur des ombrages les invitent au repos. Pendant leur sommeil. Céladon s’avance mystérieusement ; il contemple avec amour la bergère endormie, et ne peut résister à la tentation de lui dérober un baiser. Astrée, en se réveillant, croit voir l’ombre de son amant fuir dans les massifs de verdure. .Adamas survient, et les bergers l’invitent à célébrer une cérémonie funèbre en l’honneur de Céladon.

Nous sommes, au troisième acte, dans la maison d’ Adamas. (Céladon porte le costume de la fille du druide, nommée Alexis. C’est Adamas lui-méme qui a conçu cette idée pour rapprocher les deux amants; car Céladon refuse de se déclarer et de se faire voir sous son véritable nom à Xstrée, qui l’a banni de sa présence. La

Ijei’gère s’unit par une étroite amitié à la prétendue fille (lu grand druide. ,\strée retrouve en elle les traits du berger qu’elle pleure. Galathée elle-même, à la vue d’Alexis, éprouve des frissons involontaires, et sent renaître les flammes éteintes de son amour. Mais tout à coup arrivent de fâcheuses nouvelles de Marcilly. Le traître Polémas, irrité de voir Galathée dédaigner son amour, a pris les armes contre Amasis. La consternation est générale dans la maison du grand druide; tout le monde court aux armes, et la toile tombe.

Le quatrième acte nous conduit à la maison d’Astrée. La bergère et la prétendue Alexis y ont trouvé un asile contre les horreurs de la guerre. Le berger Phocion, dont Astrée est la nièce, veille sur elles. On vient annoncer la victoire que Lindamor, général d’Amasis, a remportée sur le traître Polémas. La joie renaît dans le hameau oti se trouvent nos deux amants. Adamas vient lui-méme pour engager Céladon à se découvrir à Astrée. Le berger lui obéit; mais Astrée, indignée d’avoir été si longtemps trompée, bannit une seconde fois le berger de sa présence. Céladon annonce qu’il va chercher la mort en s’exposant à la fureur des animaux qui gardent la Fontaine de la Vérité d’Amour. Astrée tombe sans connaissance. Les bergers, accourus à ses cris, l’emportent dans sa maison, et se séparent pour aller à la recherche de Céladon.

I.e (lénoûmcnt se fait sous les grands arbres qui ombragent la Fontaine de la Vérité d’Amour. Les animaux qui la gardaient sont changés en statues de marbre. Astrée et Céladon, sous l’influence de l’enchantement, sont plongés dans un profond sommeil. Le grand druide Adamas raconte à Galathée qu’Astrée a voulu partager le sort de Céladon, et que les animaux, au lieu de se précipiter sur les deux amants, ont été subitement changés en pierre. Les nymphes et les bergers sont invités par Adamas à unir leurs prières aux siennes, afin d’obtenir du ciel la fin de cet enchantement. Le tonnerre éclate, un nuage s’élève au-dessus de la fontaine, et le génie de l’Amour fait briller aux yeux des bergers une couronne lumineuse, dans laquelle étincellent les noms d’Astrée et de Céladon. Les deux bergers se réveillent aussitôt, et le grand druide les unit au milieu de la joie générale.

Voilà sans doute une tragédie lyrique pleine d’intérêt et d’heureuses situations. On y trouverait plus d’unité qu’il n’y en a ordinairement dans les poèmes de ce genre. Quelques beaux caractères à développer après celui des personnages principaux, notamment le caractère d’Hylas, avocat infatigable de l’inconstance dans un sujet où l’on voit tous les bergers préférer la mort à l’infidélité ; les chœurs composés de bergers, de bergères et de nymphes, c’est-à-dire, de filles de chevaliers formant lasuitedela princesse

Cialalbée; des décorations pour lesquelles le peintre, sans rien créer, ne ferait qu’exécuter ce que l’imagination d’Honoré a décrit avec de si gracieuses couleurs; totis les détails enfin de cette vie pastorale, troublée tout à coup par le plus puissant de tous les dieux, fourniraient au poète, au musicien, au décorateur, une matière ricbe et facile à traiter.

Si nous considérons maintenant l’action de \' Aslrée, telle qu’elle a été développée dans le roman d’Honoré d’ U rfé; si, après l’avoir examinée au point de vue dramatique, nous l’apprécions au point de vue épique, nous arriverons aux résultats suivants. Les événements racontés dans VAstrée, s’accomplissent dans un espace de temps qu’on peut évaluer à neuf ou dix mois. Conformément aux règles de la poésie épique, les événements antérieurs sont connus par des récits heureusement intercalés dans l’action principale. C’est autour de Céladon que se meuvent les nombreux personnages du roman, sans désordre, sans confusion. I^es épisodes mêmes ne sont pas entièrement indépendants les uns des autres; ils se touchent, ils se mêlent souvent, et forment, sans embrouiller les fils, une trame aussi compliquée que celle du Roland Furieux. Ils n’ont d’autre défaut que d’arrêter un peu trop l’impatience du lecteur qui se hâte vers le dénoùment. Dans la quatrième partie surtout, qui est la plus longue de toutes, Astrée et Céladon disparaissent

trop longtemps de la scène, et l’anteur semble les avoir tout à fait oubliés , lorsque l’enlèvement d’Alexis par les soldats de Polémas nous replace tout à coup au milieu du'sujet. Honoré d’Urfé a donc, jusqu’à tin certain point, respecté dans son roman la loi de la triple unité; mais il l’a rendue souple et accommodante, comme il convenait à un romancier qui voulait beaucoup moins exciter la sensibilité de ses lecteurs que satisfaire leur esprit et piquer leur curiosité, en leur offrant dans un cadre ingénieux la solution de toutes les questions qui peuvent se présenter en matière d’amour.

Honoré d’Urfé a été sobre dans l’emploi du merveilleux, et il a été bien inspiré. On trouverait difficilement dans les poètes une invention plus heureuse que celle de la Fontaine de la Vérité d’Amour, qui réfléchit les pensées de l’âme en même temps que l’image du corps. A damas et Sylvandre ont le tort d’expliquer ce phénomène par la métaphysique; mais la fiction n’en est pas moins ingénieuse. Cette fontaine qui, sans être le dénoûment de l’afction, en est, pour ainsi dire, la machine, est bien préférable au merveilleux de la Diane de Montemayor, où l’on voit une prêtresse allumer ou éteindre à son gré les flammes amoureuses de ceux qui vont la consulter. Honoré d’ürfé a été moins heureux dans l’emploi qu’il fait des oracles; il les prodigue trop. On voit à tout moment arriver sur les rives du Lignon des bergers

et des chevaliers de tous les pays qui viennent consulter la fontaine merveilleuse. Le procédé est commode, sans doute, pour faire arriver à Marcilly la fleur des chevaliers étrangers, mais il devient monotone et fatigant. Je n’approuve pas non plus cet onguent de sympathie dont se sert le Carthaginois Olicarsis pour rendre la beauté à Ja bergère Célidée. Celle-ci, unie au berger Thamyre, voulant arrêter les poursuites d’Adraste, qui est éperdument amoureux d’elle, se sillonne profondément le visage avec une pointe de diamant. Quelques mois plus tard, Damon lui conseille de faire saigner les cicatrices des blessures qu’elles’est faites, derecueillirlesang sur de petits bâtons et de les envoyer à Olicarsis. Celui-ci applique son onguent sur les bâtons, et dans le même moment Célidée, quoique très-éloignée de lui, retrouve cette beauté qu’elle avait sacrifiée à sa fidélité d’épouse. On trouve dans XAstrée quelques autres aventures merveilleuses plus poétiques et plus intéressantes. Alcidon, chevalier au service du roi Euric, se trouvant près de la fontaine de Vaucluse, voit tout à coup les ondes se soulever, et le dieu qui préside aux destinées de la Sorgue venir annoncer la gloire future de Pétrarque. Les souvenirs de notre gloire nationale, et la description des lieux les plus célèbres de l’ancienne Gaule, ont été heureusement placés dans le roman d’IIonoré d’Urfé, surtout dans la . partie épisodique.

Les épisodes de \ Aslrce sont très- nombreux, et quelques-uns sont développés dans de grandes proportions. Ils se divisent naturellement en épisodes historiques et guerriers, et en épisodes romanesques et amoureux. Honoré d’Urfé a raconté dans les premiers les origines de notre monarchie. Nous y trouvons la description de la cour de Mérovée et de Childéric, dans les histoires de Lydias et de Lygdamon, et dans celle de Sylviane et d’Andrimarte. Les aventures d’Alcidon et de Daphnide, de Dainon et de Madonthe, nous font connaître les principaux événements accomplis, dans le midi de la Gaule, dans les cours de Torrismond et d’Euric. Ursace, Olymbre et Olicarsis ont vécu à Byzance, à Rome, et dans la cour de Genséric, roi des Vandales. Leurs intrigues amoureuses se mêlent heureusement aux intrigues de la politique et aux événements de l’histoire. Les caractères de Théodose le jeune, de Genséric, d’Eudoxie, de Placidie, sont esquissés d’une manière hahile et d’après les données des historiens les plus fidèles.

Mais l’histoire qu’Honoré d’Urfé a le plus développée est celle de Gondebaud, roi de Bourgogne, et de Sigismond et Clodomar, ses fils. 11 était tout naturel que l’auteur fît la plus large part à la province qu'il avait longtemps habitée, et dans laquelle il avait soutenu , avec plus de constance que de succès, la cause peu nationale de la Ligue. Après Marcilly, séjour d’Amasis, la ville

dont il est le plus souvent question dans \ Astrée est Lyon , la ville de Plancus. Non-seulement Honoré y a placé la scène de l’épisode de Dorinde, mais il en a encore fait le théâtre des inconstantes amours d’Hylas.

Dans les épisodes romanesques et amoureux, l’auteur semble avoir voulu examiner toutes les questions qui peuvent se présenter en matière d’amour. Un jurisconsulte distingué, Court de Saint-Symphorien, a fait sérieusement un commentaire latin des Arrêts (Camour de Martial d’Auvergne; il a résolu, d’après les principes du droit romain, les cas les plus difficiles de la jurisprudence amoureuse. Honoré d’Urfé a mis aussi à profit les souvenirs des anciennes cours d’amour. I.æs épisodes de Thamyre et Calydon, de Palémon et Adraste, et l’histoire si touchante de Sylvanire nous offrent un tableau de ces anciens tribunaux dans lesquels les amants comparaissaient devant la beauté, pour y être jugés d’après les principes de l’honneiir et de la galanterie. Un berger expose l’état du procès; les deux amants parlent ensuite, et font valoir, en présence des parties intéressées, les motifs les plus secrets de leur conduite, et toutes les raisons qui plaident en leur faveur. Quand la chose est bien éclairée par ces débats contradictoires , le juge, qui est ordinairement Diane, Phyllis ou Sylvandre, recueille les opinions des bergères présentes, et prononce ensuite un arrêt motivé.

Ces épisodes, il faut en convenir, sont les moins intéressants du roman. Ces longues dissertations sur la jalousie, ces théories subtiles de tous les sentiments du cœur, sont un peu fades pour nous qui sommes accoutumés au mouvement précipité du drame moderne. Les événements ne se hâtent pas autant qu’ils pourraient le faire, si l’auteur appelait à son secoursle vin de Syracuse ou les lames de Tolède. Mais pour le lecteur sérieux, pour celui qui cherche avant tout dans une lecture les nobles distractions de l’esprit, ces plaidoyers amoureux ont un intérêt qu’on ne saurait méconnaître. L’éloquence, il est vrai, y est le plus souvent subtile et maniérée; elle sent un peu les déclamations del’école; maisilya de la grâce et de l’esprit dans cette subtilité même, du mouvement et de la chaleur dans ces déclamations.

Honoré d’Urfé a donné un tel développement à un de ces épisodes amoureux , qu’il s’en faut de bien peu que l’action de son roman ne paraisse double, et par conséquent vicieuse. Nous voulons parler de l’épisode de Diane et Sylvandre. Quoique l’auteur ait voulu placer ces deux personnages sur le second plan, il les a peints d’une manière si intéressante, que le lecteur en suit les aventures avec plus d’intérêt peut-être que celles d’Astrée et de Céladon (i). La nais-

;i) Di.inn pt .Sylvandre avaient fait sur l’esprit de

sance mystérieuse de Sylvandre, i’éducation qu’il a reçue dans les écoles des Massiliens, la noblesse de son caractère et la chasteté de son ardent amour pour Diane, lui donnent une physionomie plus originale et plus vraie que celle de Cé. ' ladon. Celui-ci ressemble un peu trop à tous les amoureux de roman. Cette obéissance absolue et passive à l’arrêt d’exil qu’Astrée a prononcé contre lui dans un moment de dépit, et, d’un autre côté, les compensations que reçoit son amour dans son intimité avec la prétendue Alexis, nous le font trouver à la fois trop timide et trop effronté, ou, pour me servir d’un terme très-souvent employé dans \Astrée, trop outrecuidé.

Diane elle-même a plus d’élévation dans le carac-

J.-J. Rousseau une impression plus forte qu’Astrée et Céladon. Voici ce qu’il raconte dans ses Confessions : «Je me rappelle qu’en approchant de Lyon , je fus tenté de prolonger ma i-oute pour aller voir les bords du Lignon; car, parmi les romans que j’avais lus avec mon père, l’.</j//Y?f n’avait pas été oubliée, et c'était celui qui me revenait au cœur le plus fréquemment. Je demandai la route du Forez; et, tout en causant avec une hôtesse, elle m’apprit que c’était un bon pays de ressource pour les ouvriers, qu’il y avait beaucoup de forges, et qu’on y travaillait fort bien en fer. Cet éloge calma tout à coup ma curiosité romanesque , et je ne jugeai pas à propos d’aller chercher des Dianes et des Sylvandres chez un peuple de forgerons. La bonne femme qui m’encourageait de la sorte, m’avait sûrement pris pour un garçon serrurier. »

J.- J. Rousseau. — Xr? Confessions, l"" pai tie, liv. .'4.

1ère et plus de 6nesse dans l’esprit que la bergère Astrée. Ce serait là un défaut grave, contraire aux règles éternelles du goût et de la critique, si des personnages secondaires s’emparaient du principal intérêt du roman. Mais n’oublions pas qu’Honoré d’Urfé, ainsi qu’il le dit lui-même dans le titre de son livre, a voulu déduire, par. diverses histoires, les effets de l’honnête amitié. Les deux héros de son roman sont donc les personnages dans lesquels l’honnête amitié, c’est-à-dire l’honnête amour, forme le fond même du caractère. Sylvandre n’est pas exclusivement amoureux ; il est au besoin historien, métaphysicien , naturaliste. Diane a trop d’esprit pour être amoureuse autant qu’il est possible de l’être. Céladon et Astrée, au contraire, ne vivent que pour aimer. Dans le frontispice des anciennes éditions du roman, les deux amants sont représentés en habits de berger. Une pluie de coeurs tombe sur la tête de Céladon, une pluie de flammes sur celle d’Astrée. Ces deux emblèmes donnent une idée assez exacte des deux personnages. Céladon est une flamme, et Astrée un cœur.

Cette importance donnée dans les épisodes au développement du sentiment de l’amour, nous la retrouvons dans les caractères. Tous les bergers sont amoureux. Sylvandre est bien appelé le berger sam affection^ dans le commencement d»i roman ; mais^ la fin il dispute à Céladon lui-

luéiue le prix de la constance. Hylas, qui n’aime aucune bergère parce qu’il les a toutes aimées, expie ses fautes passéesen s’unissant àStelle, la plus ■ inconstante de toutes. T-es chevaliers, un peu dis- î traits par la guerre de la poursuite de leurs amours, n’en sont pas moins les victimes des cruelles vengeances' de ce dieu. Mais sur ce fond commun , qui donne à tous les caractères u ne apparente uniformité. Honoré d’Urfé a dessiné en traits vigoureux les autres passions qui tourmentent l’humanité: l’ambition dans Polémas, la jalousie dans Lycidas et Astrée, la générosité dans Léonide, la prudence dans Adamas, la tendresse maternelle dans Amasis, la piété et la sagesse dans Bellinde, l’affectueuse gaieté dans Pliyllis, la perfidie dans Cliinanthe, l’amour uni à la générosité guerrière dans Euric, cette même passion rendue terrible par une espèce d’intempérance barbare dans Gondebaud, roi de Bourgogne, les remords dans Azahyde, l’inconstance dans Hylas, et l’inébranlable fidélité dans Sylvandre et dans Tyrcîïs. Il ii’y a pas un sentiment humain qui ne soit décrit dans \ Astrée, pas une situation qui ne s’y trouve représentée. C’est, comme dans la Fontaine, une ample comédie à cent actes divers; mais ici tout est sérieux, le fond comme la forme; tandis que notre immortel fabuliste a caché l’enseignement le plus solide sous la forme en apparence la plus frivole. Nous pouvons remarquer aussi que la Fnntaiiu' a prodigué dans ses fables les carac-

téres méchants, tels que le loup, le renard, le serpent; tandis que l’auteur de V Àstrée, qxii a décrit dans son roman plus de cent caractères, les a tous représentés vertueux, à l’exception de cinq ou six. Il n’y a guère, dans \ Astrce, d’autre loup que Polémas, d’autre renard que Climanthe, d’autre serpent que Sémire. "Gondebaud, toutes les fois qu’il aperçoit une jeune beauté, veut bien se faire la part du lion au préjudice de ceux qui en ont déjà fait la conquête; mais il finit par écouter la voix de la raison et de la justice, et cette biche effarée qu’on appelle Dorinde, peut se sauver intacte de ses griffes royales.

En multipliant les caractères généreux. Honoré d’Urfé a donné à son œuvre un intérêt remarquable. Il y règne partout, même au milieu des agitations de la guerre et de l’amour, uncalme heureux et paisible qui insensiblement porte l’âme à l’amourdela vertu. Les romansd’aujourd’hui nous agitent plus vivementsansdoute; iisbrisentnotre cœur parles émotions les plus bizarres et les plus inattendues ; la trahison, le fer, le poison, la calomnie, et toutes les tortures physiques et morales concourent à ce but que semblent se proposer les auteurs, qui est de surexciter la sensibilité et de donner, pour ainsi dire, des attaques de nerfs. Honoré d’Urfé avait conçu un dessein plus modeste, mais plus moral et plus sûr. Témoin des désordres que les règnes des quatre derniers Valois avaient introduits dans la haute société, et que les vertesga-

( aoi )

lanteriesde Henri I Vêtaient peu propresàguérir, il voulut réformer, par la peinture de l’honnête amour, les scandaleuses licencesdela coureldela ville. Nous verrons dans un chapitre subséquent quel fut le succès de cette morale entreprise. I>es doctrinesder.,^j/r</e furent d’abord reçues dans les salons de l’hôtel de Rambouillet, et de là elles se répandirent peu à peu dans la société polie. Le code amoureux ne fut plus, il est vrai, comme dans le moyen âge, assujetti à une espèce de jurisprudence qui avait ses cours et ses arrêts; mais il ne fut pas non plus déchiré impunément par les caprices des passions brutales. Le sentiment de l’amour retrouva toute sa dignité dans les doctrines de il s’éleva même à une

grande hauteur morale, et devint le plus doux attrait des vertus sociales.

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