‹ Études sur l'Astrée et sur Honoré d'UrféChapitre 3 sur 16 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Naissanre d'Honoro d’Urfc; ses premières années; ses études.

Honoré, cinquième fils de Jacques d’IJrfé, naquit à Marseille le ii février i568. Ruffi , dans son Histoire de Marseille, place la naissance d’Honoréen 1567 . Mais il est probable que ledit de Charles IX du mois de janvier i563 (i), dont le 3g® article ordonne de dater les actes publics et particuliers en commençant l’année au premier janvier, n’était pas encore exécuté à Marseille, et que l’année, dans cette ville coiiime dans une grande partie de la France, commençait le samedi saint, après la bénédiction du cierge pascal. En effet, la loi de Charles IX ne fut adoptée par le parlement de Paris qu’en 1 567 . Cette sage réforme fut admise encore plus tard dans les provinces. L’église de Beauvais, par exemple, ne commença à .se conformer à l’ordonnance de Roussillon qu’en 1 58o. La ville de Marseille, où en tout temps l’action du gouvernement central s’est fait sentir plus difficilement que dans le reste

(i) Cet édit fut confirmé par la déclaration cjue ce même prince donna à Roussillon en Dauphiné, le 4 août suivant.

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(lu royaume, dut s’y cotilormer encore plus tard. La date donnée par Ruffi se rapportant au 1 1 février, appartient donc, dans le nouveau style, à l’année 1 568.

Nous savons d’ailleurs, par Honoré lui-même, qu’il était dans sa vingt-septième année, à l’époque de sa captivité à Feurs et de la mort du duc de Nemours, arrivée à Annecy, en Savoie, le i5 août iSqS (i). 11 fut baptisé dans l’église des Accoules , et fut tenu sur les fonts baptismaux par Escalin des Aimars, baron delà Garde, général des galères de France, et par Honorât de Savoie, comte de Tende, son oncle ( 2 ). Une vi-

(i) M. Péricaud dit, dans sa Notice sur le duc de Nemours, p. 33, que ce prince mourut à Annecy, le i3 août iSqS. Mais Honoré d’Urfé dit, en termes formels, que la mort du prince arriva le i5 seidement. «Après avoir languy quelque temps dans une estroite prison, et plaint longuement la maladie du prince que je suivois , pour clore non pas tous, mais le plus grand de mes malheurs, la nuict du quinziesme d’aoust couppa toutes mes espérances du mesme coup dont le filet de ce grand prince le fut. » ( Épistres morales, 1 , 1 .)

(a) Nous avons retrouvé l’acte de ba]>téme d’Honoré d'Urfé dans les archives du tribunal de Marseille; le voici : « Le 1 1 février iSôy, par moy soussigné, a été baptisé Honoré, fils de noble prince et magnifique seigneur monseigneur d’Urphé, et de madame très-puissante princesse de Savoye, mariés. Son parrain est le magnifique seigneur et prince monseigneur Honoré de Savoye, comte de Tende, lieutenant pour le rov en tout ce pavs de Provence, tant

site de Renée à son frère fut probablement la cause tout à fait accidentelle de la naissance d’Honoré à Marseille; car la famille d’Urfé n’a laissé aucune trace d’un long séjour dans cette ville (f ). Jacques d’Urfé , par son alliance avec la famille de Savoie , ayant acquis la terre de Marignane, en Provence, le voyage de Renée à Marseille trouva une explication naturelle dans le désir qu’elle aurait eu de passer l’hiver dans sa terre, sous le beau ciel de la Provence (a).

Il n’est pas probable, malgré l’assertion contraire de presque tous les biographes, qu’Honoré ait été élevé près de son oncle, et qu’il ait passé les premières années de son enfance à Marseille (3).

par mer que par terre, chevalier de l’ordre du roy, et nionseij’neiir Antoine Escalin des Aymars, baron de la Garde et chevalier de l’ordre du roy, ('cnéral des galères dudit seigneur. Signé, J. Pena, vie. »

(i) Les archives départementales des Bouches-du-Rhône ne contiennent nen de relatif à la famille d’Urfé, ni dans les registres et papiers provenant de l’ancien chapitre des Accoules , ni dans les séries de reconnaissances passées en faveur du même chapitre, de i à iGG’t.

(a) C’est à Marignane , petite ville de Provence, et non à Marigiian, en Italie, (jit’Aiine d’Urfé a compose sa Diane. Les biographes, comme pour excuser la singulière confusion qu’ils faisaient entre les deux villes, ont inventé un voyage d’Anne d’Urfé en Italie, qui fait plus d'honneur A leur imagination qu’à leur exactitude. {^Voye?. Les d'Urfê , par M. Bernard, p. <jS, dans les notes.)

(’i) Moréri est le premier qui ait conçu des doutes sur le

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Ce fait, bien que généralement admis, ne repose sur aucune preuve positive. Toutes les conjectures que l’on peut faire sur l’enfance d’Honoré tendent au contraire à établir que, peu de temps apres sa naissance, il fut porté par sa mère au château de la Bâtie , et qu’il passa ses premières années dans le beau pays qu’arrose le Lignon.

A la fin du xvi® siècle, Marseille était bien déchue de son ancienne splendeur littéraire. Elle n’était plus, comme au temps de Tacite, la reine de l’éloquence dans les Gaules, et la maîtresse des nobles études. Mais déjà tous les vices qui désolent les villes maritimes , ces vices dont Cicéron a fait une peinture si vraie dans sa Ré~ publique (i), avaient commencé à s’introduire dans l’antique cité des Phocéens. Un manuscrit très-intéressant de la bibliothèque de Marseille (2)

long séjour d’Honoré à Marseille. « H y a lieu de croire, dit-il, qu’il fit ses études au collège des jésuites, à Tournon. »

(ij Liv. Il, chap. 4 -

(a) Àthenœtun Massiliense , seu notitia virorum illustrium tam indigenartim quant alienigenarum , qui veteri mcmaria ad nostrani usque astatem doctrina aut scriptis Massilice floruerunt. Un vol. in-fol. de 628 pages, écrit vers l’an 1755, « L’auteur du Dictionnaire des hommes illustres de Provence a mis souvent à contribution le P. Zacharie Artaud , de l’Oratoire , auteur de ce manuscrit. 11 était certainement dans ses intentions de lui payer un tribut de reconnaissance; mais, faute de renseignements suffisants, il ne lui a consacré dans son dictionnaire qu’un article fort court, et dont les dates

contient, sur cette décadence des lettres dans une ville où elles avaient jeté tant d’éclat, des plaintes éloquentes, qu’il ne sera peut-être pas inutile de transcrire ici, pour montrer que ce n’est pas d’aujourd’hui seulement qu’on reproche à Marseille de sacrifier l’amour des belles-lettres aux froides spéculations des intérêts matériels, a Ce dégoût des lettres et des sciences, dit le père Zacharie Artaud, prit naissance au moment où commencèrent à se répandre chez nous la mollesse et le luxe, qui mirent en fuite les muses et les professions libérales. On introduisit à leur place des arts grossiers et sans noblesse. En effet, comme les richesses et l’opulence sont surtout nécessaires à celui qui veut se livrera ses caprices et satisfaire ses passions, presque toute l’activité de nos concitoyens se tourna vers le commerce; et non-seulement le peuple, mais encore les premiers citoyens, pensèrent que tout le bonheur de la cité dépendait des immenses profits qu’ils pourraient faire eux-mêmes. Vous auriez vu aussitôt toute la jeunesse laisser là tous les livres, fleserter les ecoles pour se livrer à une

sont erronées. Le P. Zacharie Artaud n’était point mort en 1749; il ne mourut à Marseille qu’au mois de septembre 1758 . Je tiens ce fait de Pierre de Tende, que j’ai connu, et qui était supérieur de la maison de Marseille. . (Note manuscrite de M.Jauffret, bibliothécaire, ancien élève de l'Oratoire. )

seule élude,regardéecouimelapreiiiiei-e de toutes, (celle de la navigation. Ce qui ne contribuait pas peu à amener ce résultat, c’est la situation même de la ville, qui, placée pour ainsi dire au centre de l’univers, fournit, pour aller dans toutes les parties du monde, des moyens prompts et faciles. I)e là cette affluence de marchands et d’étrangers qui s’y rendent de tous les points de la terre. Vous trouveriez diflicilement une autre ville qui ait jamais possédé un aussi grand nombre de banquiers et d’armateurs (i). »

Bien que la ville de Marseille se soit toujours un peu trop préoccupée des intérêts de son corn-

(i; Cœpit apiul nos illiul litter.irii otii ac disciplinæ tædium , cum ingruerunt lascivia et liixus, a qiiibiis Miisæ togæque in exiliuin actæ sunt; et in earum loco exceptæartes sordidæ et illiberales. Nam cum ad genio indulgendum et ad explendas ciipiditates, diviiiæ opesque in priniis necessariæ sunt, omnis fere civium nostronim opéra in mercaturam se vortit; ila ut non plebeii modo, sed et optimales omne rcipublicæ bonuni ex hoc pendere existimarunt, lit plurimum hicri facerent. Jiiventutem vidisses statini in naviciilaria assidiiam atquc freqiicntem, libris abjectis, scholis desertis, nnum adstudium, tanquam præcipuum, colere. Ad qiiod non parum etinm conferebat tirbis sitiis, ex qua, vclut orbis meditullio, in oinnes circiimquaque regiones brevissima commodissimaque navigalione itur. Hinc tanta mercaloriim et advcnarum hoc undiquc terrariira commeantium freqiientia; hinc non facile aliam urbem reperics, qiiæ trapczitis et navicniatoribus fnerit abundantior. {Athenteum Mfi'csiliensr, in præfntinnc , § y."

merce, au préjudice de sa ciillure litléraire, nous ne pouvons cependant admettre sans réserve cette critique un peu vive, et que nous croyons exagérée. Marseille possédait , dans le xvi' siècle, un gymnase où Jacques d’Urfé aurait pu faire élever son fils (t). Mais il n’est pas probable qu’il ait préféré une ville bruyante et éloignée à une cité calme et studieuse , qui touchait presque à la province du Forez, et dans laquelle les études étaient alors dans l’état le plus florissant. Nous voulons parler de la ville de Tournon. Les jésuites y avaient fondé un établissement célèbre, dont la réputation s’est soutenue jusqu’à nos jours. Jj Université, n’ayant pas voulu laisser périr la mémoire d’une école si renommée dans tout le haut J..anguedoc , l’a remplacée par un collège royal, qui s’est jusqu’à présent montré digne de posséder un si noble héritage.

Des considérations que nous venons d’exposer, nous pourrions déjà conclure qu’Honoré d’ürfé n’a point passé à Marseille les premières années de son enfance. Mais nous en avons d’autres preuves plus directes. Honoré lui-même dit plusieurs fois dans ses ouvrages que les bords du

(i) Charles iX donna, en i57i, à la réquisition des Marseillais, des lettres patentes, datées du i6 août, poiiant permission d’établir en cette ville un collège à l’iiislar de ceux de Paris, avec défense d<- tenir des écoles particulières. Ce collège ftit confié aux Oratoriens, en iSîo.

Lignun ont vu se développer sa jeunesse. Il se plaît à décrire avec un enthousiasme qui ne peut ^s’expliquer autrement que par la vivacité des premières impressions de l’enfance , ces rives fortunées, ces collines ondoyantes, ces forêts silencieuses, qui furent le théâtre de ses premiers jeux, et où il a placé la scène de son roman. Il était déjà sur le déclin de la vie , et il s’était volontairement exilé loin de la France,lorsqu’il écrivait ces belles descriptions du Forez, avec toute la fraîcheur d’une imagination naissante, et ce je ne sais quoi de vrai et de senti, que l’on ne trouve que dans les tableaux de ceux qui peignent d’après nature. « Auprès de l’ancienne ville de Lyon, dit-il, du costé du soleil couchant, il y a un pays nommé Forests, qui en sa petitesse contient ce qui est de plus rare au reste des Gaules : car estant divisé en plaines et en montagnes , les unes et les autres sont si fertiles, et situées en un air si tempéré , que la terre est capable de tout ce que veut le laboureur. Au cœur du pays est le plus beau de la plaine, ceinte, comme d’une forte muraille, des monts assez voisins, et arrousée du fleuve de Loire, qui prenant sa source assez près de là, passe presque par le milieu , non point encore trop enflé ny orgueilleux, mais doux et paisible. Plusieurs autres ruisseaux, en divers lieux, la vont baignant de leurs claires ondes; mais l’un jies plus beaux est Lignon, qui vagabond en son Cours, aussi bien que douteux en sa source, va

serpentant par cette plaine , depuis les hautes montagnes deCervières et de Chalmasel, jusques à Feurs, où Loire le recevant, et luy faisant perdre son nom propre, l’emporte pour tribut à l’Océan (i). »

« Belle et agréable rivière de Liguon, s’écriet-il ailleurs, sur les bords de laquelle j’ai passé si heureusement mon enfance, et la plus tendre partie de ma première jeunesse, quelque payement que ma plume ail pute faire, j’advoue que je te suis encore grandement redevable, pour tant de contentements receus le long de ton rivage, à l’ombre de tes arbres feuillus et à* la fraischeur de tes belles eaux, quand l’innocence de mon aage me laissoit jouir de moy-mesme, et me permettoit de gouster en repos les bonheurs et les félicitez que le ciel, d’une main libérale, répandoit sur ce bienheureux pays que tu arrouses de tes claires et vives ondes (a). » Plus d’une fois Honoré s’est plu à décrire les bords verdoyants de cette rivière qu’il a illustrée par son génie. On voit qu’il se complaît dans ces peintures. Il n’est pas un seul aspect de la nature champêtre, un seul accident de terrain qui ne lui ait fourni la matière de quelque phrase naïve et colorée. La montagne de Marcilly , la fontaine des Aliziers ,

! i) Aslrée ^ première partie, liv. i.

( 2 ) Pre farc (1(! lit troisième parti»’ de \' Asti êr.

le pont de la Bouteresse, le sentier sinueux qui , après avoir traversé la prairie, va se perdre dans l’obscurité des bois; il a tout vu, tout décrit. Les souvenirs de son enfance, de sa douce liberté, de ses joyeux ébats dans le domaine de ses pères, ont survécu dans son cœur aux sanglantes agitations de la Ligue, aux ennuis que lui causèrent la mort du duc de Nemours et la douleur d’une ^union mal assortie. Voyez avec quelles vives couleurs il sait peindre le paysage au milieu duquel il a vécu dans sa première enfance :

' Près d’un rivage verdoyant,

En courbes replis ondoyant.

Sous l’ombre d’un penchant bocage,

Esmaillé d’un printemps de fleurs,

Où l’esté, noirci de chaleurs,

Jamais n’outreperçoit l’ombrage ,

Sireine, amoureux pastoureau.

Conduisant son camus troupeau,

Vint pour fuyr le chaud extresme'.

Tellement oppressé d’ennuy Qu’il sembloit de vivre en autruy.

Tant il estoit mort en soy-mesme.

Ce ruisseau sourdoit d’un rocher.

Que dévost n’eust osé toucher De main, ni de langue altérée,

Ny le berger, ny son troupeau.

Parce qu’on croyoit que cette eau Fust à Diane consacrée.

Son onde alloit à petits bonds ,

Flottant par les menus sablons

Qu’elle emportoit hors de la source; Et qui tout autour accueillis Faisoient un si doux gazouillis.

Qu’ils sembloient animer sa course.

Ses bords en sièges rehaussez S’ouvroient en des lieux crevassez ,

Cavez comme par artifice;

Sièges où les nyniples le soir,

Ce dit-on, se venoient asseoir, *

Lasses d’un trop long exercice.

Un peu plus en là reculez

Les aliziers eschevelez '

Faisoient à l’entour mainte allée,

Rouges des bouquets de leurs friiicts.

Et d’eux, la fontaine depuis Des Aliziers fut appelée (i).

Ces vers laissent beaucoup à .désirer sans doute; mais ce qu’il nous importe de constater ici, c’est qu’il y règne un sentiment profond des beautés champêtres; c’est qtie les détails minutieux, dans lesquels entre le poète, prouvent qu’il a longtemps étudié son modèle. Or, ce n’est que dans son enfance qu’ Honoré a pu vivre tranquille à la campagne, et tout observer avec'

[i] Le Despart de Sircine , stances ï-ia; Paris, Toussainct du Bray, 1618. Quoique l’auteur décrive ici la rivière d’EzIa en Espagne, on voit bien que c’est le lâgnon qui lui a servi de modèle.

cette liberté d’esprit qui permet de tout retenir.

^ Entraîné pendant sa jeunesse dans les guerres de religion, vivant ensuite à la cour ou loin de la France, il ne pouvait guère goûter ce bonheur paisible des champs, si bien décrit par Horace, bonheur dont la première condition est l’oubli de toutes les agitations de la vie, solUcitæ ju~ cunda oblivia vitœ. Il nous est donc permis de conclure que si Honoré d’ürfé a si bien décrit les beautés de la nature, c’est que les premières impressions de sa vie avaient laissé de profondes traces dans ses souvenirs, et formé, pour ainsi dire, son âme aux douces émotions de la vie pastorale.

Après avoir ainsi passé son enfance dans l’intimité du foyer domestique, ou dans les douces distractions que peut offrir une campagne fertile et riante. Honoré fut envoyé au collège de Tournon. Il nous serait bien difficile de fixer l’époque de son entrée dans cette école célèbre; mais nous pouvons affirmer, en examinant les premières œuvres sorties de sa plume, qu’il y avait acquis une érudition peu commune , et qu’il dut par conséquent y faire de longues et sérieuses études. Il y était encore en 1 583, avec ses deux frères Christophe et Antoine, et il fut chargé, dans cette même année, de rédiger le programme des fêtes qui furent célébrées à Tournon, à l’occasion du mariage de Just Loys de rournon, seigneur et baron dudit lieu, avec

Madeleine de la Rochefoucauld. Honoré n’avait alors que quinze ans, et cependant il s’acquitta de cette mission difficile avec un succès qui fait autant d’honneur à la précocité de son esprit qu’au sage discernement de ses maîtres. Nous nous proposons d’examiner plus tard avec soin cet opuscule, qui renferme les premières fleurs d’une imagination si féconde et d’un esprit si délicat. Nous nous contenterons pour le moment d’en extraire quelques détails curieux sur l’organisation des écoles fondées par les jésuites, et sur les matières de l’enseignement à la fin du seizième siècle.

« Les escholiers du Collège et Université passèrent au devant la dicte dame ( Madeleine de la Rochefoucauld), vestus de leurs habillements scholastiques, conduicts et rangés de trois à trois, portants en main un petit rameau, qui d’olivier, qui de laurier, qui d’aubespin fleuri. Et premièrement ceux de la cinquiesrne classe, deux gentils hommes desquels en passant recitèrent des vers françois à la louange de la dicte dame, et ainsi de suite ceux de la quatriesm’e, troisiesme, seconde et première ; comme ceux de la dialectique, physique, métaphysique, mathématique et théologie; chacune classe conduicte par bastonniers, et par deux régents qui les suivoyent pas à pas : et à mesure que chaque classe s’approchoit, deux des plus nobles et des plus sufSsans d’icelle récitoyent quatre ou cinq vers,

les uns en latin, les autres en grec, hébreu, câblée, syriac, allemand, italien, anglois, escossois; et à leur départ redoubloyent gracieusement ces voix d’allégresse, vivat, vivat.

« En dernier lieu vint monsieur le recteur de rUuiversité de la compagnie du nom de Jésus, habillé de sa grand -robbe noire (faicte à la façon de celle des présidents) fourrée d’hermines blanches, avec son chapperon fourré de mesme, et son bonnet carré garny au sommet d’une petite houppe de soye blanche, ayant devant soy ses deux bédeaux, avec leurs masses d’argent doré, et marques de la dicte Université, faictes en riche broderie, aux armoiries de feu monseigneur f’illustrissime et révérendissiine François cardinal de Tournon, fondateur d’icelle, avec sa devise vrayment noble et chrestienne : Non quœ super terram. De l’autre costé un nom de Jésus, de mesme estofîe, et tout autour cette belle sentence de sainct Paul : Factus est m>bis sapientia. Après venoit monsieur le chancelier de TUniversité, ayant son chappeau bordé d’un passement de soye verte, et un floc de mesme sur son bonnet carré. I.Æ doyen de la faculté des arts l’accoinpagnoit. Puis suivoyt le doyen des langues, et le secrétaire de l’Université : et les trois professeurs en philosophie, et plusieurs autres docteurs et prestres, tous de la mesme compagnie de Jésus. Après lesquels venoyent les plus anciens pédagogues, avec leurs belles robbes noires, en fort bon ordre.

« Le spectacle des snsdicts escholiers et Université fut inerveilleusement beau, tant pour le bel ordre et modestie, que pour le grand nombre d’iceux, qui estoit presque de quinze cents : la plus part fort honnestement habillez, entre lesquels y avoit de sept à huit cents gentils hommes de race, et plusieurs de grandes et illustres maisons, tant de Forests, que du Dauphiné, Vivarez, Auvergne, Velay, Gascongne, Provence, Languedoc, Bourgogne, Lyonnois, Savoye, Piedmont, Flandres, Escosse, Italie. Or la dicte harangue estant achevée, le dict sieur recteur et officiers de l’Université passèrent au devant de la dicte dame fi). »

Nous avons étendu cette citation , parce qu’elle nous donne une idée de l’importance qu’avait déjà acquise l’université fondée par le carditial de Tournon. Quinze cents élèves venus de toutes les parties de la France, et même des pays voisins, y recevaient une instruction aussi profonde que variée, et renouvelaient dans le seizième siècle les prodiges qu’on nous raconte de l’école d’Autun sous la domination romaine. Et qu’on ne pense pas que cette longue énumération de langues dont parle Honoré d’Urfé, soit un fruit précoce de cette' imagination féconde qui devait tant inventer. On trouve à la fin de son livre sur

(i) Im Triomphante Entrer, pag.

la Thoiuphaute £utrée de madame de Tournoii, des pièces de vers en français, latin , grec, hébreu, italien, toutes composées par les élèves. Honoré nous donne les raisons qui l’ont empêché de les citer toutes. « Le quatriesme jour furent présentez à monsieur et à madame, en la cour du collège, plusieurs épigrammes et poèmes en neuf ou dix langues, une partie desquels nous mettrons sur la fin de ce livret, n’ayant eu le moyen de les recouvrer tous : joint que c’eust esté une chose par trop longue, outre qu’on n’eust pu imprimer les syriaques, à faute de charactères. Nous avons aussi laissé les anglais, escossois et allemans, pour les mesmes raisons (i). »

C’est dans cette école célèbre qu’Honoré d’Urfé acquit ces connaissances profondes et cette érudition élégante que l’on remarque dans ses écrits. Sous les fleurs infinies dont son inépuisable imagination jette partout l’élégante broderie, on n’a pas de peine à distinguer une substance plus solide qui sert , pour ainsi dire, de tissu à cette trame légère. Les épîtres morales qu’il écrivit à l’âge de vingt-sept ans, et surtout le roman de XAstrée, nous prouveront qu’Honoré d’Ürfé n’était pas un de ces écrivains qui mettent la paresse et la fantaisie à la place et au-

(i) Tiiitmphnnte Entrée, pag. 78.

dessus du travail et de la science, mais que dans sa jeiinesse il avait, comme le dit Horace, supporté le froid et le chaud , et longtemps tremblé sous un maître. Ceux qui cherchent à excuser leur ignorance et la faiblesse de leur éducation première, prétendent que l’étude des langues anciennes, et généralement de tout ce qui fait la matière de l’enseignement appelé classique, enlève à l’esprit toute sa verve et toute son odginalité. Nous ne voyons pas cependant qu’Honoré d’ürfé ait rien perdu à être instruit, et que son imagination se soit affaiblie dans les longues et patientes études qu’il fit dans sa jeunesse.

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