‹ Études sur l'Astrée et sur Honoré d'UrféChapitre 5 sur 16 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Amitié d'Honoré d’Urfé pour Charles-Emmanuel de Savoie, duc de Nemours; son mariage avec Diane de Châteaiiniorand.

Nous avons, dans le chapitre précédent, dit quelques mots de l’amitié qui unissait Honoré d’IJrfé au duc de Nemours. Si notre intention n’était que de présenter une esquisse rapide des principaux événements de la vie de notre écrivain, nous pourrions peut-être continuer notre récit, sans insister davantage sur un détail qui n’a pas d’ailleurs une grande importance littéraire. Mais cette amitié a été si honorable pour l’un et pour l’autre, qu’on nous pardonnera sans don te de recueillir dans les Èpitres morales d’Honoré les passages où ce sentiment éclate dans toute sa noblesse. Les écrivains ne sont qu’à moitié connus quand on étudie seulement les productions de leur esprit; car c’est dans les qualités de l’âme qu’on trouve souvent la raison du génie (i). Cette élévation de sentiments, cette noblesse de caractère que nous allons admirer dans Honoré d’Urfé; son inaltérable amitié pour

(i) Les grandes pensées veinnent du cuair, adil Vaiivenargiies.

le duc de Nemours, amitié qui resta la même quand ce prince eut perdu, l’urie après l’autre, toutes les ambitieuses espérances de sa rapide fortune; cette fidélité au malheur, ces constants sacrifices pour une cause qu’il jugeait perdue; toutes ces nobles vertus que les grandes âmes seules peuvent connaître et apprécier , nous expliqueront mieux que nous ne pourrions le faire nous-mêmes, tout ce qu’il y eut de vraiment élevé dans l’esprit d’Honoré, et la tendance morale de ses ouvrages.

Charles - Emmanuel de Savoie, duc de Nemours, était fils de Jacques de Savoie et d’Anne d’Este, veuve en premières noces de François de Lorraine, duc de Guise. Frère utérin des Guises , il eut les brillantes qualités des premiers et l’ambition sans bornes du second.

Il joignait à la bravoure et à l’activité de l’homme de guerre, cette prudetjce résolue et cette haute raison qui font l’homme politique. Lieutenant général, pendant la Ligue, de toutes les provinces dont Lyon était la métropole, gouverneur de Paris pendant le siège que cette ville rebelle soutint contre Henri IV, il déploya partout ce courage invincible qui semble maîtriser la fortune. Sa présence seule ranimait les espérances abattues; et pendant que Mayenne, par son caractère irrésolu, compromettait la cause de la Ligue, Nemours seul soutenait le parti, ranimait le zèle des tièdes, et multipliait,

pour ainsi dire dans tous les lieux, les secours de son habile politique et de ses armes victorieuses. Il est véritablement déplorable que de si rares qualités aient été mises au service d’une mauvaise cause, et que ce zèle prétendu pour la religion n’ait servi qu’à masquer des espérances coupables et une ambition démesurée.

Cette ambition n’éclata pas au commencement de la guerre. Nemours, longtemps maître de luiméme , parvint à cacher au fond de son âme la passion ardente qui le dévorait. Mais lorsqu’il vit ses prétentions à la couronne de France repoussées par l’ambition rivale de Mayenne, et froidement appuyées par ses partisans, il renonça tout à coup à cette dissimulation qui lui pesait, et il voulut, au défaut de la couronne de France, en conquérir une, moins brillante il est vrai , mais plus facile à obtenir, en se faisant reconnaître comme souverain dans les provinces dont il était gouverneur. Nous n’avons pas besoin de raconter ici l’histoire de son audacieuse tentative et de sa chute rapide. Il nous suffira de dire que celui qui ambitionnait une couronne, fut contraint à demander lui-même la faveur d’être conduit prisonnier au château de Pierre-Scise ; et que, s’étant ensuite évadé de cette prison sous le déguisement d’un valet, il alla mourir à Annecy d’une maladieélrangeetinconnuedesmédecins(i).

(i) M. Péricaud, de Lyon , a public une notice fort inlé-

Honoré s’était attaché à la fortune du duc de Nemours peu de temps après la révolte de Lyon. 11 avait été entraîné par la séduction , par le prestige que devait exercer sur lui un prince de son âge, que les provinces accueillaient comme un libérateur, et qui semblait maître des événements. On trouve presque à chaque page, dans ses Épftres morales, l’éloge du prince qu’il avait suivi ; et alors l’écrivain , s’abandonnant à son enthousiasme, semble écrire plutôt sous l’inspiration du cœur que sous la dictée de la raison. Veut-il consoler Anne d’Este de la mort violente ou prématurée de trois de ses enfants : « Leur vie peut plustôt estre admirée, dit-il, que leurs actions imitées ; ayant esté en leur vertu si eslevez que la mort des uns a esté accompagnée de tant de morts de leurs ennemis, que je ne sçay si la vengeance de César en a traîné davantage; et de l’autre tellement regrettée, que ses ennemis mesmes l’ont plainte... Celte princesse n’avoit pas entrepris de faire des hommes immortels; ainsi des princes vertueux , suyvant et honorant leurs ancestres. Mais ils n’ont pas vescu tant qu’ils eussent fait, si on ne leur eust advancé leurs jours ? A quoi servent ces longueurs, si au peu

ressante sur le duc de Nemours. Lyon, 1827. Ia Biogntphie itniverselle de Michaiid a oublié le duc de Nemours, quoiqu’elle ait consacré un article au marquis de Saint-.Sorliii , son frère.

de temps qu’ils ont demeuré entre nous, ils ont par mille preuves donné cognoissance qu’ils étoient vrayment issus de ces grands princes leurs ayeuls? Ils ont tellement vescu que pour les rendre plus honorez, il ne faut pas rapporter avec leur gloire celle de ces grands Begnaults, de ces grands Bouillons, ny de ces très-grands Bérolds, tant s’eu faut; ce sont eux qui en leurs tombes se doivent resjoüir de l’honneur de tels descendants (i). »

Il parle ailleurs de la fortune de son ami , et de ses disgrâces soudaines , avec une éloquence qui rappelle la majesté de Balzac, et qui semble annoncer la grandeur de Bossuet : « C’en est fait, Agathon. Ce grand prince nous a laissés, et lassé la fortune par la force de son courage. Mais regarde quel beau théâtre a esté sa vie aux divers événements des choses de ce monde! Le voilà comblé de trophées et de puissance; et à peine avons-nous tourné l’œil , qu’il ne luy reste plus que le ressouvenir de ces choses! Quel de ses voisins n’a désiré et recherché son amitié? Et quel de ses ennemis n’a craint et fuy sa haine? De quelles grandeurs le désespéroit la grandeur de sa fortune? Et quels désastres seinhloyenl estre suffisans de divertir le cours de ses espérances? Quelles colonnes d’HercuIe ne promettoit-il d’outrepasser? Et quelles mers se montroyent estre

i l) Efjistn's tnoroies, liv. J , i*j). H.

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assez difficiles pour interrompre la suite de ses victoires? Toutes ses grandeurs, toutes ses espérances, toutes ses forces, toutes ses victoires, que sont-elles devenues? Un seul malheur les a accablées et esgalées à la terre. Aussi de la grandeur à la ruyne d’Ilion, quelle séparation plus grande y mirent les destinées que d’une seule nuict? Si bien que le soleil, qui se couchant se resjouyssoit d’esclairer de ses rayons un si bel empire, se levant eut occasion d’en pleurer les ruynes?

Que dirons -nous de ce grand prince, de qui

nous avons veu la fortune s’eslever comme le vol de l’aigle, quasi plus haut que nostre veuë ne pouvoit s’estendre? De sorte que, comme un autre Ganimèdes, il serabloit que l’oiseau de Jupiter le dent porter au ciel. Que dirons-nous, que tout à coup nous l’avons veu fondre comme le gibbier, qui en volant est frappé dans le cœur (i)?j>

Honoré d’Urfé ne laisse passer aucune occasion d’excuser son ami de cette ambition coupable qu’on lui a toujours reprochée. « Après que Vienne eust été soustraicte au prince, de la sorte que tu sais (a), il tomba en cette grande

(i) Epis très morales , I, a.

(a) Nemours perdit celte ville par la trahison de Dizimieu, auquel il avait conBé la garde du Pipet, principal château de Vienne. Dizimieu Bt sa soumission au roi, et introduisit dans Vienne les troupes de Montmorency, qui vint y recevoir le

maladie, dont il ne releva depuis. Et encore que ses affaires allassent en décadence , à cause du grand coup que cette ville lui avoit donné, si ne laissa-il d’estre fort recherché de ses ennemis. Je vis lors quelques-uns de ses serviteurs, qui le conseilloient d’accommoder ses affaires, puisque le temps le requeroit, et que l’occasion en estoit belle : tant s’en faut , leur respondit-il; c’est à cette heure qu’il faut que nostre résolution se change, s’il est possible, en opiniastreté, pour faire paroistre que non point l’ambition , mais la religion nous a mis les armes à la

main (i) Quand on luy dit que le sainct Père

recevoit son ennemy au giron de l’Église : « Tant « mieux, dit-il, lors nous vivrons en un repos hoa norable. » Tu vois comme il avoit désir de se rendre au port, après avoir tant voyagé (a). » C’est surtout dans le récit de la mort du prince que l’amitié d’Honoré se montre dans toute sa grandeur. Placé près du lit de son ami , recueillant ses dernières paroles et ses derniers embrassements, il en conserve religieusement le souvenir, et il raconte ensuite ses impressions avec un style triste et solennel , comme la circonstance qui l’inspire : « Au sortir de ma pre-

s«rineDt des habitants, le i"' mai iSgS. (Voyez la Notice sur le duc de Nemours, par M. Péricaiid, p. ii.)

(i) Bpistres morales, I, '2-1.

(a) Ibid.,\, a 3 .

tnière prison , dit*il , j’allay en Savoye vers ce grand prince que nous avons suivy, qui peu auparavant y estoit venu de Vienne, comme si les destins le guidoyent, afin qu’il vînt fermer les yeux dans la province, où desja tant d’autres princes de son sang avoyent et régné et âni leurs jours. Il avoit desja souffert un très-grand assaut de sou mal , et fut à tel terme que plusieurs l’avoyent tenu pour mort. Il sembloit que le ciel nous le voulût conserver encore , lui redonnant assez de forces pour monter à cheval et pour rejoindre ses troupes. Mais, après avoir supporté plus avec le désir qu’il avoit de ne nous point abandonner, sentant l’ennemy si près, que par force qui luy fût restée de sa dernière maladie, il fut enfin contraint de se retirer à Annecy, où avec quelques particuliers, il faisoit dessein de se guérir en repos. Mais hélas ! celuy qui dispose de nous ne voulant nous le laisser plus longtemps, l’appela après une très-longue et inaccoustumée maladie. Très-longue, car il eust quatre mois la fièvre continue: inaccoustumée, d’autant que jamais les médecins ne sceurent recognoistre au vrai quelle elle estoit.

« Mais, pour revenir à cette pitié dont je fus vaincu: au commencement croyant son mal procéder de tristesse, je me figiiray qu’il estoit plustost long que dangereux. De sorte qu’attendant sa guérison, je me retiray près de là, avec mon frère de Bussi, employant le temps tantost à la

lecture, tantost aux promenoirs : et tantost à visiter ces grands rochers et agréables précipices de ruisseaux. Mais lorsque j’attendoy quelque nouvelle de sa santé, ne voilà pas un de mes amis , qui m’advertit qu’on ne luy espéroit vie. Quel tressant fut le mien! et quel le desplaisir qui m’en demeura! Juge-le, Agathon, si jamais ce que tu as aimé a esté en telle extrémité. 'Je monte à cheval, et ne prends repos que je ne sois près de luy. Je le treuvay tellement abattu de la perte du sang, qu’on ne pouvoit luy estancher, qu’il n’avoit presque la force de lever les bras. Aussi est-il allé traçant ses derniers jours de son sang : et la dernière goutte a esté le dernier moment de sa vie.

O quelle veüe me fut celle là,

Et quel m’apparut-il ! Et de combien changé ü’Hcctor, quand il toiirnoit des dépouilles chargé D’Achille , et de lancer le feu dans les navires Des Grecs !

Il avait les yeux baves et enfoncez, les os des joües eslevez : de sorte que la mâchoire au-dessous, couverte seulement d’un peu de peau, sembloit s’estre retirée et abattue : car ses mouvements en estoient si apparents qu’il sembloit quelle ne tînt plus qu’à quelques nerfs : la barbe hérissée, le teint jaune , ses regards lents, ses souffles abattus inonstroyent bien à quel point son mal l’avoit réduit. Mais sa main, qui autre-

fois avoit emporté le prix sur les plus belles , n’estoit du tout point cognoissable : car sa jauneur, sa maigreur, ses rides, ses os eslevez et grossis , ses doigts qu’à peine pouvoit-il joindre, et joints tenir droits, la rendoyent si dissemblable de ce quelle souloit estre, qu’il n’y avoit

personne qui ne s’estonnast de ce changement

Sans mentir , Agathon, quand je vis ce schelelte, les larmes aux yeux donnèrent témoignage de mon peu de force.

« ...... Deslors qu’il se recogneut en danger, il se fit promettre aux médecins , que quand ils le jugeroyent près de sa dernière heure, ils l’en advertiroyent. Se sentant réduit à l’extrémité, et recognoissant à peu près la grandeur de son mal, il leur demande luy mesme sans s’estonner, si sa fin estoit proche. Et ayant sçeu qu’il estoit en très grand danger si la veine se r’ouvroit : Or sus, dit-il, ne faut pas attendre l’extrémité : il vaut mieux avoir beaucoup de temps de reste, que s’il nous en manquoit un moment. Et lors, après avoir fait ce que nous devons tous comme chrestiens, il joint les mains , et les yeux tendus au ciel :

« J’ai, dit-il, autresfois esté aussi près de la mort que je le sçaurois estre à cette heure : et la mesme prière que je te fis, je la fais encores. C’est, ô mon Dieu, que ta volonté soit faicte. Après il fit appeler son frère, et tous ses gentils hommes, qui estoyent pour lors près de luy : et

les nonninant tous par leurs noms, et leur disant le dernier adieu , les toucha tous en la main ; à l’un luy recommandant une chose; et à l’autre le faisant ressouvenir de sa particulière affection. Enfin d’une voix de tant en tant de la foiblesse interrompue , il leur pria à tous ainsi ;

« Dieu me soit tesmoing , mes amis , s’il y a rien que je laisse avec tant de regret que vous. Je sçay que vous avez desdaigné, tout ce qui vous devoit estre plus cher pour moy ; et toutes fois je suis contraint de vous abandonner. Mais pour mon contentement , vivez avec cette créance que de n’avoir encores peu satisfaire à vos mérites est mon plus grand desplaisir. Toutesfois je vous laisse un autre moy-mesine, qui comme de toute autre chose , héritera particulièrement de ma bonne volonté envers vous tous. Je vous supplie de remettre en luy, à ma considération, toute l’amitié dont vous m’avez obligé; et je m’asseure que la fortune qu’avec vous j’aurois commencée, luy permettra de recognoistre vos services et vos affections (i). »

Le duc de Nemours se tourne ensuite vers le marquis de Saint-Sorlin, son frère, et lui adresse les conseils les plus touchants. Il lui recommande ses amis, sa mère, et la sainte cause qui leur a fait prendre les armes. Et puis, sentant ses derniers moments venus : « O mon Dieu, s’écria-t-il,

(i) Kpistrcs morales , 1, 9.

que je meurs content, ayant les trois biens que j’ay toujours le plus requis : dire adieu à mes amis, voir mon frère, et mourir advisé. » Et se tournant à l’évesque , il luy demanda sa béné> diction , tant pour mourir en l’obéyssance de l’Église, que pour lui tenir lieu de celle de sa mère ( i ). »

IjO. grandeur d’àme du prince ne se démentit pas un seul moment dans sa longue agonie. Entouré d’une troupe de jeunes seigneurs de son âge qui s’étaient attachés à sa fortune, il vit arriver la mort avec le sang-froid du philosophe et la résignation du chrétien. On aurait dit un sage de l’antiquité, s’entretenant avec ses disciples, et agitant les plus grands problèmes de la vie , au moment où la mort va, pour ainsi dire, donner à ses paroles une consécration divine. Honoré vit s’évanouir les espérances qu’il avait fondées sur la fortune de ce prince. Cependant il ne désespérait pas encore. « Ne crois pas, Agathon , que ma fortune soit perdue, voyant celle que j’avois bastie jusques ici desmolie, en sorte qu’il y a peu d’apparence qu’elle se puisse relever. Je suis encor de mon âge au trois fois neuf ; ce n’est qu’à cette heure que je la devroy commencer.

Aussi tout ce que j’ai fait jusques icy, je veux que ce ne soit que comme avant que le musicien joue sur son luth : on luy voit tirer quel-

( I ) Epistrcs morales.

ques fredons dessus, tant pour voir s’il est bien d’accord que pour cognoistre s’il a la main en bonne disposition (i). »

La crainte d’interrompre ce que nous avions à dire de l’amitié de Nemours et d’Honoré nous a forcé d’anticiper un peu sur les événements. Nous allons reprendre notre récit au point où nous l’avons laissé. Après la défection d’Anne d’Urfé, qui s’était fait royaliste, Honoré avait reçu du duc de Nemours la charge de lieutenant général, et il fit en cette qualité quelques efforts inutiles pour soutenir une cause expirante. La trahison désolait les restes d’un parti que les victoires des royalistes et la conversion de Henri IV avaient déjà frappé de mort. Au mois de février I SgS, Honoré fut arrêté à Feurs, dans un conseil qu’il présidait. Telle est l’incertitude des renseignements que nous avons pu recueillir sur ce fait, et le peu de précision des détails dans lesquels Honoré d’ürfé entre dans ses Êpitres morales à l’occasion de cet événement, qu’il nous est impossible de dire s’il fut arrêté par les royalistes ou par les ligueurs. Quelques biographes ont raconté qu’il avait été fait prisonnier par les soldats de Marguerite de Valois , alors retirée au château d’üsson en Auvergne, et que l’amour de la reine avait adouci les rigueurs de sa captivité. 11 semble d’abord difficile de croire qu’Ho-

» I ) Epistres mornlvs , I , i .

noré ait été arreté par les ordres de Marguerite, puisqu’ils suivaient tous deux le même parti ; on peut cependant supposer que la défection d’Anne, son frère, l’avait rendu suspect aux ligueurs. Cette hypothèse s’accorderait d’ailleurs avec les détails qu’Honoré d’Urfé donne lui-méme sur son arrestation : «Je n’ay pas esté pris à force, dit- il, mais surpris à l’espère: autrement j’auroy honte' de ma prise, au lieu que je n’ay que regret de sa perfidie (i). » Il se plaint ici de la perfidie d’un ami qui l’avait sans doute calomnié auprès du duc de Nemours, pour lui enlever la charge de lieutenant général que le prince lui avait confiée : U II se figuroit de se prévaloir de ma charge, si je demeuroy les mains liées , et il lui est advenu non autrement qu’à l’enfant peu advisé qui, voyant la flamme de la chandelle, espris de sa beauté, y porte la main sans jugement pour la prendre, et pensant se l’estaindrc avec les doigts, treuve que tuant la beauté de cette flamme, il ne lui en reste autre chose qu’une bruslure qui luy en cuyt par après longuement (2). »

Le cœur d’Honoré avait été ulcéré par la douleur de cette trahison inattendue. Ses Éptlres morales sont pleines de ses regrets et de ses mépris à l’égard de cet ami perfide. « Que si tu me

(1) Epistres moralex , I, S.

(a' Ihid.

demandes , dit-il , que vouloit signifier celte estroite prattique avec cet homme, croy que ce n’estoit point amitié, mais arrhes d’un fondement, ou encores les premières pierres n’esloyent bien jettées. Car je cherchois l’argille, afin que sur le fort je peusse assurer mon édifice (i). Marquons donc de blanc ce jour, comme celuy qui très heureux m’a fait descouvrir ses idoles mensongères, et ces larmes faintes de la Circé de son ame : Circé pour certain en soy-méme, mais bien différente de l’autre, car sa science n’est pas de transformer autruy, mais ses discours, son visage et ses actions, en diverses métamorphoses (a). Il reste de satisfaire au désir qu’a l’advanture tu auras de sçavoir quel est celuy dont je plains la perfidie. Sçaches que c’est une personne qui a pensé

Pour se mettre en honneur de se prendre à Ronsard,

et qui se voyant incognue a creu que brusler le temple de Diane le feroit renommer. Que cela te suffise, attendant que mon espée t’en rende plus claire cognoissance; car c’est elle et non pas cette plume qui m’a esté donnée en partage pour marquer mes ennemis (3). »

(i) Epistres morales, I, ».

(a) Ibid., I, 7 .

(3) Epistres morales , i" édit., iSpd, p. a 8 (Ep. au !«:-

tO(ll').

La prison d’Honoré d’Urfé dura un mois et demi. Il en sortit à temps pour aller recevoir les derniers adieux du duc de Nemours. Tout ému encore par la mort de ce prince, en qui il perdait un protecteur et un ami, il vola à la défense de Montbrison , menacé d’un siège par les royalistes. Mais, à peine fut-il arrivé dans cette ville, que, par des circonstances dont il est bien difficile de se rendre compte, il fut arrêté de nouveau, et conduit en prison dans la ville qu’il était venu secourir. Cette seconde captivité, et la mort d’Antoine d’Urfé, qui avait été tué par les ligueurs, le i "■ octobre 1 5g4 , près de Villeret en Roannais, me confirment dans l’idée que cette famille était devenue suspecte au parti qu’elle avait jusqu’alors si puissamment soutenu. Ce fut pendant sa captivité à Montbrison qu’Honoré d’Urfé écrivit les Épis très morales^ pour se distraire et se consoler.

Tant de malheurs avaient porté le découragement dans cette âme intrépide. Honoré soupirait après le moment où il pourrait aller vivre dans la retraite , loin d’un monde où il n’avait encore trouvé que la guerre et la trahison. Cependant il voulait se retirer avec honneur, et, pour cela , il avait résolu d’attendre que la victoire fût entièrement décidée pour l’un des deux partis. Ces sentiments nobles et chevaleresques sont admirablement exprimés à la fin du premier livre des Épistres morales. «Si tu croyois,

Agathon , que la retraitte que je te sonne fust pour te clorre dans les montagnes affreuses, ou pour te séparer, comme un Timon , entièrement de la compagnie des hommes, tu te troniperois beaucoup; je veux que tu te retires seulement de la mer sur le rivage... Je sçay que tu me mettras devant les yeux, puisque c’est un bien si souverain , pourquoy je ne l’eslis. S’il m’estoit permis, Agathon , avec quel contentement le feroy-je! Je suis trop engagé au combat; il faut que nous scachions à qui le champ de bataille demeurera; et, si j’ay la victoire, tu cognoistras que je ne te donne conseil que je ne veuille prendre pour moy; mais, à cette heure, elle seroit estimée fuitte, et non pas retraitte (i). » Lorsque l’autorité royale eut été entièrement rétablie dans le Forez , Honoré se retira à la cour du duc de Savoie, qui était son parent. 11 put enfin jouir de cette retraite paisible, qui était, depuis quelque temps, le plus ardent de ses vœux. Vivant, à Chambéry, dans la société de quelques hommes choisis, il se livra avec ardeur à ces études littéraires qui devaient illustrer son nom. Son esprit , si bien cultivé dans l’enfance, avait été rapidement mûri, dans la jeunesse, par la pratique des hommes et les leçons de la mauvaise fortune. Son âme , trempée par le malheur, avait je ne sais quoi de triste et d’élevé

f i) Epistfvs moraîex ^ I,

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qui éclate surtout quand il parle de la perte de ses espérances. C’est dans les doux loisirs qu’Honoré goûta à Chambéry, après tant de violentes tempêtes, qu’il composa son poème de Sireine, qu’il conçut le plan de la Savoysiodc , et qu’il rédigea ses Epistrc.s morales.

Anne d’Urfé ayant embrassé les ordres sacrés, Jacques son frère venait d’être nommé bailli de Forez à sa place. Celui-ci, par suite de quelques arrangements de famille, avait cédé à Honoré le comté de Châteauneuf en Bresse, dans lequel étaient compris la terre et le château de Virieule-Grand , où Honoré faisait quelquefois sa résidence. Peu de temps après cette cession, Honoré se maria avec Diane de Châteaumorand , non par amour, comme on l’a si souvent répété, mais par intérêt , et pour ne pas laisser sortir de sa famille les grands biens que Diane y avait apportés (i). Il avait fallu des dispenses à Anne pour entrer dans les ordres, quoique marié; il en fallut à Honoré pour épouser sa belle-sœur. Urbain VllI disait à cette occasion, que les d’ürfé auraient besoin pour eux seuls d’une chancellerie pontificale et d’un pape tout entier. Le mariage d’Hoiioré d’Urfé ne fut pas le dénoùment longtemps attendu d’un long roman de souffrances et d’amour; c’était une pure spéculation de fortune qui ne pouvait amener le bonheur. Nous

(i) Les d'ürfv, |). i/|8.

verrons dans le chapitre suivant combien cette union causa d’ennuis et de dégoûts à celui qui acepeudant si bien décrit dans XAstrce les charmes de l’amour vertueux, et le bonheur de deux âmes qu’unissent des liens indissolubles.

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