CHAPITRE IV
Du sentiment de l’amour dans l’Astrée ; valeur morale de ce roman ; le style.
De tous les sentiments que la nature a placés clans le cœur de l’homme, celui qui donne à la poésie le plus d’clan et d’inspiration, est sans contredit le sentiment de l’amour. Les spéculations de la raison, la contemplation de la nature extérieure, les mouvements des autres passions qui tourmentent l’humanité, peuvent bien être la matière de la poésie, et faire vibrer dans l’âme ces cordes harmonieuses qui résonnent au souffle de la pensée. Mais si l’amour ne vient pénétrer de ses feux sacrés les conceptions de notre intelligence, et remplir de sublimes aspirations la partie plus divine de notre âme, la poésie reste froide, décolorée, raisonneuse, spéculative. Une loi mystérieuse de la Providence veut que deux âmes s’élèvent plus haut quand elles se sentent attirées l’une vers l’autre par de nobles sympathies. Alors, semblables à ces flammes qui se dégagent de la terre pour aller s’éteindre dans les hautes régions du ciel , les âmes s’épurent et s’élancent pour aller se confondre dans le sein de cette lumière élernelle
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dont elles se sont détachées comme deux rayons. Jamais Dante ne se serait élevé aux sublimes conceptions de son ardent et profond génie, s’il n’eût rencontré, dans sa jeunesse, un enfant, un ange trop tut enlevé à la terre, dont l’image, couronnée d’une auréole divine , se montrait aux yeux de son intelligence, et lui faisait voir, dans une intuition réelle, les mystères de l’autre monde et les secrets de l’avenir.
Hâtons-nous cependant de dire que nous n’entendons point parler de cet amour terrestre et grossier qui provient moins de la sympathie des âmes que d’un instinct de nature qui tend à rapprocher les deux sexes. Nous voulons parler au contraire de cet amour chaste, noble et presque divin qui nous porte à aimer, à adorer presque, dans l’objet de notre affection, les perfections morales de l’âme, plutôt que la fragile beauté du corps. Ce n’est pas l’amour de Phèdre, en qui l’on voit Vénus tout entière attachée à sa proie; ce n’est pas l’amour de Didon, qui est dévorée jusqu’à la moelle des os par les feux d’une passion peu chaste. C’est l’amour que la philosophie antique avait entrevu, et dont la religion chrétienne a fait le plus beau de ses. dogmes, la plus morale de ses lois. C’est ce sentiment qui prend au be.soin le nom d’amour, «l’amitié, dé charité, et qui fait que deux âmes se confondent et s’iinis.senl par des liens indissolubles. C’est l’amour de Cvmodncée pour Eu-
clore; l’amour d’Héloïse pour Abailard, lorsque, vivant dans la solitude du Paraclet, elle a purifié son âme de toutes les souillures de sa passion terrestre, et qu’elle ne voit plus dans son époux que les attraits de l’âme et la beauté de l’intelligence.
Il y a donc deux espèces d’amour, dont l’un prend son origine dans une passion qui ne demande qu’à se satisfaire, tandis que l’autre, né des sympathies morales, se propose pour fin l’éternelle union de deux âmes sur cette terre et dans la vie future. Le premier, sans doute, peut inspirer le poète, et élever son génie jusqu’à une grandeur et une beauté relatives; mais le second seul peut donner à son œuvre ce caractère (le grandeur morale qui est la plus grande^ gloire du génie : car dans le monde des choses intelligibles, ces trois choses que nous distinguons par des mots, beauté, vérité, vertu , se confondent dans une trinité mystérieuse, et ne sont que les attributs divers d’une seule et unique substance. Assurément le poète et lé romancier ne peuvent aspirer à peindre cet idéal de l’amour, qui semble le partage des esprits célestes. Ils doivent tenir compte de la faiblesse de notre nature, peindre les hommes un peu comme ils sont, et beaucoup comme ils devraient être; et, tout en laissant un libre jeu aux-passions humaines, faire sentir partout l’inspiration delà vertu. O n’est qu’à cette condition que leur
œuvre peut obtenir les suffrages et l’estime des honnêtes gens.
Considérée à ce point de vue, \ À slrée n’est pas une œuvre irréprochable. Nous voudrions en voir disparaître certains détails un peu libres qui tranchent vivement sur la couleur générale du roman. Quand Céladon, déguisé sous les habits d’Alexis, fille d’Adamas, trahit presque à tout moment l’ardeur de sa passion par la vivacité de ses transports et l’imprudence de ses brûlantes caresses; quand Thamyre, qui a d’ailleurs un caractère si noble et si généreux, fait connaître les moyens qu’il employait pour se faire aimer de Célidée encore enfant ; quand l’auteur raconte les aventures d’Olympe et d’Orinante, qui ne peuvent sauver leur vertu dans le tumulte d’une passion effrénée, la nudité des tableaux fait rougir la modestie, et surprend l’imagination habituée à des peintures plus chastes et plus morales. Mais, hâtons-nous de le dire, ces licences .sont extrêmement rares dans \y4stn;e. Sur les six mille pages dont se compose ce roman, il n’y en a peut-être pas dix que l’on voulût effacer. Partout ailleurs l’arnour des chevaliers, aussi bien que celui des bergers, s’épure dans les épreuves de la vertu et de la constance. Cet amour est toujours honnête et réservé, et ne cherche sa récompense que dans l’union légitime des amants, autorisée par le consentement des pères. Les bergers de \ As tn’r
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sont aussi bons tils et bons frères qu’ils sont amants fidèles et amis dévoués. pureté de | leurs sentiments donne une grande élévation à I leur langage et à leurs idées. On ne s’étonne plus de voir des chevaliers illustres , et même i des princes, venir passer quelque temps sur les ! rives du Lignon, pour y goûter le bonheur qu’inspirent la vue de la belle campagne et le ' spectacle des hommes vertueux.
Ce n’est pas dans Céladon que l’on trouve l’idéal de cet amour chaste et pur dont nous venons de parler. Céladon, malgré la constance, de ses feux et son obéissance passive aux j ordres de la bergère Astrée, se laisse trop souvent entraîner à des désirs qui ne sont que ter- '
restres. L’amant véritable, celui qu’Honoré ’
d’Urfé s’est plu à peindre des couleurs les plus j
aimables, c’est le berger Sylvandre. Celui-ci n’a !
aucune pensée qu’il ne puisse hautement publier. ’
A ses yeux l’amour n’est pas un sentiment qui |
puisse dominer la raison et s’emparer de toutes I
les facultés de l’esprit. C’est un sentiment ex- *
trême sans doute-, mais pur et réfléchi, qui j
donne du ressort à l’âme sans l’asservir à ses ca- |
prices. C’est l’union des intelligences encore plus que celle des corps. Nous allons trouver la preuve de ce que nous avançons dans le jugement qu’il porte dans la cause de Tyrcis et de Laonice.
Tyrcis a eu le malheur de perdre la bergère
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Cléon , qui lui a été enlevée à Paris par la peste.
Sa douleur inconsolable survit à la mort de l’objet aimé. Errant dans les prairies du Forez, il pleure sans cesse, et son âme, fidèle à la mémoire de Cléon, repousse l’amour que la bergère Laonice lui offre avec plus de constance que de succès. Tyrcis , fatigué enfin des importunités de la bergère, s’en remet au jugement de Sylvandre pour savoir s’il peut, sans offenser l’Amour, continuer à aimer Cléon , dont le corps est renfermé dans le tombeau. Celui-ci, après avoir entendu les deux parties, prononce le jugement suivant : « Des causes débatuës devant , nous, le poinct principal est, de scavoir si Amour peut mourir par la mort de la chose aimée; sur quoy nous disons, qu’une Amour périssable n’est pas vray Amour : car il doit suivre le sujet , quiluy a donné naissance. C’est pourqnoy ceux qui ont aimé le corps seulement, doivent enclorre toutes les amours du corps dans le inesme tombeau où il s’enserre; mais ceux qui outre cela ont aimé l’esprit, doivent, avec leur Amour, voler après cet esprit aimé jusques au ' plus haut ciel, sans que les distances les puissent séparer. Doncques toutes ces choses bien considérées, nous ordonnons que Tyrcis aime tousjours sa Cléon , et que des deux amours qui peuvent estre en nous, l’une suive le corps de Cléon au tombeau, et l’autre l’esprit dans ' les cieux. Et par ainsi, il soit d’or en là deffendu
aux recherches de Ijaonice, de tourmenter davantage le repos de Tyrcis ; car telle est la volonté du dieu qui parle en moy (i). »
Quand un ouvrage est plein de pareilles doctrines, on peut dire hautement que c’est un ouvrage moral, dont la lecture, hien loin d’irriter les passions, ne peut que développer les sentiments vertueux. L’amour n’est pas d’ailleurs le seul sentiment honnête dépeint par Honoré d’Urfé. Toutes les vertus sociales et civiles sont honorablement décrites dans VÀstrée, avec des couleurs tellement aimables que peu à peu on se sent porté à les imiter. J’y admire surtout les caractères d’Adamas etd’Ainasis. Quelle douceur, quelle bonté! et cependant quelle sagesse, quelle vertu! Pleins de tendresse pour leurs enfants , bienveillants pour tout le monde , ils répandent autour d’eux une douce sérénité, qui rend la jeunesse plus confiante et plus affectueuse. Fautil donc s’étonner que deux évêques célèbres par leur savoir et par leur vertu, et dont l’un a été placé par l’Église au rang des saints, saint François de Sales, évêque de Genève, et Camus, évêque de Belley, aient loué l’honnêteté et la morale de YAstréel Nous en trouvons la preuve dans Y Esprit de saint François de Salles, ouvrage intéressant que l’évêque de Belley composa afin
(i) Astrée, P* partie , liv. 7.
défaire revivre, pour ainsi dire, les sages conseils et les douces prédications de son saint ami. Le passage est assez curieux pour mériter d’être cité en entier :
« Messire Honoré d’ürfé, marquis de Valromey, autheur de ce fameux roman qui porte Je nom d’Astrée, estoit un des plus braves et des plus vertueux cavaliers que j’aye jamais cognu. Sa naissance estoit de Forests, d’une maison fort illustre, du partage de laquelle lui estoit escheu Je marquisat de Valromey et la comté de Chasteauneuf, qui estoient dans mon diocèse, et quoy que son séjour ordinaire fut aux cours de France et de Savoye, ses ancestres ayant eu alliance avec les princes des Allobroges , lorsqu’il venoit en ses terres y faire quelque demeure , et y respirer cette douce liberté qui ne se trouve point dans les cours , qui est un pais d’esclavage et de servitude, j’estois pasteur de cette ouaille, et outre cette amitié particulière dont il me favorisoit , j’avois le bonheur de sa fréquente conversation.
a Outre le conseil de notre bienheureux père (saint François), qui me donna, comme de la part de Dieu, la commission d’escrire des histoires dévotes, ce bon seigneur n’eut pas peu de pouvoir par ses persuasions d’y animer mon âme, me protestant que s’il n’eust point esté de la condition dont il estoit, pour une espèce de réparation de son Astrée, il se fut volontiers adonné à
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torité de ces deux saints évêques n’a pas ;ché Charles Perrault de condamner la moj de r Aslrée comme trop peu sévère et dan- -reusepour les jeunes personnes: « Qiioy que cet ouvrage, de mesme que tous ceux qui lui ressemblent, ne soit pas d’une fort grande solidité, et ne mérite guère d’étre lu par ceux qui ne cherchent qu’à s’instruire dans les sciences ,
{•) L’Esprit de saint François de Sales, par Camus, évêque de Beiley, 6 vol. in-8°, 16/1O. Voyez, pour la citation, •VI,,. .1.9.
ce genre tl’escrire auquel il avoit beaucoup de talent. Et certes qui considérera bien l’Astrée, et en jugera sans passion, recognoistra qu’entre les romans et livres d’amour, c’est possible l’un des plus honnestes et des plus chastes qui se voyent, l’autheur estant l’un des plus modestes et des plus accomplis gentilshommes que l’on se puisse figurer. Outre sa valeur, qui ne respiroit que Mars , dans les exercices duquel il est mort avec beaucoup d’honneur, quand la paix luy donnoit le loisir de vaquer à ceux de Minerve , il réussissoit merveilleusement en l’une et en l’autre éloquence, libre et nombreuse, je veux dire en l’art oratoire et en la poésie. Il estoit fort versé en la philosophie et en l’histoire; il avoit les mathématiques en un haut point, avec la cognoissance des langues latine, grecque, italienne, espagnole, allemande. Il a fait des Épîtres morales qui tesmoignent assez ce qu’il eust pu dans des sujets plus sérieux, s’il eust voulu s’y occuper; mais l’air de la cour ne luy sembloitpas propre à chanter ce ramage, comme le peuple de Dieu qui ne vouloit chanter les cantiques du Seigneur parmy les Babiloniens.
«.Une fois notre bienheureux père m’estant venu visiter à Belley , selon notre coustume annuelle, monsieur d’Urfé, estant alors en son chasteau de Virieu , principale demeure de son marquisat, qui n’est esloigné de Belley que de trois lieues, il prit la peine de nous venir voir.
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Sa conversatiun , toute pleine d’attraits, charmoit tous ceux qui avoient tant soit peu d’esprit pour en gouster la douceur; ses entretiens, pleins d’honneur et de civilité, estoient dignes de son génie.
« Entr’autres propos symposiaques que nous eiismes durant et après le repas , il me souvient d’une agréable remarque de monsieur d’Urfé , qui , parlant de l’ancienne amitié qui estoit entre notre bienheureux , monsieur le président Faure et luy, dit que chacun des trois avoit peint pour l’éternité, et fait un livre singulier et qui ne périroit point: notre bienheureux, sa Philothée, qui est le livre de tous les dévots ; monsieur Faure , le code Fabrian , qui est le livre de tous les barreaux, et luy l’Astrée, qui estoit le bréviaire de tous les courtisans. Nous nous entretinsmes fort gracieusement de cette généreuse remarque (i). » L’autorité de ces deux saints évêques n’a pas empêché Charles Perrault de condamner la morale de \ Àstrée comme trop peu sévère et dangereuse pour les jeunes personnes: « Quoy que cet ouvrage, de mesme que tous ceux qui lui ressemblent, ne soit pas d’une fort grande solidité, et ne mérite guère d’être lu par ceux qui ne cherchent qu’à s’instruire dans les sciences ,
(i) L’Esprit de saint François de Sales, par Camus, évêque de Belley, 6 vol. in-8°, 1640. Voyez, pour la citation, t. VI, p. 119.
ou à remplir leur esprit des préceptes d’une exacte et sévère morale; quov qu’on ne puisse pas mesme disconvenir que la lecture n’en soit dangereuse, particulièrement pour les jeunes personnes, qui déjà portées d’elles-mesmes à gouster les charmes de l’amour, v sont encore entraisnées par les exemples qu’elles y vovent de cette passion, d'autant plus dangereuse, quelle y est dégagée de toutes sortes d’impuretés; néanmoins comme les anciens se sont fait un trèsgrand honneur d’avoir eu des auteurs excellents dans ces sortes d'ouvrages, et que l’on prétend l’emporter beaucoup sur tous ceux des siècles suivans , j’ay cru pouvoir aussi regarder avec beaucoup d’estime ce que notre siècle a produit de plus beau dans ce genre d’écrire, estant vray que les mœurs et les caractères du roman de l’Astrée n’ont pas moins d’art et d’agrément que ceux de tous les anciens poètes. Il ne lui manque qu’un certain respect qu’imprime l’antiquité, qui redouble toujours le prix des ouvrages qu’elle consacre (i). »
Ce jugement de Perrault sur X Astrée, malgré la petite pointe lancée contre les anciens, ne manque ni de raison ni de solidité. La lecture pourrait en effet en être dangereuse pour les jeii-
( I ) Les hommes illustres qui ont paru en France pendant le siècle , par Perrault. Paris, chez Dezallier, 1701, a vol. petit in-8“. Voyez, pour la citation, vol. II, p. 91.
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lies personnes. 11 vaut mieux les habituer de bonne heure aux lectures chastes et profitables, que leur permettre de chercher des distractions dans ces ouvrages frivoles, où la plus séduisante des passions est présentée sous des couleurs trompeuses qui ne permettent pas de voir le poison dont elle est infectée (i). Nous pensons néan-
(i) Le danger que la lecture de YAstrée peut faire courir à la vertu des jeunes personnes avait alarmé la conscience de Louis de Lascaris d’Urfé, évêque de Limoges, petit-neveu d’Honoré. L’anecdote suivante, tirée des Mémoires de l’abbé Arnauld,est doublement piquante pour nous, puisqu’il y est fait mention de YAstrée, et que le frère du saint évêque, père de l’Oratoire, fait plaisamment intervenir à ce propos lin souvenir des vives disputes excitées à l’occasion du jansénisme.
« Je ne puis oublier ici un trait agréable du père d’Urfé, frère de Mgr. l’évéque de Limoges, mais qui n’est pas dans les mêmes sentiments que ce prélat. Celui-ci se plaignoit nu jour à lui , dans l’amertume de son cœur, de ce que le nom d’Urfé sembloit ne devoir être connu que \^arY Astrée. « C’est une étrange chose, lui disoit-il , qu’il faille que ce méchant livre déshonore d’autant plus notre nom qu’il est entre les mains de tout le monde. Pour moi, je voudrois que quelqu’un de nous s’appliquât à faire quelque bon ouvrage, qui effaçât la mémoire de celui-là , et qui empêchât de le lire ; et , comme vous avez de l’esprit et du loisir, il me semble que vous devriez vous y employer. « Le père d’Urfé , ayant fort loué le zèle de son frère: « — Je sais bien un meilleur moyen , lui dit-il, pour qu’on ne lise plus YAstrée. — Et quel est-il? reprit avec chaleur Mgr. de Limoges. — C’est, ré-
moins que parmi les livres qui parlent d’amoïir, \ Astrée est un des moins dangereux , l’auteur ayant eu le soin de représenter toujours la fin malheurense des amours coupables et désordonnés, tandis que les amants honnêtes, après les épreuves dont triomphe leur constance, jouissent du bonheur promis k la vertu. Ainsi donc, la lecture des romans étant devenue une nécessité de notre siècle efféminé, il serait à désirer que les productions des auteurs nos contemporains pussent , comme \' Astrée, inspirer le goût désaffections honnêtes, et réhabiliter, au milieu de notre société corrompue, la dignité, la sainteté de l’amour. Non-seulement nos romanciers auraient la conscience d’avoir fait une bonne action, mais ils verraient encore les nobles facultés que la nature leur a données, se développer et grandir par l’habitude des pensées honnêtes. L’écrivain qui se complaît dans la peinture des vices et des crimes, celui qui, pour ébranler fortement les imaginations, présente au lecteur le tableau hideux de la perversité humaine; celui-là finit par se nuire à lui-même. Son intelligence, si souvent
))ondit le ])ère d’Urfé, de publier et d’aSsurer que les cinq propositions sont dans ce livre; il he faut point douter, après cela , qu’il ne soit bientôt défendu et condatmié à l’oubli éternel. >•
Mémoires de l’abbé Arnauld, collect. Petitot , série , t. XXXIV, p. 263.
salie par ces idées impures , se ternit enûn et perd tout sou éclat. Nous ne concevons ni le véritable talent , ni le génie sans la vertu ; et la vertu consiste surtout dans cet amour, dont les flammes épurent tous les sentiments terrestres. Rien ne rapproche autant l’homme de la divinité, et ne le rend plus capable de découvrir les mystères de sa propre nature et les secrets du monde extérieur. Dante, qui a tout dit, affirme que l’âme ne peut s’élever à certaines notions, que lorsqu’elle a grandi au milieu des flammes de l’amour (i).
Le style de V Astrée, comparé à celui des Epistrès morales, présente d’assez grandes différences. Il est moins nerveux, moins hardi, moins hérissé d’expressions et de tournures latines; mais aussi est-il plus doux, plus abondant, plus harmonieux. Nous ne voulons pas dire par là qu’il manque de force; seulement cette force est plus soutenue; elle ne procède plus par de brusques saccades; elle ne cherche pas à se montrer dans des expressions exagérées ou dans des comparaisons extraordinaires; elle sé soutient par un effort ccmtinu, sans que l’auteur ait besoin de
Questo decreto, fraie, sla sepulto Agii occlii di ciascuoo , il cui ingegno iSella fiamma d’amor non è adulto.
{Paradiso, rant. vu, lcr/. 20.)
^mivier pen<é(^ sar de srands mots, pour les faire miens remarquer. Exk un mot. il semble que le style du roman soit moins énergique, moins véliément que celui de l'ouTrage philosophique; mais, au fond, il a plus de puissance et plus de vérité. Ce progrès estdù à deux causes: premièrement , au genre même de ÏAstrée , qui demandait un style plus souple et plus naturel; secondement, à l'expérience dTlonoré tTUrfé luimême, dont une longue pratique et l'habitude d’écrire en vers avaient perfectionné le style. Sa phrase est quelquefois traînante, mais elle est soutenue par l’harmonie des périodes et la souplesse des articulations qui en unissent les différents membres. Nous en citerons un exemple pris au hasard. Sylvandre, en proie aux premiers feux d’un amour naissant , se retire, pendant la nuit, dans les bois les plus solitaires, pour réver à son aise aux perfections infinies de la bergère Diane : « La lune alors , comme si c’eust esté pour le convier à demeurer davantage en ce lieu, sembla s’allumer d’une clarté nouvelle, et parce qu’avant que de partir, il avoit mis son troupeau avec celuy de Diane, et qu’il s’asseuroit bien que sa courtoisie luy en feroit avoir le soin nécessaire, il résolut de passer en ce lieu tine partie de la nuict, suivant sa coustume: car bien souvent se retirant de toute compagnie, pour le plaisir qu’il avoit d’entretenir ses nouvelles pensées, il ne se donnoit garde que s’estant
sur le soir esgaré dans quelque vallon retiré, ou dans quelque bois solitaire, le jour le surprenoit avant que la volonté de dormir, rattachant ainsi le soir avec le matin, par ses longues et amoureuses pensées. Se lai.«sant donc à ce coup emporter à ce mesme dessein , suivant sans plus le sentier, que ses pieds rencontroient par hazard , il s’esloigna tellement de son chemin, qu’après avoir formé mille chimères , il se trouva enfin dans le milieu du bois, sans se recognoistre. Et quoy qu’à tous les pas il choppast presque contre quelque chose, si ne se pouvoit-il distraire de ses agréables pensées. Tout ce qu’il voyoit, et tout ce qui se présentoit devant luy, ne servoit
qu’à l’entretenir en cesle imagination Le lieu
solitaire, le silence, et l’agréable lumière de ceste niiict, eussent été cause que le berger eut longuement continué , et son promenoir, et le doux entretien de ses pensées, sans que s’estant enfoncé dans le plus épais du bois, il perdit en partie la clarté de la lune, qui estoit empêchée par les branches et par les feuilles des arbres (i). » Dans tout ce qui est récit et description , le style ressemble à celui du passage que nous venons de citer. On y remarque des tournures qui ont vieilli, et quelques constructions un peu embarrassées. Mais en général le sens est clair
(i) Astivc , II® partie; , liv. a.
et rexpnjiMOD £»cile. Il n'di ca pas <le mênH’ dans les diaioenes. I^es bereers. et surtout Svl- ▼andre, sont queiqucfois si subtils dans leurs raisonoenients. que leur lansage devient difficiie et obscur. HvLas est le seul qui parle toujours d'une maniéré três-daire; ü se moque avec beaucoup d'esprit, et de temps en temps avec quelque raison, des subtilités de Svlvandre. L’opposition de ces deux caractères produit le meilleur effet , et soutient rintérét du lecteur même dans les conversations les plus longues. L'ennui est une chose inconnue quand Hvlas est présent. .\u lieu d’employer ces phrases savantes que le berger sans affection, c’est-à-dire Svlvandre, a apprises dans les écoles des Massiliens , le berger inconstant, c’est-à-dire Hylas, parle toujours sur le ton d’une conversation facile et enjouée. Ses paroles semblent un écho des salons que fréquentait l’auteur, et surtout de celui de l’hôtel de Rambouillet, où presque tous les jours étaient soutenues des thèses pour et contre, sur des questions proposées par la reine de la société , la célèbre Arthénice.
Le style de Baro, qui a écrit la conclusion du roman, est bien inférieur à celui d’Honoré d’Urfé. On voit bien que Baro a'fait des efforts pour imiter la manière de son maître. Mais, comme tous les imitateurs, il a exagéré les défauts, et là où Honoré se serait contenté d’être prétentieux cl peu naturel, il est boursouflé et ridi-
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cule. Voici, par exemple, comment il dépeint la douleur d’Argire à la mort de Policandre.
« Toutes les considérations quelle s’estoit représentées durant son voyage, pour se consoler sur un semblable malheur, furent alors entièrement oubliées, et ne s’en treuva pas une, quelque puissante qu’elle fust, qui ne cédast à son désespoir présent. On eust jugé qu’elle avoit envie de noyer sa raison dans ses larmes , et qu’elle espéroit de retrouver l’âme de Policandre dans la racine des cheveux qu’elle s’arrachoit ( i).» Nous devons dire cependant que de pareilles extravagances sont rares dans l’œuvre de Baro ; mais c’est déjà trop d’ime de cette force. Afin de le réhabiliter aux yeux du lecteur, nous allons citer quelques vers de sa tragédie de Parthénie. Bien qu’ils n’aient aucun rapport au sujet qui nous occupe, ils sont tellement beaux, qu’on nous saura gré de les avoir reproduits. Dans cette tragédie, Alexandre devient amoureux de la reine de Perse, qui lui répond ainsi:
Sire , ce qu'aujourd’hui tu recherches de moi Est digne d’un tyran , mais indigne de toi ;
Que ces lâches beautés devant toi prostituent Leurs indignes appas, qui charment , mais qui tuent , Qu’elles accordent tout de crainte de périr,
Elles savent flatter, et moi je sais mourir.
Use plus sagement des faveurs de Bellonc.
^i) Astrre, V et dernièie partie, liv. a.
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Naguère je portois ie sceptre et la couronne;
Et bien que désormais ces marques de grandeur Ne soient plus dans ma main, elles sont dans mon cœur; C’est là que méprisant les coups de la fortune Et le fâcheux succès d’une guerre importune,
Malgré ma servitude , et malgré tes projets ,
Ma vertu trouve encore un sceptre et des sujets.
De pareils vers seraient remarqués, même dans la plus belle tragédie du grand Corneille.
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