CHAPITRE II
Difficulté de trouver un lieutenant de l'Empereur. - Le grand-duc Constantin paraît indiqué par la situation. - Programme des réformes que demandait le marquis Wielopolski. - Appréhensions du parti rouge. - Attentat à la vie du grand-duc. - Il n en continue pas moins les réformes libérales. - Le grand public en ignore la portée. - Proclamation du 27 août. - Kffet qu elle produit sur les chefs du parti. - Réunion à Varsovie de 300 gentilshommes — Ils votent autre chose qu'ils n'étaient venus voter - Explication de ce fait. - C'est la populace des tilles qui fomente le désordre. - On veut s'en débarrasser par le recrutement. - Appréciation de la valeur morale de cette mesure. - Elle ne fait que hâter le soulèvement, qui éclate le 22 janvier 1863.
Dans le chapitre précédent, nous avons vu quels étaient les événements qui précédèrent la nomination du grand-duc Constantin au poste de lieutenant de l'Empereur dans le royaume de Pologne, événements dont la simple énumération suffit pour faire voir comment l'esprit public était tenu en suspens entre des promesses toujours réitérées et des institutions toujours absentes. — Lors même qu'il n'aurait pas été travaillé par la propagande révolutionnaire, le pays ne pouvait manquer d'être agité par suite de l'alternation incessante entre des mesures de rigueur et des procédés conciliants ; sa confiance en l'avenir devait être ébranlée par les actes mêmes du gouvernement, qui lui prouvaient que tout dépendait, non pas des près-
rriptions contenues dans la loi existante, ou dans le règlement récemment promulgué, mais bien des dispositions personnelles, et par là même sujettes à changer, des hauts fonctionnaires investis d'un pouvoir discrétionnaire. — Quoique l'on eût fait, aux exigences «les Polonais, des concessions qui inauguraient, ou plutôt qui promettaient d'inaugurer un système plus libéral, le règne de l'arbitraire n'était point fini, car rien n'empêchait de révoquer, le lendemain, les libertés accordées la veille. — Ce que les preneurs des mesures adoptées parle gouvernement pouvaient avancer pour expliquer et pour justifier l'absence, en juin 18G2, des institutions octroyées en mars 18G1, c'est que l'agitation du pays en avait empêché la réalisation, proposition que la partie adverse renversait, en soutenant que c'était justement l'absence prolongée des libertés promises qui provoquait et maintenait l'agitation des masses. — C'était bien le moyen de ne jamais s'entendre et de ne jamais avancer, toute transaction étant impossible tant que les uns continuaient à dire : « Tenez-vous tranquilles et vous aurez les institutions promises, *> et que les autres s'obstinaient à répondre : - Donnez-nous d'abord les institutions, nous nous calmerons ensuite. »
La situation était trop tendue pour que le gouvernement ne. se préoccupât sérieusement de la recherche do moyens aptes à la faire cesser.
Depuis la promulgation du décrel impérial du 26 mars, on avait essayé de tout. — On s'était montré débonnaire sous le prince Gortschakoff, formaliste sous le général Soukhosonett, conciliant du temps du comte Lambert, méticuleux lors de la seconde apparition de M. Soukhosonett, cassant pendant la gestion du généra]
Luders, mais toujours le pouvoir avait affecté un caractère purement dictatorial, la volonté du chef supérieur primant de fait les prescriptions de la loi. — Malgré les dispositions à l'optimisme qui, à cette époque, régnaient dans les manières de voir des conseillers de la couronne, on ne put se dissimuler à Saint-Pétersbourg que l'action comprimante des moyens employés par M. Luders n'irait point jusqu'à la pacification morale du pays ; on résolut donc de changer de conduite et de couronner l'œuvre commencée par l'introduction d'un nouveau système. — La seule chose dont on n'avait pas encore essayé, c'était le retour vers la légalité, c'est-à-dire la stricte observation des prescriptions de l'ancienne loi et la mise en vigueur de celles que contenait le décret du 26 mars 1861. — C'est à cela qu'on s'arrêta à Saint-Pétersbourg, où l'on ne se préoccupa plus que de la recherche d'une individualité capable de mettre à exécution ce nouveau programme.
Cette tâche n'était pas facile, car il fallait que le haut dignitaire à nommer réunît des qualités qui souvent s'excluent les unes les autres ; il fallait, en outre, que sa position suffit à certaines conditions ressortant du principe hiérarchique établi pour le militaire en Russie et des dispositions de l'opinion publique en Pologne.
Puisque, par le fait même de sa charge, il devait commander le corps d'armée cantonné dans le royaume, le lieutenant de l'Empereur ne pouvait être qu'un militaire, et un militaire d'un grade assez élevé pour ne pas trouver, parmi ses subordonnés, des généraux plus anciens au service que lui-même. — Appelé, par ]e programme qu'on venait d'arrêter, non pas à dompter,
mais à pacifier le pays, il fallait que dans l'opinion publique en Russie il jouît d'une réputation de libéralisme assez fortement établie et assez répandue, pour que son nom fût connu en Pologne et y offrît des garanties sérieuses concernant la sincérité de ses intentions libérales. — Enfin, et c'était là ce qu'il y avait de plus difficile à rencontrer, il fallait que le titulaire à nommer possédât les qualités de caractère et d'esprit les plus difficiles à réunir : qu'il eût de la fermeté et point d'obstination, beaucoup d'intelligence et point de répulsion à écouter les avis d'autrui, beaucoup de décision, sans penchant pour les mesures violentes ; qu'il fût actif sans être tracassier, travailleur sans être pédant, généreux sans incliner à la faiblesse ; qu'il réunît la constance dans la conduite à des procédés conciliants. — Ce qu'il lui fallait surtout, c'était une grande urbanité dans ses manières d'être, jointe à une grande énergie de caractère ; — non pas cette énergie sauvage qui s'exerce aux dépens d'autrui, qui se plaît à courber toutes les têtes sous le joug d'une volonté de fer, et qui brise les hommes et les choses dont elle ne peut avoir raison; — mais cette énergie, bien autrement méritoire, qui consiste à rester maître de soi-même, et à persister dans une ligne de conduite arrêtée, quels que soient les efforts que fassent, pour vous en écarter, les intrigues des uns, les calomnies des autres, l'ingratitude de tous.
Au nombre des candidats au poste de lieutenant de l'Empereur, il y eut, en 1862, les noms les plus connus parmi les généraux russes. — On pensa au général Grabbe, au comte Amourski , au prince Souworoff ', au comte Berg, aux généraux Mourawieff et Kotzebue, mais l'immense difficulté du programme à remplir força
bientôt à effacer les uns après les autres tous ces noms, et d'autres encore qu'on avait mis en avant. — Ayant en vue qu'il fallait agir sur un pays bien douloureusement agité, on dut s'avouer que tel nom manquait de popularité, que tel autre n'offrait pas assez de garanties de modération, que tel autre encore passait pour représenter des principes peu libéraux, et que celui du candidat le plus sérieux, malgré l'immense popularité dont il jouit en Russie, était rendu impossible en Pologne par la célébrité même qui s'y rattache , le grand-père du prince Souworoff ayant obtenu le grade de générel-feldmaréchal pour la prise de Varsovie.
Cela fit que, après longue et mûre réflexion, on en vint à la conviction qu'il n'y avait en Russie qu'un seul homme dont le caractère, les antécédents, la position officielle et la popularité fussent de nature à répondre à toutes les conditions exigées pour mener à bonne fin l'entreprise si difficile de la pacification de la Pologne, si toutefois ce but pouvait être atteint par l'introduction et le strict maintien d'un régime de légalité, fondé sur les vues les plus larges et les plus libérales.
Ceci est tellement vrai que nous défions les détracteurs du grand-duc Constantin de nommer un seul individu dont, en 1862, la désignation au poste de lieutenant de l'Empereur aurait été, non pas plus heureuse et plus généralement acclamée que celle que l'on fit, mais seulement possible, tant qu'on était décidé à maintenir le programme conciliateur qu'on avait l'intention de réaliser.
Les antécédents du grand-duc lui avaient valu une popularité d'autant plus méritée qu'elle était le résultat d'une série de mesures réellement libérales, que le
public jugeait d'après leur valeur effective et non pas sur la recommandation d'un journalisme flagorneur, lel que depuis quelque temps nous le voj'ons qui, de ses feuilles, tresse des couronnes de laurier pour en orner le front de ses favoris. — Combien le grand-duc tenait à être apprécié, rien que parle vrai public, préservé de l'influence de toute réclame, cela ressort d'un fait, d'autant plus digne d'être noté qu'il sert à caractériser l'homme duquel il émane. — En 1854, se voyant l'objet d'ovations quotidiennes de la part de la presse du pays, le grand-duc demanda et obtint, du ministère de l'instruction publique, un ordre (28avril 1854, dossier n° 72) par lequel il fut prescrit à la censure - de
- ne laisser passer aucun article ayant pour but de » prôner les actes ou les intentions de S. A. I. le
- grand - amiral ; * demande sans exemple dans les annales de la presse russe, personne n'étant encore venu à se plaindre qu'on en dît trop de bien.
L'opinion publique, quoiqu'il lui manquât le guide qu'on prétend qu'elle trouve dans le journalisme, ne se trompa point sur la valeur des actes du grand-duc, dont le nom acquit bientôt une immense popularité. — On applaudit aux réorganisations rationnelles qu'il introduisit dans le ministère confié à sa gestion, et le département de la marine l'ut cité comme un exemple a suivre pour les autres administrations. On apprécia L'influence bienfaisante qu'il exerça sur la marche générale des affaires eu Kussie, en donnant le premier l'exemple d'une discussion en public des mesures projetées dans son département, mesures qu'il tît porter à la connaissance du pays par l'organe d'une revue mensuelle, le Morskoi Sbornik, avec invitation à qui-
conque de dire franchement et publiquement ce qu'il y trouvait de défectueux (1).
Enfin, on sut la part qu'il avait eue dans l'affranchissement des paysans, et on admira la fermeté avec laquelle il avait persisté dans la ligne de conduite qu'il s'était tracée, malgré les nombreuses inimitiés qu'éveillèrent ses aspirations libérales, inimitiés qui sont loiiâ d'être assoupies, et qui n'attendaient qu'une occasion pour se produire au grand jour.
Quelle que fût l'indifférence des Polonais pour les améliorations introduites dans toutes les branches administratives de la Russie, l'éclat dont la renommée entourait le nom du grand-duc Constantin était tel,, qu'on le connaissait même en Pologne; aussi, comme le dit le prince Czartorijski, à la page xvme de la brochure précitée : « Sa nomination au poste de lieutenant de l'Empereur fit grande sensation, et de nombreuses espérances s'y rattachèrent, tant à l'étranger que dans le pays. »
Ces espérances, ce ne sont que les patriotes appartenant au parti libéral quant aux principes, mais modéré quant aux moyens à employer, qui les partagèrent, tandis que le parti féodal et les rêveurs politiques voyaient avec effroi la ruine prochaine de toutes leurs combinaisons. — Le premier pressentait que l'homme qui, en Russie, avait défendu la cause des affranchis contre la noblesse, ne tarderait pas à soulever la question brûlante de la dotation territoriale des paysans polonais ; — les autres craignaient que l'esprit d'équité et
(I) Le procédé inauguré par le grand-duc Constantin a trouvé des imitateurs et semble destiné à s'introduire définitivement dans les coutumes administratives de la Russie.
l'amour de la légalité du nouveau lieutenant ne parvinssent à calmer le pays et à mettre fin à leur projet, celui de reconstituer la Pologne de 1772 par une insurrection que soutiendrait l'Occident de l'Europe. — Ces deux partis, qui s'intitulaient eux-mêmes les blancs et les rouges, ne formaient ensemble qu'une assez faible minorité, car le nombre des modérés était fort considérable et celui des indifférents l'emportait, numériquement, sur tous les autres, puisqu'il comprenait la population agricole tout entière; malgré cela, ils étaient fort dangereux, puisqu'ils étaient les seuls qui disposassent des deux grands agents en matières politiques : l'argent et l'activité. — Quel que fût le nombre des Polonais que la nomination du grand-duc remplit d'espérances, la force d'inertie que représentait leur quiétude expectante ne pouvait entrer en comparaison avec l'impétuosité que la passion donnait aux actes des deux fractions de la minorité entreprenante; or, ces deux fractions se réunirent dans le but de contrecarrer toutes les tentatives que pourrait faire le grand-duc pour la pacification de la Pologne.
Nous reviendrons tantôt au récit des moyens qu'employèrent les chefs des deux partis pour paralyser l'action conciliatrice du nouveau lieutenant de l'Empereur ; disons d'abord quelques mots sur le programme qu'il était appelé à réaliser.
En sa qualité de Russe, et ne connaissant de la Pologne ni les mœurs, ni la langue, ni les intérêts vitaux, ni Les préjugés dominants, le grand-duc devait, avanl tout, se pourvoir d'un conseil parfaitement initié à tous les détails de la vie morale du pays. — S'il n'avait été question que de dompter l'opposition turbulente, d'arrêter par la forer des baïonnettes le mouve-
ment populaire, le lieutenant de l'Empereur n'aurait eu besoin des avis de personne ; mais il s'agissait d'arriver à la pacification morale de la Pologne, et pour cela il fallait le concours permanent de quelqu'un qui connût les maux dont se plaignaient les masses et les moyens d'y porter remède. — On n'a pas besoin de guide pour prendre d'assaut un rempart hérissé de canons, on ne saurait s'en passer pour traverser sans encombre une contrée pleine d'embûches et de dangers latents.
Ce rôle de guide fut dévolu à M. le marquis Wielopolski , et tout faisait présumer qu'il était bien l'homme de la situation. — Sa nationalité, sa position sociale, l'esprit à la fois sérieux et brillant dont il est doué, et jusqu'à sa qualité d'ancien affidé du mouvement patriotique de 1831, tout concourait à faire croire qu'il devait connaître à fond les vraies aspirations du pays, qu'il devait être au courant, non-seulement des exigences, mais même des intentions et des plans d'action des divers partis, et qu'ainsi les concessions qu'il demandait au nom de la Pologne devaient être pleinement suffisantes pour ramener et pour affermir à jamais la paix entre le gouvernement de l'Empereur, Roi de Pologne, et ses sujets polonais.
Ce que le marquis demandait peut se résumer ainsi :
1) Autonomie administrative complète ; le royaume ne devant, à l'avenir, avoir en commun avec l'empire que la représentation à l'étranger et l'armée ;
2) Réalisation définitive des institutions octroyées par le décret du 26 mars : conseil d'Etat et conseils de provinces, de districts et de municipalités éligibles;
3) La langue polonaise reconnue comme langue officielle, dans les bureaux administratifs et les cours de justice, ainsi que dans les écoles ;
4) Nomination de Polonais à tous les emplois du royaume ;
5) Réorganisation du système de l'instruction publique (1) ; ■
6) Abolition de la corvée pour les paysans polonais ;
7) Révision de la loi sur les mariages mixtes ;
S) Facilites accordées au clergé catholique pour ses correspondances avec le Saint-Siège à Rome ;
9) Améliorations à introduire dans la situation matérielle du clergé catholique ainsi que dans l'organisation de ses séminaires ;
10) Émancipation des israélites, par l'abrogation des lois restrictives qui amoindrissaient leurs droits civiques .
Outre ces concessions formellement accordées par le
(1) Le projet du nouveau Statut est élaboré par le marquis Wiélopoùki en personne. — Il contient la fondation d'écoles popnlaires dans tous les bourgs et les villages du royaume (§ 12), la création d'écoles de district (§ 56), de 13 gymnases (§9!)), d'un lycée (§ 102), de plusieurs instituts de demoiselles (§ 133), de quelques écoles spéciales pour les sciences agronomiques (§ 192), la technologie (§ 172), et les beaux-arts (§ 202), enfin, la fondation d'une université a Varsovie (§222).
La surveillance de toutes les institutions pédagogiques d'un ordre plus élevé, depuis l'université jusqu'aux écoles de, district, devait appartenir à un département spécial, résidant à Varsovie et absolument indépendant de l'administration correspondante de la Russie. — Quant aux écoles populaires, elles ne devaient dépendre que des membres élïgibles des conseils communaux. — L'instruction devait être gratuite, et, quant aux écoles populaires, obligatoire, le § 26 stipulant des amendes que les parents auraient à payer, s'ils n'envoyaient pas leurs enfants à l'école.
Ce projet est une large et belle conception, qui fait honneur, et au marquis Wielopohki, et aux conseillers de la couronne qui ont voté en faveur de sa confirmation, et pourtant il s'y trouve une chose qui nous a profondément choqué. — L'université de Varsovie, — car c'est bien une université qu'établissent les §§ 222-226, en stipulant qu'il y
gouvernement de Saint-Pétersbourg, à la requête du marquis Wielopolski, il y en eut d'autres dont on lui laissa entrevoir la prochaine promulgation, que l'on fit dépendre uniquement de la réussite des premières mesures par lui proposées. — Ni le marquis, ni ses amis politiques ne pouvaient ignorer que, dans la pensée du gouvernement impérial, les réformes administratives octroyées par le décret du 26 mars n'étaient que les précurseurs des institutions politiques dont on songeait à couronner l'œuvre de l'autonomie polonaise.
Si les Polonais s'étaient rapprochés du gouvernement, si, l'harmonie entre le souverain et le pays rétablie, les réorganisations ci -dessus indiquées avaient pu s'effectuer régulièrement, le conseil d'État n'aurait pas tardé à être investi d'une partie du pouvoir légis-
aura quatre facultés distinctes, que les cours dureront de 4 à Sans, qu'il y aura un recteur, des doyens, des professeurs et des étudiants, et non pas des maîtres et des écoliers, — Vuniversité de Varsovie porte le titre officiel de glawnaja schkola, ce qui veut dire école principale. — Pourquoi école, et non pas université? — Quand donc cesserons-nous d'attacher plus d'importance aux dénominations qu'aux choses ; quand apprendrons-nous à appeler un chat un chat ; quand quitterons-nous, pour n'y plus retomber, le travers puéril qui, dans le temps, faisait qu'on changeait les noms de certaines pièces, pour pouvoir en permettre la représentation, de sorte que sur les affiches on lisait Fenella au lieu de la Muette de Portici, et que Guillaume Tell était changé en Charles le Téméraire, le tout sans rien changer au texte et sans nous apercevoir que la péripétie tragique par laquelle finit cette dernière pièce est beaucoup plus choquante, étant prêtée, en dépit de l'histoire, à un duc de Bourgogne, que si, conformément à l'histoire, on avoue qu'elle a mis lin aux jours d'un simple gouverneur de province nommé Gessler! — Quant à l'institution pédagogique fondée à Varsovie, il y aurait deux puissantes raisons pour la désigner du nom qui lui convient réellement et pour l'appeler université. — D'abord, ce serait la vérité, et ensuite ce serait une réponse au reproche qu'on ne cesse de faire à la Russie de n'avoir point consenti à fonder une université polonaise.
latif, tandis que les assemblées électives dans les provinces auraient été autorisées à choisir les représentants de la nation auxquels on aurait confié l'autre partie de ce pouvoir. — Cela fait que, pour le marquis et pour ceux de ses compatriotes auxquels il crut pouvoir révéler la véritable situation des choses, le tableau des concessions accordées se complétait ainsi :
11) Représentation nationale, avec pouvoir législatif partagé entre une Chambre des seigneurs et une Chambre des députés des communes, d'où, comme corollaire inévitable, il s'en serait suivi :
12) Responsabilité des ministres.
13) Liberté de la presse, dont on ne remettait l'émancipation que jusqu'au jour (très -prochain à l'heure où nous écrivons) où elle aurait été proclamée en Russie.
Voilà quel était le programme que le grand-duc se vit chargé de réaliser, programme dont la lecture attentive suffit pour faire comprendre l'agitation où il mit le parti féodal, les blancs, et le parti révolutionnaire, les rouges. — Ces derniers connaissaient les dispositions d'esprit des masses mieux que ne pouvait les connaître le grand-duc, beaucoup mieux, hélas! que ne les connaissait l'aristocratique conseiller de S.A. I. ; ils s'attendaient donc à ce que le premier acte officiel du nouveau lieutenant de l'Empereur serait de lever l'état de siège, et d'adresser au peuple polonais une proclamation portant à la connaissance de la nation entière, non -seulement la totalité des concessions libérales que le souverain lui accordait dans le présent, mais encore celles qu'il était intentionné de lui accorder dans l'avenir. — Soit que telle fût en effet la pensée du marquis, soit que les rouges eussent surtaxé le tact politique du guide donné au lieutenant, le danger leur
— Si —
parut tellement pressant, qu'ils résolurent d'empêcher, à tout prix, l'exécution d'une mesure dont l'effet pacificateur aurait ruiné toutes leurs espérances. Ils se déterminèrent donc à faire assassiner le grand-duc, avant même qu'il eût le temps de prendre aucune disposition.
Nommé le 20/8 juin 1862 par un décret impérial, qui faisait valoir ce choix comme « une nouvelle et in- » contestable preuve de la sollicitude de Sa Majesté » pour la prospérité de la Pologne (1), » le grand-duc arriva à Varsovie le 2 juillet, et le surlendemain eut lieu la tentative d'assassinat de Iaroschinski.
La criminelle entreprise du Comité central ne réussit pas; loin d'être mortelle, la blessure du grand-duc ne fut que très-légère, et pourtant les représentants du parti des rouges atteignirent le but qu'ils poursuivaient. — Effrayé par l'audace et la grandeur du crime qui venait de se commettre, le marquis Wielopolski se prononça d'une manière absolue contre l'idée de lever l'état de siège, et ne fut point d'avis de publier d'une manière solennelle (sous forme d'une proclamation à la nation) le tableau détaillé des concessions libérales
(1) Voici le texte de ce document :
Nomination du grand-duc Constantin comme lieutenant du Royaume.
Tsarskoë-Selo, 8 juin 18G<>.
Nous Alexandre II, par la grâce de Dieu, Empereur et autocrate de toutes les Russ,es, Roi de Pologne, grand-duc de Finlande etc etc Des.rant donner une nouvelle et véritable preuve de Not're sollicitude pour a prospérité de nos sujets du Royaume de Pologne Nous ayons résolu de nommer et nommons par la présente S. A I. Notre
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t>„„ rr Sl'sné Alexandre.
Pari Empereur et Roi,
Le ministre secrétaire dÉtat, h Tymowski.
accordées à la Pologne (1). — C'est tout ce que voulaient les rouges, qui s'étayèrent de cette apparente continuation du » statu quo » pour répandre le bruit que le grand-duc « n'apportait rien ; que le gouverne- « ment moscovite avait leurré le pays de vaines pro- « messes; que la nomination du frère de l'Empereur
* était un changement de personne et non un change- « ment de système, et qu'ainsi il était plus urgent que
* jamais de conquérir, par la force, des libertés qu'on « s'obstinait toujours à refuser à la Pologne. »
Si, pour l'opposer à ces bruits calomnieux, il y avait eu une proclamation adressée au peuple polonais, publiée par milliers d'exemplaires, affichée dans toutes les villes, les bourgs et les villages, lue dans les églises après le prône et reproduite dans toutes les feuilles publiques, la marche des événements aurait été tout autre ; mais, par malheur, on ne s'avisa point de prendre cette mesure , de sorte qu'il n'y eut que quelques privilégiés qui connurent le fond de la pensée du gouvernement , tandis que le public lettré n'en sut que ce qui se trouvait dans les journaux, et que les masses ne se doutèrent ni des intentions bienveillantes à leur égard, ni du changement important que la présence du grand-duc devait apporter dans la situation du pays.
Ce fait, et la manière habile dont le parti révolutionnaire sut l'exploiter, expliquent l'indifférence avec laquelle le pays assista aux actes qui suivirent l'entrée en fonction du nouveau lieutenant de l'Empereur. — Ces actes étaient pourtant bien de nature à inspirer de la confiance , et à lui mériter les sympathies des mas-
(i) Cette proclamation parut plus tard, trop tard, comme nous le verrons tout à l'heure.
ses. — Grâce à l'intercession du grand-duc, le nombre des ratures sur la liste des exilés se comptait par centaines, celui des détenus politiques diminuait de jour en jour, et, de 499 individus condamnés par les cours martiales après la promulgation de l'état de siège, plus de 300 obtinrent la remise complète de toute peine. — En même temps , et avec une activité infatigable , on s'occupa de la réalisation de tous les points du programme qui servait de base aux réformes à introduire.
Les administrations de la douane, des postes et des travaux publics, qui jusque-là relevaient des ministères correspondants résidant à Saint-Pétersbourg, en furent détachées et formèrent autant de ressorts spéciaux du gouvernement local.
Outre le Conseil d'Etat, qui fonctionnait déjà, on établit les Conseils de district et les Conseils municipaux, fondés sur le principe électif.
La langue polonaise fut introduite dans tous les bureaux administratifs, ainsi que dans les Cours de justice, à tel point que tout, jusqu'aux papiers destinés à être placés sous les yeux de l'Empereur, n'était rédigé qu'en polonais.
Les employés russes , disséminés dans le pays , se virent renvoyés les uns après les autres, et la nomination d'indigènes à tous les postes fut poussée si loin, qu'à la un de l'année 1862 il n'y eut plus, dans toute la Pologne, que huit fonctionnaires russes.
On entreprit, dans toute l'étendue du royaume, la fondation des écoles populaires, des écoles de district, des gymnases et des autres institutions pédagogiques énumérées dans le projet du marquis Wielopolski.
Des commissions et des délégations spéciales furent formées dans les différents districts , pour résoudre la
question de l'abolition de la corvée, en fixant, selon les localités, le montant du cens auquel les propriétaires fonciers auraient droit , en retour de la cessation des prestations manuelles.
Dans le sein même de l'administration centrale, on s'occupa de préparer des projets de loi concernant les mariages mixtes, l'amélioration de la situation du clergé catholique, l'émancipation des israélites, etc., etc.
De toutes ces mesures, dont le commencement remonte aux premiers jours de l'arrivée du grand-duc, la masse de la population, le public illettré qui se compte par millions, ne sut que tout juste ce que chacun put voir de ses propres yeux. — Tel exilé venait de rentrer , tel condamné était gracié , dans tel bourg on venait de fonder une école , dans tel autre un employé russe était renvoyé et remplacé par un Polonais ; cela formait autant de faits isolés qui pouvaient être dus au hasard ou à quelque caprice de dictateur; c'étaient des événements que l'on accueillait avec plus de surprise que de satisfaction, puisque rien ne les avait annoncés, et l'on se disait sans cesse que toutes ces gracieusetés pouvaient être révoquées à volonté , aucun manifeste, aucune proclamation n'étant venus apprendre au pays que ces réformes n'étaient point le résultat d'un mouvement passager, mais bien l'accomplissement (l'un engagement pris par le souverain môme, la réalisation d'une série de concessions librement octroyées, el par cela même irrévocablement acquises à la Pologne.
Que nos lecteurs nous pardonnent de nous être appesanti outre mesure sur la nécessité qu'il y avait d'offrir au pays qu'on voulait apaiser, la garantie morale qu'il aurait trouvée dans un manifeste ou une proclamation
promulguée avec toute la solennité possible. — Ce n'est pas la stérile satisfaction de blâmer ce qu'on a fait dans le passé que nous recherchons, c'est un enseignement pour ce qu'il y aura à faire dans l'avenir que nous voudrions voir ressortir de nos arguments ; aussi comptons-nous revenir encore une fois sur ce thème à la fin de ce livre.
Combien était grande l'importance que tous les partis hostiles au gouvernement attachaient à l'apparition d'un écrit adressé directement au peuple polonais, à quelle valeur ils taxaient l'effet salutaire pour le maintien de l'ordre et pernicieux pour leurs intérêts, qu'un tel acte devait produire, — cela ressort de l'agitation fébrile où tous ces partis se trouvèrent lorsque, le 27 août, parut enfin une proclamation du lieutenant de l'Empereur (1). — Quoique venue trop tard, deux mois trop tard,
(1) Voici cet important document, que nous reproduisons d'après la brochure du prince Czartoryski, pag. 51.
Proclamation du grand-duc Constantin.
Varsovie, 27 août 1862.
Polonais !
S. M. l'Empereur et Roi, mon auguste frère, en me nommant son lieutenant dans le royaume de Pologne, a désiré témoigner par là ses intentions bienveillantes à l'égard de ses sujets polonais. Acceptant le devoir dont il a plu à mon auguste souverain de me charger, je ne me suis pas abusé sur les difficultés de ma mission, mais j'ai puisé des encouragements dans la pureté de mes sentiments, dans ma confiance en Dieu et dans l'espoir que tous les Polonais aimant réellement leur patrie et désirant sa prospérité m'accorderaient leur concours. C'est animé de ces dispositions que je me suis rendu à l'appel de mon souverain ; j'ai amené parmi vous, comme preuve de mes sentiments, ce que j'ai de plus précieux au monde, ma femme et mes enfants, et cela le lendemain de l'attentat commis contre le représentant de l'Empereur en ce pays.
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hélas! quoiqoe, sur 54 lignes d'impression n'en donnant ({lie 8 à la question des réformes ; quoique ne désignant ces réformes que comme tendant à satisfaire aux besoins réels de la nation, sans appuyer sur leur caractère de concessions irrévoeablement accordées au pays, — cette proclamation fut un coup de foudre pour Les meneurs de tous les partis. — Deux lettres que nous reçûmesdans ce temps, l'une de Lnblin, datée du 9 septembre, l'autre de Varsovie, en date du 16 du même mois, nous dépeignent la société comme exclusivement préoccupée à scruter la valeur de l'important document qui venait de paraître. — Les modérés voulaient y voir une garantie morale offerte à la nation, et faisaient
Fort de mes convictions, de ma conscience et de mon désir dévouer tous mes efforts à votre bonheur, j'ai paru parmi vous sous la seule égide de la confiance illimitée que j'avais en vous-mêmes. Cependant, à peine avais-je mis le pied sur le sol de votre patrie que le bras d'un assassin m'attendait déjà tout armé pour me porter le coup mortel. La mort allait à ma rencontre au milieu des Ilots de cette foule venue pomme saluer; elle me suivait au moment où j'allais m'agenouiller devant les autels du Seigneur.
La miséricorde de la Providence a sauvé mes jours. Depuis, deux nouveaux attentats ont été dirigés contre l'homme d'État choisi parmi vou s ( '. que la confiance de l'Empereur et Roi m'a adjoint comme collaborateur et auxiliaire dans la grande mission qui m'était échue.
La main de la justice atteint les coupables. Le gouvernement de s. M. l'Empereur saura en finir avec les criminelles manœuvres, et couvrir delà protection de la loi les hommes bien intentionnés.
Polonais! souffrirez-vous doue que le parti du crime, peu nomhi >• ix, mais audacieux, qui ne recule même pas devant les projets les plus odieux, élève une barrière entre le trône et la nation, et arrête.
l'ace plissement (les desseins les plus généreux du souverain?
Souffrirez-vous donc qu'une conjuration monstrueuse, sous prétexte de liberté et d'amour de la patrie, terrorise la nation par des menaces inc ■ santés?
dignes des vertus de vos glorieux ancêtres; souvenez-vous qu'aucune page de votre histoire n'a, jusqu'à présent, été souillée par
valoir que les réformes énumérées dans la proclamation du grand-duc ne pouvaient plus être arbitrairement révoquées ; avis que le parti avancé, les « patriotes chaleureux » combattaient de toute leur énergie, en soutenant que ce document ne garantissait rien et ne prouvait rien, si ce n'est que le marquis Wielopolski avait été vivement impressionné par les deux attentats contre sa vie, et qu'il voulait se faire un rempart des promesses qu'on lançait au public. — « S'il en était autrement, les entendait-on dire, pourquoi la proclamation n'avait-elle pas été publiée le jour de l'arrivée du grand-duc ; pourquoi ne l'avait-elle pas été le lendemain de la tentative de Iaroschinski? Les circonstances étaient les mômes, et, à l'exception de quatre lignes, le contenu du document aurait pu être littéralement identique à celui du 27 août. — Ce n'est donc
des faits aussi lâches, aussi odieux. Le monde apprendra par votre conduite que vous rejetez toute solidarité avec les crimes qui couvrent d'opprobre la nation entière.
Les grandes réformes qui tendent à satisfaire aux besoins réels de la nation, confirmées par l'Empereur et Roi, que nous mettons à exécution en ce moment, telles que le conseil d'État, l'organisation des établissements d'instruction, la transformation des paysans corvéables en censitaires, l'émancipation des Israélites, la formation des conseils municipaux et de ceux de districts, enfin la réforme administrative, sont autant de dispositions qui attestent hautement la sollicitude de votre auguste souverain à votre égard.
Multipliez vos efforts afin que le développement complet et l'exécution parfaite de ces réformes ne soient pas entravés par le parti du crime, qui sacrifie le bonheur du pays à la réalisation de ses principes insensés, qui ne songe qu'à détruire sans avoir jamais rien édifié.
Polonais! confiez-vous en moi comme je me suis confié en vous ! Qu'un seul sentiment nous anime ; travaillons de concert et en paix au bonheur de la Pologne, en priant Dieu de bénir nos efforts, et une nouvelle ère de bien-être et de prospérité s'ouvrira pour la patrie que vous aimez tant. Constantin
pas dans l'intention de donner des garanties de sa sincérité que le gouvernement adresse la parole au peuple, ce n'est pas non plus pour sauvegarder les jours du grand-duc, qui n'a rien dit après le coup de pistolet qu'on lui avait tiré; c'est pour démontrer l'opprobre qu'il y avait dans un attentat dirigé contre la vie de « l'homme d'État choisi parmi nous » qu'on nous fait toutes ces belles promesses, auxquelles nous aurions tort d'attacher la moindre importance. »
Tel était le langage des rouges, qui firent circuler en même temps et qui répandirent, jusque par le moyen des journaux étrangers, des récits controuvés et calomnieux pour prouver que le marquis tremblait de peur, et n'agissait plus que sous l'influence de la terreur panique que lui avaient causée les attaques armées de Ryll et de Rzoncza* — C'est de cette époque que datent toutes ces fables de voitures doublées de fer dont se serait servi M. de Wielopolski, de piquets militaires envoyés pour éclairer les rues par lesquelles il devait passer, d'agents de police visitant les maisons dans lesquelles il voulait entrer, de fonctionnaires spéciaux attachés au service culinaire du marquis, et autres semblables. — A l'étranger, ces historiettes furent reçues avec indifférence et provoquèrent, tout au plus, un sourire passager, si elles étaient racontées avec verve ou accompagnées d'un croquis bien dessiné, tandis qu'en Pologne elles servirent à discréditer le gouvernement et à faire accepter l'argument des rouges, qui ne cessaient de répéter : - C'est la peur qui « rend si coulant le conseiller des Moscovites, ce n'est « que tant que vous leur ferez peur que vous obtien- - droz quelque chose de nos ennemis; persistez donc « dans la voie de l'opposition ouverte, laissez-vous
a conduire par nous, et vous aurez plus qu'on ne veut « nous donner, plus même qu'on ne nous promet * maintenant. »
Si telles étaient les manœuvres employées par le parti des rouges pour maintenir l'agitation dans le pays, celui des blancs s'agitait, de son côté, dans le but de paralyser l'effet que la proclamation du lieutenant de l'Empereur commençait à produire sur les esprits sensés et calmes de la nation. — Pour cela, il fallait amener un incident quelconque qui mît le grand-duc dans l'absolue nécessité, ou d'avoir recours à quelque mesure de rigueur, ou, à défaut de cela, de répondre par un refus formel à une requête présentée au nom de la Pologne, afin de pouvoir dire au pays : « Vous « voyez à quoi nous devons nous attendre! La pre- « mière chose que nous demandons nous attire un « refus, et même des persécutions de la part des Mos- « covites. r>
L'occasion de provoquer l'incident désiré ne se fit pas attendre longtemps.
Quoique d'accord sur le but à atteindre, les blancs et les ronges différaient sensiblement sur le choix des moyens à employer, ce qui fit que les tentatives de meurtre qu'on avait vues se produire rencontrèrent une improbation générale, qui était partagée par l'immense majorité de la nation. — Lors de l'attentat de Iaroschinski, l'indignation avait été si grande, que la noblesse résolut d'envoyer au grand-duc une adresse pour protester de toute l'horreur que lui inspirait la lâcheté d'une action jusque-là sans exemple dans l'histoire de la Pologne.
Ce projet avait été soulevé, abandonné, repris encore, et ne fut réalisé que vers la fin du mois
d'août, après les deux attentats contre le marquis Wielopolski.
Près de trois cents gentilshommes se réunirent à Varsovie, je ne dirai pas sous prétexte, mais bien avec l'intention hautement avouée, et j'en ai la conviction intime, fermement arrêtée, de protester, au nom de la noblesse polonaise, contre les assassinats par guetsapens, si incompatibles avec le caractère fier et chevaleresque de la nation. — C'était là le but de leur réunion, l'intention qu'ils ne cachèrent à personne; mais ils avaient compté sans les chefs du parti des blancs, sans les influences féminines et sans l'action du clergé catholique, puissances morales qui se liguèrent pour donner à l'acte à signer une signification tout autre que celle qu'il devait avoir d'abord, tout autre que l.i plupart des signataires ne l'auraient approuvé, s'ils avaient pu méditer la question, chacun chez soi et sans subir l'effet excitant de la délibération en commun.
Qu'ici le lecteur nous permette une digression, un peu longue peut-être, mais qui nous parait indispensable pour éclaircir un phénomène, incompréhensible par lui-même, pour expliquer comment il a pu se faire qu'une assemblée, composée de membres dont chacun personnellement <;i.-di dispos- à voter dans un sens pacifique, s'est, par le seul fait de la discussion en commun, laissé entraîner à adopter une résolution violente, (pie personne n'approuva en son for intérieur. — De semblables faits ne se rencontrent que dans l'histoire de la Pologne; ils ne sonl possibles que dans des réunions de Polonais : c'est donc dans le caractère de la nation qu'il faut chercher L'explication de ce phénomène.
Dans une de nos publications précédentes, nous nous sommes appliqué à définir le caractère de la femme polonaise (1); essayons ici d'en faire autant du caractère des hommes de cette nation.
Le Polonais, en général, a beaucoup d'intelligence, une imagination très-vive, une aptitude remarquable à imiter tout ce qu'il voit, une grande facilité à s'approprier les idiomes les plus divers ; il est prompt à s'enthousiasmer et à se dégoûter des choses; il a un grand amour pour tout ce qui bruit ou brille ; un besoin excessif d'être admiré et de se l'entendre dire. — Ces traits constituent, pour ainsi dire, la charpente ou le canevas du caractère polonais, mais ils ne suffisent pas pour le former. — Pour constituer avec l'ensemble de ces dispositions un caractère national distinct, il fallait la présence d'une vertu ou d'un vice qui, par son intensité, les dominât toutes, et leur imprimât une direction déterminée .
Si cette vertu avait été un grand amour du travail, une conscience profonde dans l'accomplissement de ses devoirs, c'est un caractère rappelant celui du peuple allemand qu'on aurait vu se développer. — Si ce vice avait été une futilité excessive, c'eût été le caractère français; s'il avait consisté en une grande paresse, c'est, peut-être, de celui du Napolitain que se serait rapprochée la nationalité polonaise. — Rien de cela n'a lieu, le caractère polonais ne ressemble à aucun autre; il faut donc qu'il se soit développé sous l'influence de quelque agent moral, qui, ou par sa nature ou par l'intensité de son action, diffère essentiellement
(1) Voyez à la page 35 de la brochure « la Question polonaise. » 1863. Parié, E.Denlu; Berlin, B. Behr ; Bruxelles, A. Schnée.
de ceux qui ont présidé à la formation des autres caractères nationaux. — Essayons donc de définir et d'expliquer la manière d'agir de cet agent moral.
La qualité, — c'est à dessein que nous ne disons ni vertu ni défaut, — la qualité dominante et distinctive du Polonais est une exubérance de courage, que nous voudrions appeler du nom de courage matériel, puisqu'il consiste à affronter les périls matériels de toute nature avec une insouciance, une facilité à nulle autre pareilles.
— Que les nations qui, à juste titre, passent pour briller par une intrépidité hors ligne, ne s'en formalisent point; sous le rapport du courage, il n'y en a pas une qui puisse se comparer aux Polonais. — Les autres, les Français par exemple, ne reculeront devant rien ; quelque périlleuse que soit une tentative, une fois entreprise ils ne l'abandonneront point, et courront tous les risques de la situation; le danger ne les effraye donc pas, mais il ne les attire pas non plus, et c'est là l'effet qu'il produit sur le caractère polonais.
— Comme la flamme sur la mouche, le danger exerce sur le Polonais une fascination irrésistible, une attraction telle que vous le vo}'ez, non-seulement se lancer dans les entreprises utiles quoiqu'il sache qu'elles sont dangereuses, mais rechercher telle aventure inutile, par l'unique raison qu'elle est réputée périlleuse.
(V trait dominant du caractère polonais trouvé, voyons quels sont les résultats auxquels devait conduire l'action permanente de cette exubérance de courage appliquée aux autres qualités de ce même caractère : à l'imagination ardente qu'on y rencontre, au besoin d'admiration qu'on y voit, à l'amour qu'on y trouve pour tout ce qui a do l'éclat.
Le vit besoin qu'éprouve ]<■ Polonais d'être admiré
et de se l'entendre dire est devenu la base du pouvoir absolu qu'en Pologne les femmes exercent sur toute la population mâle. — Nulle bouche autant qu'une bouche féminine ne sait dire de ces paroles flatteuses qui remplissent d'orgueil et de bonheur celui à qui elles s'adressent; nul hommage, fût-il reconnu sur un champ de bataille par des camarades enthousiasmés, fût-il offert par la foule en délire, ne saurait avoir cet accent enivrant qu'il emprunte aux lèvres d'une femme séduisante, d'une femme polonaise, dont le regard humide s'élève vers vous comme si vous étiez déjà sur le sommet de ce monument où son admiration vous place, et que la postérité vous élèvera, sans nul doute, si vous faites la moitié seulement des prouesses dont elle vous assure que vous êtes capable. — Le moyen de faire mentir un tel pronostic ! — Or, ce qu'en retour de leur admiration demandent les femmes de tous les pays, et les femmes polonaises plus que toutes les autres, ce ne sont ni les veillées d'un labeur opiniâtre et utile, ni les efforts d'intelligence qu'exigent les travaux du législateur ou de l'administrateur, ce sont des actions d'éclat, des preuves de force et d'intrépidité, des exploits dont elles mesurent le mérite d'après ce qu'ils ont d'extraordinaire, de surprenant, et surtout d'inattendu. — Toute hésitation, à leurs yeux, est un signe de faiblesse, toute réflexion une preuve d'irrésolution. Il faut, pour mériter leur suffrage, agir avec rapidité, n'écouter que son courage, renverser les obstacles au lieu de les tourner, et conserver toujours la première place que leur jugement décerne à celui qui s'est le plus exposé, qui a le plus fait parler de lui.
Avec cette direction donnée au Polonais par l'irrésistible influence des femmes de son pays, avec la
grande vivacité de son imagination et la facilite de s enthousiasmer qui le caractérise, il est aisé de comprendre qu'il doit avoir la résolution extrêmement prompte, et, en effet, elle est tellement rapide, que, presque toujours, il agit d'abord et ne réfléchit qu'après coup, surtout lorsqu'il est question d'une action qui, par les suites qu'elle peut avoir, présente quelque danger. — Défendez aux Polonais, si vous êtes gouvernement, de se rassembler dans les rues, d'exhiber des insignes révolutionnaires, de chanter sur les places publiques, de signer des proclamations incendiaires, et soyez certain que chacun s'empressera de vous désobéir, pour faire preuve qu'il ne craint pas les peines que peut lui valoir sa désobéissance. Exigez-en, si vous êtes chef d'une « légion nationale, » une soumission aveugle à votre volonté, l'exécution, sans commentaires ni explications, de vos ordres, défendez-leur d'attaquer l'ennemi quand ils jugeront à propos de le faire, commandez-leur d'aller en arrière quand ils voudront aller en avant, et attendez-vous à trouver dans les rangs de vos subordonnés des têtes chaudes qui se proclameront hautement vos égaux, qui s'érigeront en juges de vos actions, et cela d'autant plus ostensiblement que votre réputation de fermeté et d'inflexibilité sera grande, et augmentera le danger de vous désobéir. — Cette disposition permanente à nier toute autorité, qu'elles qu'eu soient la forme et l'origine, explique une quantité de faits qui ne se rencontrent nulle part que dans l'histoire de la Pologne, où, de tout temps, l'indiscipline a été érigée en point d'honneur.
Plus les diverses manifestations de cette humeur indomptable sont éclatantes, et plus [amour-propre de ceux dont elles émanent se croit eu droit d'en tirer
vanité, plus elles recherchent la publicité, les applaudissements d'un cercle de spectateurs aussi étendu que possible. — Cet amour de tout ce qui bruit et brille, que l'exubérance du courage matériel porte à se traduire en une série d'actions hardies, d'entreprises audacieuses, ne trouve de satisfaction que dans l'admiration de la foule. — Comme l'approbation du public est le but de la plupart des actions du Polonais, la récompense à laquelle il aspire, l'échelle d'après laquelle il mesure le mérite de ses actes et de ses discours, on ne saurait être surpris de l'y voir attacher une valeur excessive, une valeur telle qu'on peut dire que le Polonais accorde plus d'importance à l'opinion publique, à l'opinion d' autrui, qu'à la sienne propre.
Ce phénomène moral donne lieu à une anomalie des plus surprenantes, à savoir que la nation qui, plus que toute autre, possède la qualité que nous avons appelée « le courage matériel, » est loin d'atteindre cette même supériorité sous le rapport du courage moral, de ce courage qui consiste à maintenir hautement nos convictions, fussent-elles contraires à celles de la multitude et dussent-elles nous attirer le blâme et les brocards de la foule. — Le Polonais a tous les courages, excepté le courage de ses opinions, toutes les fois que ces opinions sont modérées et de nature à pouvoir lui attirer le reproche que c'est la crainte d'un danger, la peur qui le rend si prudent. — Ce qu'il craint réellement, ce dont il a peur, c'est de passer aux yeux d'autrui pour moins hardi, moins téméraire que le plus intrépide parmi ses interlocuteurs ; il n'avancera donc un avis prudent et modéré qu'avec une extrême circonspection, et, à la première contradiction un peu vive, à la première interpellation directe, il n'aura pas le
courage de maintenir sou opinion, il aimera mieux mettre enjeu ses biens et sa vie, que de laisser subsister le moindre doute sur la facilité avec laquelle il se décide à les risquer.
Voilà, en quelques traits rapides, le caractère polonais, si remarquable par sa hardiesse et si phénoménal par les faiblesses qui lui sont particulières; excès de témérité et excès de crainte qui servent à expliquer le brusque changement qui se fit dans la résolution des gentilshommes réunis à Varsovie au commencement de septembre 1862. — Venus dans le but avoué de protester publiquement contre les tentatives d'assassinats, ils signèrent, « en réponse à la proclamation du grand-duc Constantin », une adresse dans laquelle il n'est pas dit un seul mot concernant l'attentat à la vie du grand-duc, dont parle la proclamation (1). — Promettant leur concours pour la formation
(1) Voici le texte de ce curieux document :
Adresse des notables du Royaume au comte André Zamoiski.
Varsovie, 11 septembre 1862.
Monsieur le Comte,
Les malheurs qui se sont appesantis sur la Pologne avec une rigueur sans exemple dans l'histoire, en brisant son existence politique, n'ont pu ni affaiblir l'esprit de la nation, ni corrompre ou effacer en elle le sentiment de sa mission historique.
Ce sentiment a grandi par le sacrifice, la souffrance et la foi dans l'avenir; et, dans les moments solennels, la vuix de la conscience nationale s'élève pour demander que les anciennes lois et les anciennes libertés soient restituées à la Pologne.
L'année dernière, dans son adresse a l'Empereur, le pays avait déjà réclamé en laveur de ses droits, et les habitants, réunis pour les élections des Conseils municipaux et des Conseils de district, avaient présenté, à cette époque, au lieutenant de L'Empereur, un Mémoire couvert de 2U,UU0 signatures, dans lequel ils déclaraient qu'une représentation nationale, émanant d'élections libres, et libre dans les dis-
des institutions nouvelles, celles qui figuraient dans le programme confirmé par l'Empereur, ils demandèrent : « Une représentation nationale, émanant d'élections « libres, et libre dans ses discussions. »
Jusque-là, et à part le silence gardé sur l'événement qui était la cause première de leur réunion, on peut
eussions, pourrait seule exprimer les besoins réels du pays, et que les institutions concédées par le gouvernement étaient loin de répondre à ces besoins et ne sauraient prévenir les malheurs qui menaçaient le pays.
La déclaration de l'état de siège empêcha la remise du Mémoire ; aucune satisfaction ne fut encore donnée aux habitants; ce qui amena des conséquences auxquelles tout le monde pouvait s'attendre.
Aujourd'hui nous voulons répondre à la proclamation du grand-duc Constantin, et empêcher le pays de s'acheminer vers un abîme sans issue. Arrivés des diverses provinces de la Pologne, en l'absence de son organe légal, nous sommes venus vous trouver, Monsieur le Comte, afin que, représentant et interprèle de l'esprit de la nation, vous exposiez à Son Altesse Impériale nos besoins et nos aspirations, que nous ne pouvons taire plus longtemps et que nous voulons affirmer hautement devant le monde entier.
Nous ne refusons pas notre concours pour la formation des institutions nouvelles : nous tenons seulement à déclarer que les mesures mises en vigueur jusqu'à présent dans le pays ont poussé l'excitation des esprits à un degré tel, que ni la force militaire, ni les tribunaux exceptionnels, ni les prisons, ni les déportations, ni l'échafaud ne sauront en avoir raison, et ne feront au contraire que provoquer une exaspération excessive, qui poussera la nation dans une voie également fatale pour les gouvernants et les gouvernés.
Polonais, nous ne pourrons appuyer le gouvernement que quand ce gouvernement sera polonais, et quand toutes les provinces qui composent notre patrie seront réunies ensembfe et jouiront d'une constitution et d'institutions libres.
Dans sa proclamation, le grand-duc lui-même a respecté et compris notre attachement à la patrie; or cet attachement ne saurait se diviser ; et, si nous aimons notre patrie, nous l'aimons tout entière dans les limites que Dieu lui a tracées et que l'histoire a consacrées.
{Suivent les signatures.)
admettre que l'adresse, tant au fond que dans la forme, répondait aux intentions de la majorité des gentilshommes réunis; mais il se trouve dans ce document un passage dont il est impossible de croire que la majorité l'eût accepté sans la crainte de se voir accusée de manquer de résolution. — Ce passage est celui où il est question des provinces de l'empire jadis soumises à la domination polonaise, dont l'adresse du 11 septembre réclame la réunion à la Pologne, ajoutant que leur amour pour la patrie embrasse la patrie tout entière, dans les limites que Dieu lui a tracées et que l'histoire a consacrées.
Cette phrase, ajoutée à la fin du document, rendait illusoire tout espoir de faire agréer au gouvernement les demandes formulées dans le corps de l'adresse. — Si l'on s'était borné à demander une représentation nationale pour la Pologne, il n'y a pas de doute qu'à Saint-Pétersbourg on n'eût consenti à faire cette concession, qui, dans la pensée du gouvernement impérial, n'était que différée et non pas rejetée à tout jamais; mais on réclama la renonciation de la Russie, non-seulement à la Lithuanie, mais même à des provinces à population russe, jadis conquises par les Polonais et reconquises par les Russes; on exigea le démembrement de l'Empire d'aujourd'hui pour reconstruire le royaume de jadis; enfin, on demanda une chose à laquelle on était certain que le gouvernement ne consentirait jamais.
Nous ne croyons pas nous avancer inconsidérément en soutenant que, parmi les trois cents gentilshommes réunis à Varsovie, il n'y en avait pas un seul qui se fût fait illusion au point de croire que la demande contenue dans les deux dernières phrases de l'adresse
serait accordée par l'Empereur ; — il n'y en avait pas un qui n'eût compris que cet acte amènerait la rupture définitive entre le gouvernement impérial et la noblesse polonaise, qui n'eût pensé que sa signature apposée à un document de cette nature aurait pour conséquence des poursuites dirigées contre sa personne.
Malgré cela, je dirai même à cause de cela, l'adresse fut signée. — Dans cette réunion, composée de personnes d'une bravoure à toute épreuve, parmi ces gentilshommes dont, — pour une question de femmes, de préséance, ou autre, — pas un n'aurait hésité à défier l'assemblée tout entière, et à émettre la proposition, folle à force d'être téméraire, de se battre pendant 299 jours consécutifs, en changeant chaque jour d'adversaire ; parmi ces hommes de fer et de granit, il ne s'en est pas trouvé un seul qui eût eu le courage d'affronter, ni les brocards des chefs du parti des blancs, qui s'agitaient dans les réunions pour faire adopter l'adresse, ni les regards moqueurs des femmes qui, hors de ces réunions, poursuivaient ceux qui s'y étaient montrés précautionneux et irrésolus. — Il y eut bien quelques opposants timides dans le sein de l'assemblée, mais personne n'osa persister dans les avis modérés qu'il émettait, et l'adresse parut enfin avec la signature de tous les membres de l'assemblée, sans aucune abstention, sans protestation d'aucune minorité dissidente.
Si la majeure partie des signataires de l'adresse du 11 septembre ne faisait que suivre une impulsion donnée, en subissant une sorte de contrainte morale, ceux qui dirigeaient cette affaire, les chefs du parti des blancs, agissaient avec parfaite connaissance de cause et d'après un plan mûrement élaboré.
Ce dont il s'agissait pour eux, c'était de maintenir
et d'augmenter encore la scission entre le pays et le gouvernement impérial, par l'effet des mesures de rigueur auxquelles ils espéraient pousser le lieutenant de l'Empereur, en formulant l'exorbitante prétention émise au nom de la noblesse polonaise. — Leur projet ne réussit qu'en partie. — Le grand-duc n'eut recours à aucun moyen violent, aucun des signataires de l'adresse ne fut molesté; mais, ce qui était à prévoir et ce sur quoi les promoteurs de l'adresse comptaient avec assurance, la requête d'annexer à la Pologne les provinces russes fut rejetée péremptoirement, et avec elle tomba la demande contenue dans la première partie de l'adresse, celle d'accorder au pays une représentation nationale.
C'est sur ce point surtout que revenaient sans cesse les adhérents du parti des blancs, qui s'étayèrent de ce refus pour prouver que les promesses du gouvernement, si libérales en apparence, n'étaient nullement sincères, puisqu'il reculait devant une concession qu'il prévoyait pouvoir le gêner dans le maniement du pouvoir arbitraire qu'il exerçait sur le pays.
La méfiance ainsi entretenue malgré la loyauté des procédés du grand -duc, et l'idée propagée par les rouges qu'on obtiendrait tout par l'opposition ouverte, suffirent pour maintenir l'agitation, qui ne se bornait plus cà Varsovie seulement, et qui commençait à gagner les provinces. De toutes parts, les rapports des autorités locales annonçaient des manifestations hostiles au gouvernement, des scènes de désordre dans lesquelles, comme acteurs constants, comme instigateurs des troubles, on vit toujours des hommes appartenant à la classe ouvrière des villes et des gros bourgs,
tandis que la classe agricole se tenait éloignée de toute manifestation.
Ce fait, à savoir que les troubles n'émanaient que des couches inférieures de la population urbaine, fit venir au marquis Wielopolsky l'idée qu'il serait possible, sinon de réduire à néant, du moins d'affaiblir considérablement l'élément anarchique, en éloignant du pays les instigateurs subalternes des désordres. — C'est dans ce but qu'il proposa une mesure dont la presse étrangère s'est vivement préoccupée, et dans laquelle elle a voulu voir un acte d'une iniquité sans exemple, une sorte de crime de lèse-humanité. — La mesure dont nous parlons est celle du recrutement effectué en 1863.
Les événements du 15 janvier sont si connus en Europe, ils ont été l'objet d'une polémique si passionnée et si habilement conduite, ils ont laissé dans le public une impression tellement défavorable, qu'il faut une certaine dose d'indépendance de caractère pour oser aborder cette question et pour en parler avec impartialité, tout jugement qui n'implique pas une condamnation sévère, un blâme absolu du fait, devant nécessairement choquer un grand nombre de lecteurs dont l'esprit est prévenu par les déclamations de la presse systématiquement hostile à la Russie.
Le public, en général, n'aime pas que l'on rectifie ses jugements. — Telle personne dont momentanément il a fait son idole, il faut l'admirer avec lui; telle action qu'il a condamnée, il faut la blâmer sans réserve, sous peine de passer pour un esprit paradoxal, un envieux ou un flatteur, selon qu'on attaque ce qu'il exalte, ou qu'on justifie ce qu'il désapprouve. — Je ne me cache pas que ma manière de voir, concernant le
recrutement, sera l'objet d'attaques violentes de la part de quelques journaux, je m'attends bien qu'à cette occasion on dira du mal de ma personne pour affaiblir l'effet de mes arguments, mais je crois ne pas devoir m'arrêter devant ces considérations toutes personnelles ; je dirai donc la vérité, ou du moins ce qui, selon mes convictions intimes, est la vérité. —
D'après la loi de 1816, les recrutements en Pologne s'effectuaient de la manière que voici : Aussitôt le chiffre du contingent fixé, on le répartissait entre les divers districts, arrondissements et communes, en proportion de leur population. — Cela fait, les autorités locales dressaient des listes contenant les noms de tous ceux qui, d'après leur âge et leur condition sociale (certaines classes sont exemptées), étaient susceptibles d'être appelés au service militaire. — Ces listes, qui contenaient naturellement un nombre de noms beaucoup plus considérable que le chiffre de recrues à fournir, étaient transmises à des commissions de recrutement, composées du chef de district, d'un employé nommé par le gouverneur de la province, d'un médecin et d'un officier militaire. — Ces commissions avaient le droit de choisir, sur les listes, ceux qui leur paraissaient les plus aptes au service, jusqu'à concurrence du chiffre de recrues à fournir par chaque localité. —
Comme le choix de chaque commission ne pouvait se mire qu'après qu'elle s'était assurée que les individus à désigner par elle répondaient aux conditions sanitaires établies par le règlement, il devenait indispensable que les candidats fussent présentés à l'examen des recruteurs. — Le soin d'amener en présence de la commission les personnes inscrites sur les listes,
regardait les autorités locales, la police urbaine dans les villes, la police rurale dans les bourgs et villages ; aussi faisaient-elles de leur mieux pour que le nombre des absents fût aussi petit que possible.
Quant aux jeunes gens dont les noms figuraient sur les listes fatales, ils avaient un intérêt évident à ne pas être trouvés sur les lieux lors de Yeœamen auquel la commission soumettait les récipiendaires. — Comme on avait l'habitude de fixer un terme, et même un terme très-court pour achever le recrutement, et comme, le nombre exigible de recrues levé et présenté à l'autorité militaire, l'opération était définitivement finie et le danger passé, il suffisait de s'absenter ou de se cacher pendant quelques jours pour se voir certain de ne pas être fait soldat. —
Le résultat de cet état de choses est trop facile à prévoir pour que nos lecteurs ne l'aient pas déjà deviné : tous ceux qui avaient parmi les autorités locales quelque protecteur pour les avertir à temps, disparaissaient la veille du jour fixé pour le recrutement, et ne se montraient qu'alors que tout était fini. — Il est évident que le nombre de ceux qui recevaient des avertissements clandestins devait être assez considérable ; or, il aurait été encore plus fort, et on aurait bien fini par prévenir tout le monde, si l'on n'avait craint que le chiffre des recrues finalement acceptées par la commission locale ne restât en dessous de celui du contingent de l'endroit, et qu'alors on ne décrétât un recrutement supplémentaire dont quelque ami, quelque protégé pouvait tomber victime. — C'est cette circonstance qui explique pourquoi ceux qui étaient avertis eux-mêmes n'en disaient mot à personne, de sorte qu'à l'heure fixée pour la levée il y avait tou-
jours une grande quantité de désignés qui ne se doutaient de rien et étaient restés tranquillement chez eux. —
Quant à la police, elle avait bien ses protégés aussi, mais, par la raison même qu'elle en avait, elle était intéressée à présenter au choix de la commission un aussi grand nombre de candidats que faire se pouvait, afin d'être sûre d'atteindre le chiffre du contingent. — Pour ce faire, pour amener devant la commission les jeunes gens qui n'avaient point quitté les lieux, il ne suffisait pas de les prévenir la veille, il ne suffisait pas même de les avertir le matin du jour où les recruteurs les attendaient, une heure de répit étant plus que suffisante pour se soustraire au recrutement par une fuite immédiate. — Il fallait, — et depuis 1816 c'était une coutume pratiquée dans toute la Pologne, — il fallait les empêcher de s'enfuir aussitôt la nouvelle reçue qu'on les attendait à la commission, ce qu'on faisait en les mettant en état d'arrestation et en les conduisant sous escorte devant les recruteurs. — Ces arrestations se pratiquaient « dans les heures matinales de une à huit, » comme dit le Journal de Saint-Pétersbourg, heures pendant lesquelles on était certain de trouver chacun dans son domicile, ce qui allégeait la tâche et évitait les scènes qu'auraient pu amener des captures faites en plein jour et dans les rues des villes. —
Ce n'est pas dans l'intention de faire l'éloge de cette manière de lever des recrues que nous venons d'en décrire le mécanisme. — Elle était irrationnelle dans son principe et barbare dans la façon dont on l'appliquait, et pourtant elle avait survécu à l'époque où la Pologne jouissait d'une représentation nationale, où « le pou-
voir législatif résidait dans la personne du roi et dans les deux Chambres de la Diète (1). » — Il paraît que ni les nonces ni les députés des palatinats ne trouvaient à redire à cette loi, puisqu'elle ne fut ni abrogée ni modifiée dans les sessions législatives qui eurent lieu depuis 1816 jusqu'en 1830. — Plus tard, après les événements de 1831 et l'abrogation de la Diète, on ne s'occupa plus de changer la loi sur le recrutement, de sorte qu'elle continua à être en vigueur et qu'elle fut appliquée sans modification aucune jusqu'en 1856, où eut lieu le dernier recrutement général, lequel, cependant, n'enleva personne au pays, l'empereur Alexandre II ayant renvo}ré dans leurs foyers les recrues de cette levée, qui toutes étaient déjà régulièrement acceptées par les diverses commissions.
(I) Voir l'article 86e de la Charte constitutionnelle de 1815. L'histoire de la loi sur le recrutement ne manque pas d'offrir des enseignements utiles, puisqu'elle jette quelques lumières sur la manière dont les députés des Diètes polonaises exerçaient leur mandat. Aux termes de la Constitution, la Diète ne devait se réunir que tous les deux ans (art. 87) pour délibérer sur les projets de loi qui lui étaient adressés de la part du roi par le conseil d'État (art. 90) . Cela fait que les ordonnances promulguées par le gouvernement pendant le temps où il n'y avait pas de sessions de représentants du peuple, étaient soumises à la délibération de la Diète subréquante. — C'est là ce qui se fit, en 1818, pour le règlement sur le recrutement. Ce règlement avait été rédigé en 1816, sur les anciennes lois du pays; ce n'était Aouc point une innovation mais seulement la réunion en un seul corps des différentes prescriptions se rapportant à ce sujet et datant du temps des anciens rois de Pologne. Malgré cela, le gouvernement de l'empereur Alexandre 1er trouva que la loi était trop dure et donnait trop de prise à l'arbitraire; il la soumit donc à la délibération de la Diète, réunie en 1818. — Absorbée qu'elle était par le soin de demander de nouvelles concessions (la modification de l'article 9ie), de nouvelles prérogatives pour les nonces et les membres du Sénat, la Diète de 1818 n'eut guère le temps de s'occuper de la loi sur le recrutement, question qui ne regardait que le peuple. Elle ne donna au règlement de 1810 qu'une atten-
A cette même époque, frappé par les inconvénients de l'ancienne loi, l'Empereur ordonna qu'on eût à s'occuper de la rédaction d'un nouveau règlement sur le recrutement. — Ce règlement, confirmé le 3/15 mars 1859, est fondé sur le principe du tirage et, sous ce rapport, se rapproche beaucoup de celui qui est usité dans l'empire.
Comme, depuis 1856, il n'y avait pas eu de recrutement en Pologne, le règlement de l'année 1859 n'avait pas encore été appliqué, ce qui fit venir au marquis Wielopolski l'idée qu'on ferait bien de remettre encore sa mise à exécution, afin de profiter de la latitude qu'offrait l'ancienne loi, la loi de 1816, pour se débarrasser des fauteurs de troubles les plus incorrigibles. — Ces hommes du désordre, nous l'avons dit plus haut, appartenaient aux couches inférieures des populations urbaines. Ce sont eux qu'on voulait éloigner du pays, pour soustraire à leur influence néfaste les habitants
tion toute passagère, et, loin de se ranger de l'avis du gouvernement, qui proposait de le modifier, la Diète fut d'avis que la loi devait rester telle qu'elle était, telle que nous venons de la décrire.
Ainsi ce n'est pas le gouvernement de l'empereur Alexandre Ier, ce sont les députés de la nation, qui maintinrent ce mode de recrutement en 1818, ce sont eux encore qui le laissèrent sans amendement durant les sessions législatives qui eurent lieu de 1818 jusqu'en 1850. — Tout cela ne rendn la loi ni plus rationelle ni moins dure, mais cela affaiblit singulièrement la valeur des déclamations de certains organes de la presse, qui, lorsque ce mode de recrutement fut appliqué en 18(ï~, le déclarèrent « une barbarie sans exemple dans l'histoire, « une iniquité à nulle autre pareille, une férocité d'invention mos- « covite, que l'Europe en armes devait empêcher de s'accomplir. »
Que reste-t-il de tout cela? Le procédé est barbare, oui; inique, oui; féroce, oui encore; mais d'invention moderne, d'invention « moscovite, » non, car il est fondé sur une loi maintenue par les Polonais mêmes, en 1818, et appliquée pendant 55 années, sans que l'Europe s'en soit émue.
paisibles qui vivaient d'ordre et de travail, ce à quoi le marquis espéra aboutir en obtenant la confirmation des mesures que voici :
a) L'application du règlement du 3/15 mars sera ajournée et le tirage au sort qu'il prescrit remplacé, pour cette fois encore, par la désignation des individus aptes au service, comme cela se faisait aux termes de la loi de l'année 181 G.
b) Le recrutement général pour le royaume, tel qu'il devait résulter de l'ukase du 1er septembre 1862, prescrivant la levée des recrues dans l'empire, sera différé, et on se bornera, pour le moment, à un recrutement partial.
c) Considérant que, à cause du « rabot » qui doit se faire en ce moment dans le royaume, les propriétaires et les paysans, appelés à opérer un changement si radical dans leur situation, méritent d'être ménagés dans le recrutement, puisque, en les y faisant participer, la marche de cette régularisation de leurs rapports pourrait être arrêtée : les propriétaires des domaines, les pa}-sans et tous les individus employés exclusivement à l'exploitation agricole, seront exemptés de ce recrutement.
d) Les autres habitants des bourgs et des villages, comme les artisans, les ouvriers en journée, etc., de même que les populations de toutes les villes du royaume devront fournir leur contingent.
Nous reviendrons tantôt sur la question de savoir jusqu'à quel degré ces mesures peuvent être justifiées au point de vue de l'équité et de la morale, disons d'abord quelques mots sur les résultats auxquels elles aboutirent.
A juger d'après la puissance du levier que les dis-
positions suscitées mettaient entre les mains du gouvernement de Varsovie, on était en droit de s'attendre à ce qu'il n'eût plus aucune difficulté pour venir à bout de l'élément anarchique. — Munies de listes contenant les noms des principaux instigateurs de troubles, autorisées à choisir les individus qu'elles reconnaissaient aptes au service militaire, les commissions de recrutement étaient à même de faire enrôler et d'éloigner du pays la partie de la population qui, par sa conduite, contribuait à troubler l'ordre public. — Cela devait enlever au parti révolutionnaire ses instruments les plus dociles, ses affidés les plus dévoués, qu'il prenait parmi la population urbaine, où, en Pologne plus que partout ailleurs, se trouve une masse d'individus qui ont tout à gagner et rien à perdre au désordre. — En privant les chefs occultes et insaisissables du mouvement, de leurs soldats, de leurs émissaires subalternes auprès des masses qu'il s'agissait d'agiter, on espérait paralyser l'action du parti anarchique, on pensait rétablir dans le pays le calme nécessaire pour mettre à exécution les institutions libérales du programme qui réglait les actions du lieutenant de l'Empereur, et on comptait sur l'effet salutaire de ces institutions pour amener la pacification morale et définitive de la Pologne.
Malgré les probabilités qui existaient en faveur de la réussite de ce plan, il trompa l'attente de ceux qui l'avaient conçu. — Loin d'éviter l'insurrection, le recrutement ne fit qu'en rapprocher l'heure ; loin de diminuer le nombre des adhérents du parti d'action, il ne servit qu'à jeter dans ses bras une quantité de gens indécis jusque-là : tous ceux à qui on parvenait à persuader que leur tour d'être faits soldais viendrait incessamment. — Ce n'est qu'à Varsovie que la mesure
produisit l'effet qu'on en attendait, celui d'éclaircir les rangs des perturbateurs de l'ordre public, au point de rendre les troubles difficiles à organiser. Depuis le recrutement il n'y eut plus d'émeutes dans la capitale; dans tout le reste du pays, l'insurrection armée date du jour même où l'ordre de lever les recrues y fut connu. — A Varsovie, les sept ou huit cents recrues, désignées sur la liste des perturbateurs, furent toutes enrôlées, tandis que dans les provinces on n'eut personne ou presque personne de ceux qu'on voulait avoir ; à Varsovie, le recrutement mit fin aux démonstrations turbulentes, tandis que dans le reste du pays il provoqua le soulèvement général. — Cela prouve que la mesure, par elle-même, avait des chances de succès, à condition d'être appliquée avec l'énergie et la rapidité qu'on y mit dans la capitale, par suite de la parfaite connaissance qu'avait le gouvernement des menées du parti révolutionnaire, du personnel dont il disposait et des plans de ses chefs occultes, mais cela prouve aussi l'absolue ignorance où était le gouvernement concernant la disposition des esprits dans les provinces, le degré de confiance que méritaient les employés qu'il y entretenait, et les projets des meneurs du mouvement qui s'y préparait.
Cette ignorance était telle, que la réussite du recrutement à Varsovie fut regardée , par le marquis Wielopolski lui-même, comme un signe certain que la mesure aurait un plein succès dans les autres villes ; aussi, lorsque cinq jours après l'insurrection éclata dans les provinces, lhomme de Pologne qui en fut le plus surpris, était, sans nul doute, le marquis.
Quant au lieutenant de l'Empereur et aux personnes de son entourage, ils ne savaient et ne pouvaient
savoir, sur ce qui se passait dans le pays, que ce que leur en disait M. (le Wielopolski, dont la nationalité, les antécédents et l'intelligence hors ligne semblaient devoir être autant de gages que rien n'échapperait à sa pénétration, et qu'une mesure de l'efficacité de laquelle il s'était porté garant, ne pouvait manquer d'aboutir. — Abusé par les rapports d'une police politique mal organisée et mal faite, desservi par de faux amis, et trompé par des employés qui jouaient double jeu, le marquis fut induit en erreur, tant sur le degré de maturité auquel était arrivée la conspiration révolutionnaire dans les provinces que sur l'obéissance à laquelle il devait s'attendre de la part de fonctionnaires qu'il avait nommés lui-même , erreur que partagea le gouvernement, et qui devint la cause que l'on consentit à adopter une mesure dont les résultats furent diamétralement opposés à ceux qu'on en attendait.
Ce n'est pas à ce point de vue que la presse occidentale jugea cette question. — Se prévalant de la merveilleuse ignorance où elle est sur tout ce qui regarde la Russie et la Pologne, elle déclara que le mode de recrutement employé en 18G3 était un fait sans exemple dans l'histoire, tandis (m'en Pologne môme il avait été pratiqué pendant quarante années; — elle traita les captures nocturnes des recrues de férocité d'invention moscovite, tandis qu'elles n'étaient que la conséquence inévitable de la loi maintenue depuis 1816 par les députés polonais; — enfin elle proclama que le droit accordé aux commissions de recrutement, de cJwisir parmi les conscrits, était une mesure de tous points illégale.
Quant à cette dernière assertion, nous ne saurions dire qu'elle est erronée. — Le décret du 3/15
mars 1859, qui abolissait le choix et établissait le tirage parmi les conscrits, quoique n'ayant jamais été appliqué, n'en subsistait pas moins, et avait force de loi, puisqu'il avait été régulièrement promulgué et inscrit dans le bulletin des lois du royaume. — Pour que cette loi pût être regardée comme régulièrement révoquée ou amendée, il aurait fallu observer les mêmes formalités qui avaient entouré sa promulgation, formalités à la suite desquelles on aurait dû Yeffacer du code des lois. — Tant qu'elle restait dans le code, elle demeurait en vigueur, nulle communication d'un ministre, nulle résolution d'aucun conseil administratif n'ayant qualité légale pour abroger ou modifier un chapitre du code. — Quant au règlement du 3/15 mars, il fut si peu rayé du code, qu'il y figure encore, et l'unique base sur laquelle on se fondait pour ne pas l'appliquer, se trouvait dans un rapport qu'en date du 5/17 septembre 1862, M. le ministre de la guerre adressait au grand-duc, pour l'informer que S. M. avait ordonné que le recrutement s'exécutât suivant le mode de l'ancienne loi.
Cet ordre, malgré ce que sa forme peut avoir de surprenant pour nos lecteurs étrangers, était obligatoire pour le lieutenant du royaume, les coutumes administratives en Russie admettant cette manière de promulguer la volonté souveraine ; aux yeux des Polonais, le procédé devait paraître irrégulier, puisque le conseil d'État siégeant à Varsovie n'avait été ni entendu dans cette question, ni chargé de porter la décision souveraine à la connaissance du pays ; à l'étranger, enfin, on y vit une suspension arbitraire d'une loi non abrogée encore et, par là même, également obligatoire pour les gouvernés et pour le gouvernement, un abus
manifeste du pouvoir exécutif, une action de tous points illégale.
Arrêtons-nous à cette dernière version, et voyons jusqu'à quel point elle justifie le blâme rigoureux que la presse étrangère a jeté sur le gouvernement russe, en lui reprochant d'avoir commis un crime abominable, un attentat de lèze-humanité.
En Belgique, en Angleterre, en Suisse, dans les pays où le respect de la légalité est le plus développé, le fait de voir la police entrer de force dans une maison quelconque, en enfonçant les portes qu'elle trouverait fermées, et en brisant les carreaux pour escalader les fenêtres, serait un événement inqualifiable, qui suffirait pour provoquer une émeute dans la ville où il aurait lieu; — et pourtant il est des cas qui nonseulement rendraient un pareil procédé possible, mais qui lui mériteraient l'approbation unanime du public, — ce seraient les cas où il faudrait recourir à des mesures énergiques pour éteindre un incendie qui aurait éclaté dans quelque maison. — L'idée qu'il y a péril en la demeure ferait oublier qu'il y a eu violation manifeste de la loi qui déclare inviolable toute habitation privée, et on trouverait que le pouvoir exécutif a bien fait de passer par-dessus les formalités que la loi l'oblige d'observer avant que d'oser franchir le seuil d'une maison habitée.
En Pologne, do semblables cas, des circonstances qui justifient et exigent impérieusement l'application de mesures extraordinaires et cxtralégales se rencontrent d'autant plus fréquemment, que le pays se trouve, vis-à-vis du gouvernement, dans une situation extraordinaire el extralégale. — Ainsi, les convois du chemin du fer entre Kovno et Varsovie furent, pendant
quelque temps, attaqués par des bandes armées qui tiraient sur les waggons, et tuaient, sans distinction possible, et les soldats qui escortaient les trains, et les voyageurs qui y avaient pris place. — Malgré les nombreuses patrouilles qui parcouraient la ligne du chemin de fer, il était impossible de mettre fin à ces attaques imprévues, par la raison que les contrées boisées que traverse la voie ferrée offraient aux in surgés un refuge assuré. — En effet dans ces contrées se trouvaient des endroits où le chemin de fer, sur des distances de 30 kilomètres et au delà, passait par de longues percées, dont, pour économiser les frais de construction, la largeur n'était que d'une vingtaine de mètres, juste ce qu'il fallait pour niveler le terrain et pour établir les rails. — De cette manière, les arbres de la forêt, touchant presque les waggons, servaient d'embuscade aux bandes armées, qui tiraient à bout portant, en se cachant dans les buissons et derrière les gros troncs. —
Il est évident que cet état de choses ne pouvait être changé qu'en élargissant les percées, et en éloignant la ligne de lisière des forêts de celle du chemin de fer, c'est-à-dire, en établissant entre les waggons et ceux qui voudraient les attaquer sans être vus, une distance suffisante pour rendre incertain l'effet de leurs balles. — La distance à laquelle on s'arrêta, fut d'un kilomètre, on résolut donc d'abattre les forêts qui longeaient la ligne ferrée, sur une largeur totale de deux kilomètres.
L'immense surface qu'il s'agissait de déboiser représentait une valeur très-considérable, valeur dont il fallait tenir compte aux propriétaires des forets à abattre. — Pour cela pour que « V expropriation pour
- bi -
cause d'utilité publique » iïït faite régulièrement, la loi
prescrivait la marche que voici :
Sur un plan général levé par des arpenteurs patentés, on indique exactement les limites des fractions de terrain appartenant à tel ou tel propriétaire, et la qualité du bois qui s'y trouve. — Avec ces données en main, l'autorité executive chargée de l'opération fait le calcul des sommes qu'elle croit pouvoir offrir en retour des arbres abattus. — Ce calcul fait, on écrit aux propriétaires respectifs pour leur demander s'ils consentent à céder leur droit contre la somme indiquée. — Si le propriétaire accepte, l'affaire ne présente plus de difficulté; dans le cas contraire, et s'il demande plus qu'on ne lui propose, on en réfère à des experts jurés, qui décident arbitralement du montant de l'indemnité à laquelle il a droit. — Les sommes exigibles ainsi fixées et payées à qui de droit, l'acquéreur est libre de procéder à la coupe des bois qui sont devenus sa propriété légale.
Voilà les formalités qu'on aurait dû observer avant que d'abattre les forêts dont la proximité rendait la ligne ferrée de Varsovie impraticable, voilà ce qu'il était nécessaire de faire pour rester dans la voie légale, tout autre procédé étani éminemment arbitraire et illégal; et pourtant il nous semble qu'il ne se trouvera personne pour soutenir de bonne foi qu'on aurait bien l'ait de perdre plusieurs mois en levées de plans, en évaluations, en pourparlers avec les propriétaires, et de laisser pendant ce temps les insurgés tirer à brûlepourpoint sur les soldats qui escortaient les convois et sur les paisibles citoyens qui y voyageaient.
On commença par abattre le bois à la distance voulue, sans demander le consentement des proprié-
taires, sauf à les indemniser après; c'était une violation manifeste de la loi, un procédé anomal et essentiellement condamnable en temps de paix, mais c'était une mesure dictée par la voix impérieuse des circonstances, c'était un acte de sauvetage dont la valeur échappe à l'appréciation du légiste et qui n'a de mérite que par le succès. — La chose réussit; après l'élargissement des percées, les attaques par surprise des convois cessèrent ; donc la mesure était bonne ; — elle aurait été mauvaise, si elle avait manqué son but. — C'est bien là le jugement que prononcent, non-seulement les contemporains, mais l'histoire même, sur ce qu'on appelle les coups d'Etat, les plus anormales et les plus illégales de toutes les actions. — Qu'aurait-on dit du 18 brumaire, si l'entreprise du général Bonaparte avait manqué? — On y aurait vu un attentat inqualifiable contre les fondés de pouvoirs de la nation, l'action d'un insensé qui ose méconnaître le caractère sacré des élus du peuple, un crime irrémissible et digne du dernier supplice; — mais la tentative réussit, ce fut un trait de génie, un coup de maître, qui avait sauvé la France, en la délivrant de la domination d'une poignée de factieux qui y semaient le trouble et la discorde.
Voilà comment, on aurait jugé de la mesure adoptée sur les instances du marquis JVielopolski, si le recrutement avait mené au but qu'on voulait atteindre, celui d'éloigner du pays les conducteurs des émeutes, ces hommes au passé douteux et à l'avenir incertain, qui, en tout temps et tous lieux, se mettent au service de ceux qui ont intérêt à troubler l'ordre public.
Délivré de l'influence pernicieuse de ces agitateurs, le pays aurait attendu avec calme la mise à exécution
des institutions libérales qu'on lui avait promises; la nature élective de ces institutions leur aurait mérite la confiance générale; d'administratives qu'elles devaient être d'abord, elles auraient peu à peu adopté un caractère politique, et au lieu d'une contrée décimée par une guerre intestine, on aurait vu bientôt un royaume autonome, régi d'après des lois librement votées par des représentants du peuple librement élus ; — mais pour cela, il aurait fallu que le recrutement réussît partout comme il réussit à Varsovie, il aurait fallu que son résultat fût de calmer le pays, en désarmant l'insurrection. — C'est le contraire qui arriva. — Au lieu d'éviter la lutte armée, on n'aboutit qu'à en rapprocher le moment, — donc, la mesure était mauvaise; c'était, pour nous servir d'un mot de M. de Talleyrand, « c'était pis qu'un crime, c'était une faute, r> — mais ce n'était qu'une simple faute, et non pas un crime, un crime de lèse-humanité, comme la presse occidentale a voulu qualifier la malheureuse tentative du marquis JfricJopolski.
Outre le reproche d'être barbare et inhumaine, certains publi cistes ont voulu faire peser sur cette mesure la responsabilité morale de tout le sang qui a été versé en Pologne. — A les entendre, le pays ne songeait pas à se soulever. — On était mécontent du gouvernement, disent-ils, on trouvait les concessions qu'il venait de faire insuffisantes, on espérait en obtenir de plus larges par le moyen de pétitions respectueuses, d'adresses collectives appuyées de démonstrations populaires d'un caractère tout pacifique, et de nature plutôt religieuse que politique ; mais on était loin de penser à s'insurger, à rompre ouvertement avec le gouvernement. — Cette résolution de ne point sortir de la voie des pro-
cédés conciliants dut, nécessairement, céder devant l'exaspération que causait dans tout le pays ce recrutement, à l'occasion duquel se commettaient « des atro- * cités sans exemple dans l'histoire, et que la barbarie « moscovite était seule capable d'inventer. » L'agitation était extrême dans toutes les classes, et pourtant on hésitait encore à recourir aux armes, lorsque « les Moscovites r> jugèrent à propos de pousser le pays à bout « en joignant l'insulte à l'oppression. » — Le journal officiel de Varsovie, du 19 janvier, déclara que le recrute ment n'avait rencontré aucune résistance, et que lesconscritsavaient témoigné de l'empressement, de la bonne volonté et de la satisfaction môme à aller se former à l'école d'ordre que leur ouvrait le service militaire. — C'était, comme dit le prince Czartoryski, « cette goutte « de fiel qui fit déborder la coupe d'amertume; — la nation « s'insurgea (1). »
Ainsi, au dire de la presse polonophile, c'est le recrutement qui fut la cause de l'insurrection, que les chefs du mouvement n'avaient ni désirée ni préparée, et qui, peut-être, n'aurait jamais éclaté sans cet acte d'oppression inqualifiable et sans la manière insultante dont le gouvernement en avait annoncé l'accomplissement.
Que les journaux étrangers dévoués à la cause polonaise aient adopté cette version, cela ne saurait paraître étonnant, tant ils ont donné de preuves, non-seulement qu'ils ignorent, mais encore qu'ils persistent à vouloir ignorer combien il y a de fiction dans les faits que leurs correspondants leur donnent pour des réalités; — mais que le prince Czartoryski ait pu émettre une
(i) Voir à la page xxie de la brochure précitée.
assertion pareille, voilà qui doit sembler surprenant. — Plus que tout autre, le prince est en position d'avoir des renseignements exacts sur ce qui s'est passé en Pologne, et s'il affirme un fait qui, comme nous allons le prouver tout à l'heure, est incontestablement erroné, on est en droit de se demander s'il ignorait la vérité, ou s'il a voulu la déguiser à dessein. — Le caractère si honorablement connu du prince Czartoryski ne laisse subsister aucun doute sur cette question. — Incapable de dire sciemment une contre-vérité, il n'a pu en avancer une qu'en étant trompé lui-même, qu'en se fondant sur des rapports mensongers qu'on lui faisait concernant les plans et les moyens d'action, les intentions et les actes des chefs de l'insurrection. — Cela nous paraît indubitable et cela explique la présence de la phrase précitée dans la brochure publiée par le prince. Mais que dire alors des propagateurs de toutes ces fausses nouvelles, de tous ces faits controuvés? Quelle confiance méritent ces correspondances privées, ces communications semi-officielles qui n'ont d'autre but que de masquer la vérité, et qui la cachent avec tant de soin et d'habileté que personne, pas même le représentant avoué du gouvernement national, n'est instruit de ce qui se passe et se trame en Pologne? — Comment être surpris, après cela, que la presse étrangère ait été induite en erreur, qu'elle ait été victime de cette grande mystification européenne, à laquelle n'échappaient pas même les Polonais vivant hors de leur pays? — A cette heure, les ténèbres commencent à se dissiper, on s'aperçoit qu'il y a eu beaucoup d'exagération, beaucoup de fiction dans ce qu'on a avancé concernant la cause, le but et les chances de réussite de l'insurrection, on se met à rechercher la vérité ; on n'opposera donc pas une
fin de non-recevoir aux arguments par lesquels nous allons prouver que l'insurrection, préparée de longue main, était résolue avant qu'il fût question du recrutement, lequel, peut-être, en a précipité l'explosion, mais qui n'en est point la cause première.
L'autorité dont nous allons nous étayer ne saurait être révoquée en cloute, c'est celle de feu le comte « Ladisïas Stroynowski, le fondateur du Comité national » dont les notices fournissent des données exactes sur les plans et les tentatives du parti d'action (1).
En juillet 1862 déjà, le comte avait formé le dessein de décider les gentilshommes du district qu'il habitait à se joindre au parti d'action. — Dans ce but, il alla s'établir dans ses terres, où, aidé d'un ami, il se mit à persuader, un à un, les seigneurs des alentours de la nécessité d'une action décisive. — « Le» succès, est-il « dit à la page 78 de la brochure, répondit à la fin « aux démarches des deux amis, et le 6 décembre, « soixante -quatre seigneurs purent être réunis. — « Dans cette assemblée Stroynowski s'éleva contre le « parti des blancs, dont il fit remarquer l'influence pré- « judiciable au mouvement national, les tergiversa- « tions et les faiblesses. « —A la suite de ce discours, les gentilshommes réunis prirent la résolution « de « s'associer complètement à la direction du mouve- « ment national. »
Là ne s'arrêtait point l'activité du comte Stroynowski. — « Dans diverses réunions (page 80), soit à Varsovie, « soit dans plusieurs voïvodies, il fit d'énergiques re- « montrances sur le ralentissement des préparatifs à
(i) Voir le « Précis historique sur la Pologne » rédigé sur les notes du comte Ladisïas Stroynowski. — 1863. Genève, librairie M. H. Georg.
* la lutte. * — Les réunions dont il s'agit doivent avoir eu lieu en août et septembre, puisque à la même page il est dit : « Ces remontrances furent répétées en
* octobre, novembre et décembre 1862, et eurent pour u résultat d'amener une réunion de quelques commis- « saires du Comité national central, et d'anciens mem- « bres du Comité national » (fondé par le comte Stroynowski, page 9) « fermé en octobre 1862. »
« Ces patriotes, continue la brochure, animés du « désir de pousser les préparatifs du soulèvement, se « réunirent, au nombre de onze, le 1er janvier 1863, « à Gluchuwek (Mazovie), dans un domaine du comte « Stroy nowski. — Dans cette réunion, ils décidèrent u d'envoyer au Comité national une sorte d'Adresse « pour lui exposer les besoins de la situation, l'ur- « gence qu'il y avait à ne pas ralentir les préparatifs « de la guerre et à ne pas laisser tomber le pays dans « un calme qui énervait, sinon son patriotisme, du « moins la disposition dans laquelle il était de faire « un effort suprême pour chasser l'étranger. — Cette « Adresse fut rédigée et envoyée ; elle se résume dans « les trois points suivants :
1° « Prière au Comité national central de se prém senter en corps pour discuter sur la situation du u pays.
2° « Invitation audit Comité de faire connaître quels « sont les moyens de soulèvement dont il dispose et u quelles sont ses ressources financières ?
3° « Demande au Comité national central de faire « connaître s'il donnera son approbation à un soulô- « vement pour le 15 janvier, comme les conjurés de « toutes les parties de la Pologne le désirent et l'exi- « gent?
« Ce dernier point, tout important qu'il est, n'était « pas un empiétement sur les pouvoirs du comité cen- « tral; en effet, la date du 15 janvier avait été indi- « quée aux patriotes comme l'heure de l'insurrection ; « aussi, pour le cas où le comité central se serait « refusé à adhérer à la demande qui lui était faite, « l'adresse se terminait par la déclaration : « que la « lutte serait engagée le 15 janvier, quelle que fût la « décision du comité national central (1). »
Quelle curieuse révélation ! Et comme ce fait vient à l'appui de ce que nous avons dit plus haut sur ce qu'il y a d'indisciplinable dans le caractère polonais, qui n'obéit qu'aux inspirations de la passion, et refuse de reconnaître tout ce qui a, ne fût-ce que l'apparence d'une autorité, d'un pouvoir établi, quelles que soient la forme et l'origine de ce pouvoir. — Le comité national central, qui, quelques mois plus tard, devait prendre le titre de gouvernement national, était, à 1 époque dont nous parlons, le point de ralliement pour tous les patriotes; c'était l'endroit où se réunissaient les données sur les moyens d'action, d'où partaient les ordres concernant les préparatifs d'insurrection ; c'était l'autorité créée par la révolution même, autorité que reconnaissaient les comités établis dans les voïvodies, la nation entière, comme disaient ces messieurs; c'était donc, à ce titre, l'unique pouvoir régulièrement constitué, le gouvernement que le parti dévoué à la cause du peuple ne pouvait renier sans se nier lui-même.
Eh bien, c'est cette autorité suprême, ce gouvernement qu'ils disaient exister par la volonté du peuple polonais, qu'une poignée de gentilshommes, de seigneurs,
(I) Voir à la page 81 de ladite brochure.
comme il est dit dans la brochure précitée, réunis au nombre de onze, croyaient pouvoir inviter à comparoir, — et in corpore, s'il vous plaît, — devant cette sorte de tribunal improvisé, siégeant à Mazovie, sur une des terres du comte Stroynowshi. — S étant formés en comité de conjuration, pour engager la lutte (page 81), ces messieurs se croyaient en droit de demander compte au comité central et de ses actes et de l'emploi de ses ressources pécuniaires. — Ils vont plus loin encore, ils lui adressent la demande : « S'il consent à ce que le soulèvement général soit fixé pour le 15 janvier, » — et ils lui déclarent en même temps que ce soulèvement aura lieu à jour nommé, quelle que soit la décision du comité central.
Voilà bien encore l'indiscipline érigée en point d'honneur, car ce n'est pas pour s'en repentir que le comte Stroynowshi a noté ces faits dans ses mémoires, qu'en mourant il pria un de ses amis de publier. — En sa qualité de gentilhomme polonais, n'écoutant que la voix du courage et de la passion, le comte n'a pas senti ce qu'il y avait de pernicieux dans l'exemple que lui et ses amis donnaient à leurs compatriotes. — Il ne voit qu'une action pleine d'énergie, peut-être même une preuve de patriotisme dans l'événement qu'il relate, sans s'apercevoir de ce qu'il y a d'anarchique et d'antisocial dans le fait de ce comité de conjuration qui s'arroge le droit déjuger en maître des actes du comité central, sauf à voir son pouvoir méconnu par un comité quelconque, improvisé à la hâte, et dont les dispositions, à leur tour, seraient renversées par n'importe quel conciliabule de gentilshommes réunis pour délibérer sur les vrais besoins du pays. — Que devient la chose publique, que devient le patriotisme dans tout cela? —
En quoi cela avance-t-il la Pologne d'avoir un si grand nombre de fils prêts à lui donner leurs biens et leur vie, si personne ne consent à lui faire le sacrifice de son orgueil, de cette humeur altière et indomptable qui fait que tout Polonais se croit apte à commander, et se mépriserait le jour où il lui serait prouvé qu'il a obéi à n'importe qui l
Mais laissons là ce sujet sur lequel nous sommes revenus malgré nous, et à tort peut-être, puisque nous l'avons déjà traité plus haut. — Ce que nous voulions prouver par les citations empruntées au mémoire du comte Stroynowski, ce n'est pas que l'indiscipline soit la maladie chronique de la société polonaise, mais bien que le soulèvement de 1863 était préparé de longue main, et que l'insurrection aurait éclaté en tout cas, que le recrutement eût lieu ou non. — Ce fait ne saurait être révoqué en doute, en présence des détails que donne M. de Stroynowski sur les projets et les façons d'agir du « parti d'action. » — Quant à la question de savoir si le recrutement, comme l'ont prétendu certains journaux, a été cause que l'heure du soulèvement fut avancée, de sorte qu'il eut lieu en janvier, tandis que, d'après le plan primitif, il aurait dû être différé jusqu'au mois de mai, — les données dont nous disposons ne sont pas suffisantes pour la résoudre définitivement. — Ce qui saute aux yeux, c'est la coïncidence des dates : le 15 janvier ayant été désigné d'une part pour le commencement de l'insurrection, et d'autre part pour la levée des recrues. — Cela fait supposer que l'une de ces deux dispositions était la conséquence de l'autre, mais cela donne lieu à deux explications différentes du fait : ou le marquis Wielopolski , instruit de l'intention qu'avaient les chefs du parti d'action de faire soulever
le pays le 15 janvier, avait fixé la matinée môme de ce jour pour faire enlever et enrôler au service militaire les champions de l'anarchie; — ou les meneurs du mouvement révolutionnaire, informés que c'était le 15 janvier qu'aurait lieu le recrutement, avaient marqué le môme jour pour déclarer le pays en insurrection, afin d'attirer à eux tous ceux que la crainte d'être enrôlés ferait quitter leurs foyers. — Quant à nous, c'est cette dernière version que nous croyons devoir adopter comme étant plus vraisemblable. — Le gouvernement impérial , nous l'avons déjà dit, ne savait que ce qui se passait à Varsovie , et demeurait dans la plus absolue ignorance sur ce qui se tramait dans les provinces. — Cela était au point que l'organe du marquis Wielopolski, le journal officiel de Varsovie, dit, en parlant du recrutement : « Le résultat si satisfaisant « de cette importante opération dans la capitale fait « espérer qu'elle s'accomplira de la même manière « dans les provinces, et que, là aussi, les tentatives « des anarchistes, pour provoquer les troubles, reste- « ront sans résultat. » — Cet article, évidemment inspiré, estdaté du 19 janvier 1863, c'est-à-dire de l'avantveille du jour où l'insurrection éclata dans les provinces.
Quant aux Polonais, il n'y avait que le grand public, les masses, qui ignoraient les intentions du gouvernement et la portée des réformes entreprises; — les chefs de parti savaient jour par jour ce que l'autorité venait de résoudre, et on a vu des cas où tel ordre n'était pas encore arrivé à destination, que déjà le comité central en avait copie. — Que ce comité était instruit du jour où devait avoir lieu le recrutement, on ne saurait le révoquer en doute ; on peut donc
admettre qu'il a pris ses mesures en conséquence, en donnant le signal du soulèvement plus tôt qu'il n'aurait fait si le gouvernement n'avait pas résolu cette mesure.
Quoi qu'il en soit, c'est dans la nuit du 22 au 23 janvier 1863 que commença la lutte ouverte entre le gouvernement impérial et le parti révolutionnaire, lutte à laquelle ce dernier préluda par une sorte de Saint- Barthélémy, en attaquant, simultanément dans plusieurs provinces, les garnisons dans les villes et les détachements cantonaux dans les villages, et en tuant un grand nombre de soldats qui furent surpris et égorgés dans leurs lits.
Depuis lors, le sang n'a cessé de couler. — Après quelques essais infructueux de tenir la campagne et d'opposer aux troupes russes des bataillons réguliers, des masses comptant par milliers, les insurgés revinrent au système des bandes isolées agissant par surprise, ce qui leur offrait le double avantage de pouvoir faire beaucoup de mal aux Russes, et d'établir dans le pays même une sorte de régime de terreur fondé sur l'ubiquité de leurs cohortes.
N'attaquant jamais, sans nécessité absolue, des forces supérieures, enlevant les postes isolés, détruisant les détachements relativement faibles, les légions insurrectionnelles se retiraient ou se dispersaient à l'approche d'un corps d'armée nombreux, mais elles se ralliaient et se reformaient aussitôt, et quelques jours suffisaient pour les voir reparaître là où on s'y attendait le moins, à des distances souvent fort considérables de l'endroit où elles avaient été la veille, de sorte que ni les Russes no savaient où les atteindre, ni les citoyens demeurés paisibles n'étaient rassurés qu'elles
n'auraient pas un compte sanglant à rendre sur ce qu'on appelait « leur manque de patriotisme. »
II n'entre pas dans le plan de cet ouvrage de relater les péripéties de cette guerre de partisans, où les grandes batailles t'ont défaut, tandis que les rencontres meurtrières sont quotidiennes. — L'histoire de cette lutte ne saurait être écrite de nos jours, tant les détails abondent, tant les relations concernant un seul et même fait sont contradictoires. — Laissons donc à la génération future le soin de démêler ce qu'il y a de vrai ou de faux dans les assertions des deux partis combattants, et passons à la question qui fait le sujet du chapitre suivant , celle de savoir quel effet les événements de la Pologne produisirent sur l'opinion publique et sur la presse en Russie.
Le public n'attache d'abord que peu d'importance à l'insurrection. — La presse traite les Polonais de « frères égarés. » — L'immixtion étrangère réveille le sentiment national. — La presse en profite pour combattre le parti des rêveurs politiques. — Son langage devient passionné. — Elle détermine la nomination du général Mouraniefl, dont elle prône les qualités. — L'apparition des dépêches de juin 1S83 augmente l'exaltation de la presse. — Elle ne connaît plus de mesure et prêche l'extermination de la Pologne. — Le grand-duc Constantin ne cédant pas à cette pression, c'est contre lui que se tourne le courroux du journalisme.
Dans le commencement, l'insurrection polonaise semblait peu importante au public russe. — Jugeant la situation d'après ce qu'en avaient dit les rapports officiels et les articles de la Gazette de Varsovie, éditée sous les auspices du marquis Wielopohki, le public, en Russie, demeura persuadé qu'on aurait bientôt raison de ce qu'on lui dépeignait comme une émeute populacière, une tentative d'insubordination, et non pas comme un soulèvement populaire, une insurrection générale. — Cette persuasion était aussi celle du gouvernement, qui ne prit d'abord que des mesures toutes locales pour réprimer les désordres et pour punir les fauteurs de troubles, les chefs du mouvement, que l'on croyait être si peu nombreux et si peu influents
qu'on parviendrait à les isoler complètement, en les
privant du concours de la partie de la population que leurs discours incendiaires avaient égarée. — Pour cela, pour faire rentrer dans leurs devoirs ces soldats de l'émeute, ces « hommes égarés, » que l'on croyait surexcités plutôt que véritablement hostiles au gouvernement, on pensait qu'il suffirait de leur promettre l'oubli de leurs actes récents de révolte; aussi leur offrit-on une amnistie complète (12 avril '31 mars) s'ils voulaient déposer les armes jusqu'au 13/1 mai. — La proclamation du comité central de Varsovie, qui rejeta l'amnistie, et les progrès rapides que lit l'insurrection, vinrent bientôt prouver au gouvernement combien il s'était trompé sur les véritables dispositions des habitants du royaume.
Quant à la presse russe, elle partagea l'erreur où était le gouvernement concernant l'importance réelle du mouvement insurrectionnel en Pologne, et elle n'y vit longtemps qu'une série de tentatives isolées, d'entreprises criminelles et trop irréfléchies pour pouvoir devenir dangereuses à l'influence que la Russie exerçait sur le pays. — Traitant les Polonais de « frères égarés, » la presse russe s'attendait à voir l'insurrection domptée en très-peu de temps, et, dans cette prévision, elle s'appliquait à prouver que le gouvernement ferait bien de se montrer généreux et clément envers la nation polonaise, « qu'il serait injuste de vouloir » rendre responsable des déportements de quelques « forcenés et de tètes chaudes entraînées par eux. -
En relisant les journaux russes du commencement de l'année 1863, on est frappé de la réserve qu'ils mettent dans la manière dont ils parlent des événements qui alors se passaient en Pologne. — Ne pou-
vaut laisser leurs lecteurs sans les instruire de ce que faisaient les insurgés, ils leur parlent de tel assassinat, de telle surprise nocturne d'un poste isolé, de tel vol, avec ou sans effraction, commis au détriment d'une caisse publique ; mais ils évitent soigneusement d'augmenter encore l'indignation du public par des réflexions destinées à aggraver les torts des coupables.
Cette modération, la convenance des formes dans les discussions et les assertions des journaux russes nous ont fait dire, au mois d'avril 1863, en parlant de la presse russe (1) :
Jamais on n'y trouve de ces phrases destinées à capter le jugement du lecteur, en s'adressant à sa sen sibilité plutôt qu'à sa raison : « Mères de famille, ne « frémissez -vous pas d'horreur à la pensée de ces fa- -• milles entières dont le patriotisme désarmé est puni « par une extermination sauvage (2)? »
Jamais on n'y rencontre la relation de faits fort sujets à caution, accompagnée de termes hostiles qui condamnent l'accusé sans preuve aucune de sa culpabilité, comme par exemple : « La Pologne est entourée « d'un cercle de fer par ses voisins, dont l'un, à la
- honte de notre siècle, intervient ostensiblement en
- faveur des Russes, lesquels, semblables aux hordes » sauvages, mettent à feu et à sang des contrées en- « tières (3). »
Jamais, l'exactitude d'une série d'accusations atroces ayant été révoquée en doute par quelque autre feuille, aucun journal russe ne reprochera à cette feuille :
(1) Voir ma : « Question polonaise. » Bruxelles, 1803. - Office de publicité.
(2) Voir le Siècle du 10 mars.
(5) Voir le Siècle du 15 mars.
« D'avoir déclaré dans un article qui fait [roi:! au cœur « à force de scepticisme, qu'il est impossible de rien dis- « tinguer au milieu du double courant de nouvelles ^ contradictoires (1). »
Jamais, et quelle que soit sa conviction, aucun publiciste russe ne se permettrait d'accuser les partisans de la grande monarchie sla\o-polo)iaise : « d'imbécillité « providentielle qui permet d'espérer tout, même lm- « vraisemblable et l'impossible (2). »
Toutes ces intempérances de plume sont absolument étrangères au journalisme russe, qui ailirme avec circonspection, qui discute avec calme et d'où sont rigoureusement bannis les insinuations virulentes, les termes offensants, les excitations à la haine.
De cette réserve, les journaux russes ne se départent jamais, quel que soit le sujet qu'ils traitent, et quelle que soit la tentation qu'ils doivent éprouver d'ajouter des paroles sévères aux tristes faits qu'ils ont à relater.
Ainsi, dans le n° du 24 janvier 1863, la Gazette de Moscou raconte l'attaque nocturne des soldats russes, par laquelle débuta l'insurrection dans la nuit du 10 au 11 (22-23) janvier. — Elle dit que des soldats ont été étouffés au lit, que le lieutenant Rapp a été poignardé, qu'au sergent ScJcuko on a coupé la langue, et elle termine ce tableau sans y ajouter un seul mot capable d'augmenter encore le ressentimenl des soldats et du public russe, — et pourtant une exclamation comme celle que nous avons emprui tée au Siècle, « ne
(1) Voir l'Opinion nationale du \ô mars. {■2) Voir l'Opinion nationale du 12 mars.
frémissez-vous pas d'horreur, etc., etc., » — aurait été fort pardonnable.
Le môme journal reproduit une lettre adressée à la gazette allemande National-Zcitung, qui affirme que par la diligence (train de poste) on a renvoyé de Sedliz à Varsovie les boyaux du général Tscherkassoff, assassiné sur la grande route par les insurgés, récit que la Gazette de Moscou laisse sans commentaire aucun, — et pourtant, en traduisant le texte allemand, il est impossible que le publiciste russe, pour nous servir des termes qu'emploie YOpinion nationale, « n'ait pas eu froid au cœur. »
Le louable scrupule de conscience qui empêche les rédactions des journaux russes d'exciter les sentiments haineux des partis, leur fait saisir avec empressement chaque occasion de diminuer le ressentiment que le public russe doit éprouver aux récits de ce qui se passe en Pologne. — Ainsi le journal (russe) de Saint- Pétersbourg avait annoncé que les insurgés s'étaient emparés d'une somme d'argent que le général Sinelnikoff devait remettre à l'intendance de Brests. — Huit jours après, ayant eu la preuve de l'inexactitude de cette nouvelle, il eut soin (28 janvier) de la démentir aussitôt. — Cette rectification fut reproduite par la plupart des grands journaux, qui s'empressèrent d'annoncer que l'accusation portée contre les insurgés était dénuée de fondement.
Cette tendance essentiellement conciliatrice de la presse russe, dont, en mars 1863, nous finies l'éloge qu'on vient de lire, ce langage calme et digne se maintint jusqu'à la mi-avril, jusqu'à l'apparition dans les feuilles publiques des dépêches que les trois puissances protectrices de la Pologne crurent devoir adresser
au cabinet de Saint-Pétersbourg dans le but d'aplanir les difficultés qui s'étaient élevées entre l'empereur Alexandre II et ses sujets polonais.
jLe contre-coup de ces dépèches sur le journalisme russe se lit sentir immédiatement. — La prétention des cours étrangères de s'immiscer dans une question qu'en Russie on regardait comme an différend de famille, jointe au langage provocateur et haineux de certaines feuilles étrangères, réveillèrent en même temps et l'orgueil national du pays, et le ressentiment de la presse, qui se vit traînée dans la boue pour n'avoir pas applaudi à outrance à ce qu'on appelait déjà » la résurrection de la Pologne indivise de 1772. »
Se sentant blessé par l'ingérance inattendue des puissances protectrices de la Pologne, et se faisant illusion sur la vraie portée de cette démarche, le public russe crut à une intervention armée en faveur de l'insurrection, et vint se ranger spontanément autour du drapeau national, lequel, en Russie, est représenté par la personne du Czar. — Des adresses protestant du dévouement du pays, des offres de service, des lettres mettant à la disposition de l'Empereur la fortune de leurs auteurs, arrivaient de toutes parts. — Les corporations nobiliaires, les conseils communaux, les universités, et jusqu'aux sociétés religieuses des « anciens croyants », tous rivaliseront d'empressement pour dire au souverain, qu'en cas de guerre contre une coalition européenne il pouvait disposer de leur avoir et de leur sang.
Quoi qu'en aient dit certains journaux étrangers systématiquement hostiles au gouvernement russe, ces élans de patriotisme étaient spontanés et sincères. La presse indigène n'avait pas besoin de stimuler le zèle
du pays qu'elle voyait prêt à se lever comme un seul homme pour repousser l'agression étrangère, elle se borna donc à enregistrer les unes après les autres les différentes adresses de dévouement, sans faire aucun effort pour en provoquer de nouvelles par des éloges pompeux prodigués aux auteurs de celles qui venaient de paraître.
Telle fut l'attitude générale de la presse russe, lorsque le rédacteur en chef d'une des feuilles les plus répandues eût l'idée que le moment était propice pour rendre un service signalé à la bonne cause, à la cause du progrès réel, de ce progrès qui résulte du développement régulier des forces morales et des institutions libérales du pays, qui procède avec réflexion en évitant les transitions trop rapides, qui n'abat rien sans savoir exactement ce qu'il mettra à sa place.
Que la Russie, en cas d'invasion étrangère, était indivise d'opinions et d'intérêts, que tous les partis, quelles que fussent leurs aspirations, étaient prêts à sacrifier le but qu'ils poursuivaient pour ne plus penser qu'à la défense de la patrie commune, c'est ce que le mouvement national de 1812 et celui *du mois d'avril 1863 avaient prouvé d'une manière irrécusable, il ne s'agissait donc pas de paralyser dans le présent l'action d'aucune minorité hostile au gouvernement. — Toutes les inimitiés avaient disparu devant l'idée d'une agression étrangère, sauf à reparaître le jour où le danger aurait cessé, où la paix extérieure assurée aurait ramené les divers partis à se préoccuper de la forme et de la portée des améliorations intérieures répondant au programma qu'ils auraient voulu réaliser.
En présence de cette trêve générale, et clans la pré-
vision qu'à la fin de la crise les scissions intérieures ne manqueraient pas de revivre, l'éminent rédacteur en chef de la Gazette de Moscou comprit combien les circonstances étaient favorables pour délivrer la société russe d'un élément morbide qui s'était formé dans son sein, d'une sorte de cauchemar qui pesait sur elle sous forme, je ne dirai pas d'une association ou d'un parti, mais bien d'une école, d'une secte politique, à laquelle appartenaient quelques-uns parmi les plus jeunes de ses membres.
Ce schisme aux dogmes anti-sociaux, dont, pour la Russie, M. Hertzen s'était fait l'apôtre, y trouva un nombre d'adeptes d'autant plus considérable, que c'est parmi les tout jeunes gens que le publiciste de Londres rencontra ses lecteurs les plus assidus. — Plus les doctrines de M. Hertzen étaient excentriques, plus elles devaient paraître attrayantes à des intelligences non rassises encore, à des imaginations ardentes qui ne s'arrêtaient jamais devant la question de savoir si toutes ces belles phrases avaient ou n'avaient point un sens réalisable ; aussi l'école Hertzen eut-elle des milliers d'adhérents. — Les corps de cadets, les gymnases, les universités renfermaient une quantité de « kertzenistes, « qui, en quittant les bancs du collège pour entrer dans la vie active, y transportaient les nouvelles théories sociales du maître, ou plutôt ce qu'ils croyaient être les théories de M. Hertzen, parmi les écrits duquel chacun avait pris ce qui lui convenait le mieux dans les feuilles éparses qu'il avait pu se procurer en trompant la surveillance de la censure. — De ces fragments, de ces articles tronqués, chacun s'était formé un tout, dans la composition duquel son imagination entrait pour beaucoup plus que les écris du
publiciste de Londres, de sorte que sous le nom de M. Hertzen se débitaient les paradoxes les plus absurdes, les maximes les plus immorales, des principes dont l'application aurait rendu impossible le maintien de tout contrat social.
Parmi les officiers des grades inférieurs, les jeunes employés civils, les artistes, les hommes de lettres, j'ai connu bon nombre de « hertzenistes, » et j'ai été surpris de voir quel chaos d'idées contradictoires régnait dans la plupart de ces jeunes têtes. — C'étaient des préceptes monstrueux émis sous prétexte de l'amour du prochain, des mesures d'un arbitraire révoltant recommandées au nom de l'égalité des droits de tous, des moyens coercitifs d'une barbarie inouïe, proposés pour établir la liberté et la fraternité. — Tout cela était débité avec cette assurance qui est le propre des hommes qui ont peu réfléchi, avec ce contentement de soi-même qui caractérise les intelligences arrêtées à la moitié de leur croissance. — Cela faisait peine à voir et pitié à entendre ; d'autant plus qu'aucun argument, aucun raisonnement n'avait prise sur ces entendements déraillés, qui n'avançaient que par sauts et par bonds en obéissant à l'impulsion irrésistible d'une imagination extravagante et désordonnée.
Malgré cela, malgré ce qu'il y avait d'irrationnel et d'éphémère dans les doctrines que prêchaient les élèves mal venus du professeur mal inspiré de Londres, la clientèle de M. Hertzen ne fut pas sans exercer une certaine influence sur l'opinion publique, et même sur les résolutions du gouvernement en Russie. — La manière tranchante dont ces messieurs blâmaient tout ce que faisait le gouvernement, l'assurance avec laquelle ils soutenaient qu'eux seuls, eux et le pro-
phète d'outre-mer, professaient des principes vraiment libéraux, la hardiesse de leur langage et l'amertume de leur critique, tout cela finit par l'aire de l'impression, sinon sur le grand public russe, du moins sur les esprits timorés, tant parmi les administrés que parmi les administrateurs.
A force de s'entendre dire que tout allait mal, que toutes les mesures récemment prises étaient mauvaises, que la situation n'était pas tenable, qu'une crise était éminente, bien des personnes commencèrent à douter de l'avenir, à accuser le gouvernement d'imprévoyance, de sorte qu'un malaise assez général se fit sentir dans la société. — On s'inquiétait sans savoir pourquoi, on tremblait devant un danger inconnu, on craignait un malheur qui n'avait encore ni nom ni forme précise, mais qui pesait sur la société comme un cauchemar et l'empêchait de respirer librement.
D'autre part, les hommes en place, les fonctionnaires plus ou moins haut placés, se voyant en butte à des accusations perfides, répandues de vive voix dans le pays et répétées par la presse de Londres, finirent par s'inquiéter de l'impopularité qui menaçait de les frapper. — Soit qu'ils doutassent réellement delà valeur des principes qu'ils avaient professés jusque-là, et qu'ils adoptassent de bonne foi les manières de voir du parti ultra-libéral, soit qu'ils ne songeassent qu'a mériter le suffrage des critiques indigènes et de la presse étrangère, — il y eut, parmi les hommes d'État russes, quelques-uns assez faibles ou a^ssez poltrons pour se mettre ouvertement en frais de coquetterie avec l'école des réformateurs imberbes qui rêvaient la réorganisation des bases de la société humaine. — On flattait les goûts des représentants de la - jeune
Russie, » on eut l'air d'approuver les théories extravagantes qu'ils prêchaient, on affectait des allures débonnaires, on prodiguait des poignées de mains, le tout pour se rendre populaire ; et mainte mesure administrative, maint discours prononcé dans les Conseils du gouvernement n'eut d'autre but que de mériter les applaudissements de la galerie, de gagner une motion honorable dans les colonnes du « Kolokol. » — Cette chasse à la popularité menaçait de devenir un mal réel, à cause de la direction qu'il fallait suivre pour l'acquérir, aussi le public réfléchi ne tarda-t-il pas à s'en inquiéter sérieusement, en voyant qu'il n'y avait pas d'idée assez fantasque, de projet assez excentrique qui ne trouvât quelque défenseur parmi les hommes en place, et parfois même parmi les hommes haut placés. — Une masse de phrases ronflantes, de propos oiseux et dénués de valeur pratique furent colportés par le pays, comme autant de preuves de la sympathie de certains hommes d'État russes pour les doctrines de M. Hertzen, ce qui donnait à la politique du gouvernement une apparence aventureuse qui finit par ébranler la confiance du public, dont les craintes d'une crise prochaine, d'une catastrophe terrible augmentaient de jour en jour.
L'idée d'un danger qui menaçait la société était si généralement répandue que, non-seulement à l'étranger mais en Russie môme, on croyait à l'existence d'une vaste conspiration, d'une quantité de sociétés secrètes organisées dans le but de renverser l'ordre de choses existant, et assez puissantes sinon pour réussir dans leurâ tentatives, du moins pour amener des troubles sérieux.— Cette attente vague d'un danger inconnu faisait que la société vivait sous le poids d'une
oppression semblable à celle que nous éprouvons à l'approche d'un orage. — On respirait avec peine, on était inquiet sans cause apparent e, on sentait ses forces paralysées sans savoir comment se soustraire au malaise qu'on éprouvait.
C'est de cet état atonique que quelques publicistes russes résolurent de tirer leurs compatriotes, en attaquant ouvertement les théories sociales de M. Hertzen, et les conséquences absurdes qu'en avaient tirées ses adeptes. — Jusqu'en 1862, toute discussion à ce sujet était impossible, vu que la censure refusait son imprimatur à tout article où il était question des publications prohibées du réfugié de Londres. — Le nom seul de M. Hertzen, ou une citation empruntée à un de ses ouvrages, aurait suffi pour mire interdire l'écrit qui en aurait fait mention. — Depuis 1862, la censure se montra moins rigoureuse ou plutôt moins illogique ; elle ne s'opposa plus à ce qu'on combattît les arguments de M. Hertzen, dont les écrits, malgré sa surveillance, circulaient par toute la Russie. — Dans le courant du printemps de cette année, il y eut le premier exemple d'une publication concernant M. Hertzen et ses écrits que la censure ne mit point cà l'index, fait qui parut si extraordinaire que le « Kolokol » du 8 avril 1862 le communiqua à ses lecteurs, en se réjouissant de ce que la censure avait consenti « à enlever la feuille de vigne « qui couvrait le nom de M. Hertzen, pour indiquer qu'il « appartenait nu nombre des objets dont la bienséance « ne permet point de parler en public. »
Le contentement qu'éprouva le rédacteur du « Kolokol *, en voyant que son nom pouvait reparaître dans la presse russe, dut ne pas durer longtemps. — A peine l'interdit levé, les feuilles publiques commencèrent à
parler de M. Hertzen et de ses théories sociales, mais c'était pour démontrer ce qu'il y avait de faux, d'exagéré, de profondément impraticable clans ses doctrines, pour prouver que ses préceptes, appliqués à la vie réelle, auraient pour résultat la dissolution finale de la société humaine.
Cette campagne contre l'école des « hertzenistes * , à laquelle les journaux les plus répandus prirent une part active, n'aboutit pourtant à aucun résultat satisfaisant. — Le public réfléchi n'avait pas besoin d'être convaincu ; il savait à quoi s'en tenir sur la valeur des théories socialistes que prêchaient les disciples de M. Hertzen; les argumentations des journaux ne lui apprenaient donc rien de nouveau et ne servirent qu'à l'inquiéter, puisque le soin qu'on mettait à combattre l'influence des principes antisociaux prouvait qu'on les croyait fort répandus dans le pays.
Quant aux adhérents et aux émules de M. Hertzen, comme les rédacteurs de la feuille clandestine «■ Wêlikarouss », les auteurs des proclamations faites au nom de la « jeune Russie » et autres, il est évident qu'aucun raisonnement logique ne pouvait avoir prise sur leur entendement. — Ce n'était pas en réfléchissant qu'ils étaient parvenus à se former les convictions qu'ils avaient ; ce n'est pas leur raison, c'est leur imagination, leur fantaisie surexcitée qui avaient créé le tableau bizarre d'un contrat social irréalisable; c'est parce qu'ils ne voulaient ou ne pouvaient pas raisonner d'une manière logique qu'ils croyaient à la valeur de leurs théories ; — ce n'était donc pas par le moyen d'un raisonnement logique qu'on pouvait espérer les faire revenir de leurs erreurs.
Voilà ce que, seul entre ses confrères, comprit le
spirituel rédacteur en chef de la Gazette de Moscou. Il comprit que ce n'est pas à l'entendement mais à l'imagination des disciples de M, liai zen qu'il fallait parler; que la puissance de l'école provenait, non pas de la force des convictions de ses adhérents, mais delà disposition, inhérente à la jeunesse, de s'enthousiasmer pour toute idée nouvelle ; — il comprit donc qu'il suffisait d'offrir à ces têtes exaltées un autre idéal que celui qu'ils poursuivaient, pour leur faire abandonner leurs théories transcendantes et pour diriger vers un but patriotique, un but réalisable, toute cette fougue juvénile, qui avait besoin de se passionner pour quelque chose. Voilà à quoi M. Kotkoff s'appliqua avec autant de zèle que de talent. — Au lieu d'une Russie idéale, destinée à régénérer le monde civilisé, en faisant sur ellemême toutes les expériences que les communistes et les socialistes regardent comme devant précéder l'époque de la félicité parfaite; au lieu d'une Russie qui consente à son propre démembrement pour prouver le respect qu'elle a pour le droit des nationalités, qui demande l'abolition de toutes les lois existantes pour laisser au peuple le soin d'en inventer de nouvelles, qui proclame l'égalité, non-seulement des conditions mais même des fortunes, qui établit sur son sol la vraie liberté, la liberté absolue, laquelle permet à chacun de faire ce que bon lui semble ; — au lieu de cette Russie que rêvaient les adhérents de M. Hertzen, M. Kotkoff leur montra une Russie palpable, grande par le caractère de son peuple, puissante par le principe de son indivisibilité, prospère par les institutions libérales qui s'y développaient. — Cet appel aux sentiments patriotiques eut un succès d'autant plus éclatant, qu'il fût fait au moment même où l'immixtion étrangère faisait croire
à la possibilité d'une intervention armée, d'une violation des frontières de la Russie. — Les articles de M. Kotkoff eurent un retentissement immense ; son journal jouit bientôt d'une popularité sans exemple en Russie, et le parti des « hertzenistes » fut si bien vaincu, qu'à l'heure qu'il est non-seulement personne n'appartient plus à cette phalange de rêveurs socialistes, mais personne ne veut convenir qu'il y ait jamais appartenu. — Le charme est définitivement rompu, les écrits de M. Hertzen n'ont plus la moindre influence en Russie ; pour lui, la postérité a commencé. — La confiance dans le gouvernement est revenue, et la société se voit délivrée de l'espèce de cauchemar qui l'oppressait depuis si longtemps.
Voilà les titres qu'a M. Katkoff à la reconnaissance de ses compatriotes ; titres sur l'importance et la légitimité desquels nous avons cru devoir nous appesantir d'autant plus que, dans le reste du présent écrit, nous n'aurons guère l'occasion de faire l'éloge de la direction que poursuivît depuis lors cet écrivain de talent.
On comprend aisément que dans ces hymnes chantés à la louange de la Russie glorieuse et invincible, la durée inopinément longue de la résistance des Polonais insurgés formait une dissonance des plus choquantes ; aussi la presse patriotique se mit-elle à insister sur l'absolue nécessité « d'en finir au plus tôt r> avec l'insurrection. — La modération, dont jusque-là la presse russe avait donné un si bel exemple, disparut peu à peu, pour faire place à un langage violent, à des cris d'impatience qui demandaient l'application de « mesures énergiques » capables de briser la résistance de cette poignée d'hommes qui ne voulaient pas plier devant la force du pouvoir établi.
C'est sous l'influence de la pression exercée par les journaux patriotiques que le général Mourawieff fût appelé au poste de gouverneur général de Wilna. Cette nomination dut singulièrement flatter l'amourpropre des feuilles qui y avaient contribué, puisqu'elle offrait le premier exemple d'une action directe exercée par la presse sur les résolutions du gouvernement. — On savait M. de Mourawieff assez mal en cour; on lui connaissait une quantité d'ennemis personnels, dont quelques-uns très -haut placés; on n'ignorait pas qu'il était très -impopulaire, presque aussi impopulaire que le fût, dans le temps, le comte Kleinmickel; c'était donc un vrai triomphe que d'avoir imposé ce choix au gouvernement, et il ne s'agissait plus que de le faire ratifier par l'opinion publique, en démontrant combien la Russie avait à se féliciter de cette nomination.
C'est à cela que la presse s'appliqua avec un soin tout particulier, un zèle d'autant plus grand que les procédés du général permirent d'espérer que les provinces soumises à son action ne résisteraient pas longtemps aux* mesures énergiques * qu'il crût devoir prendre pour rétablir l'ordre.
Partant de l'idée qu'une insurrection est une calamité publique, un fléau envoyé parle ciel, et dont le poids doit être supporté, à parties égales, par tous les habitants du pays, M. de Mourawieff conclut qu'il était du devoir de tous les bons citoyenne coopérer à la cessation d'un si grand malheur; il en appela donc au concours de tous pour l'aider à étouffer l'insurrection , et comme il n'était pas certain de l'empressement des indigènes, il eut soin de s'assurer le bon vouloir de tout le monde, en établissant un état de choses tel que
chacun était personnellement intéressé à le faire cesser le plus tôt possible.
Dans ce but, le général proclama le principe de la solidarité entre les habitants paisibles et les émeutiers, en décrétant qu'ils seront cautions les uns des autres.
Ainsi, les sommes enlevées par les bandes armées aux caisses communales ou à celles du trésor, étaient réparties entre les propriétaires fonciers de tout le pays, qui devaient payer chacun leur quotité sous peine d'exécution militaire.
Quelques gentilshommes habitant leurs campagnes les ayant quittées pour aller rejoindre des bandes d'insurgés, tous les propriétaires fonciers furent mis en état d'arrestation; un ordre du général Mourawieff leur interdit de quitter leurs terres sans sa permission, ordre tellement sévère que ceux qui l'avaient enfreint virent leurs biens mis sous séquestre et leurs familles transportées au chef-lieu du district, où elles étaient placées sous la surveillance de la police.
Les meurtres commis dans les villages et dans les biens privés, si les meurtriers n'avaient pu être pris, retombaient sur la population entière du village ou sur le propriétaire du bien ; on leur imposait une amende proportionnée à la gravité du crime, ou même — comme cela se fit pour l'établissement seigneurial de Granopole, le château près du bourg Bogdanzi et autres — on détruisait de fond en comble le village ou le bourg où l'assassinat avait été commis.
Ces mesures et d'autres semblables ne purent manquer de produire de l'effet. — Sous la pression immense qu'on exerçait sur lui, le pays fut si bien comprimé que tout se soumit, que l'insurrection fut étouffée, et que les adresses de dévouement vinrent bientôt pro-
tester de l'attachement sincère de toutes les classes au gouvernement légitime, représenté par le général Mourawieff,
Sans trop s'appesantir sur les détails des mesures prises par l'homme de son choix, la presse russe s'appliqua surtout à mire sonner bien haut les résultats obtenus par le général. — Cette « pacification du pays», opérée en si peu de temps, prouvait non-seulement les capacités hors ligne de M. de Mourawicjf, mais elle établissait un fait bien autrement important aux yeux de la presse : à savoir que l'opinion publique (lisez : la presse) avait eu raison en insistant sur la nécessité de ces « mesures énergiques », qui avaient donné de si excellents résultats, et qu'ainsi le gouvernement ferait bien, à l'avenir, de se laisser guider par les "hommes de plume qui lui avaient donné de si bons conseils. — Voilà le fond et le vrai sens des articles louangeurs à l'adresse du général Mourawieff qui parurent dans les feuilles publiques, et principalement dans la Gazette de Moscou. — C'étaient, sous prétexte de félicitations offertes au général, des compliments empressés que les rédactions s'adressaient à elles-mêmes, des variations diverses sur ce thème unique : « Écoutez « ce que nous disons, suivez les avis que nous vous don- « nons, et tout ira bien! »
Plus la presse à direction ultra-patriotique, ou plutôt son organe principal, la Gazette de Moscou, se complaisait à l'idée d'une action immédiate exercée sur les résolutions du gouvernement, plus devait lui paraître choquante la manière d'agir du grand-duc Constantin, qui semblait décidé à ne pas tenir compte des cris d'impatience et des chants de victoire du vainqueur de M. Hertzen.
Malgré les arguments qu'accumulait la Gazette de Moscou afin de démontrer que pour sauver la Pologne il fallait employer des « mesures énergiques », c'est-àdire des mesures extralégales empruntées au code du régime dictatorial, malgré les parallèles que plus tard elle affectait de tirer entre le héros de Wïlna et l'administrateur du royaume de Pologne, parallèles toujours désavantageux à ce dernier, le grand-duc persista à maintenir la légalité, jusque dans les mesures de rigueur qu'il se vit obligé de prendre. — Partant du principe que personne ne pouvait être rendu responsable des actions d'autrui, il poursuivait les fauteurs de troubles, les malfaiteurs, les assassins, mais il ne poursuivait qu'eux et leurs complices, sans étendre la vindicte publique sur les classes auxquelles ils appartenaient, sur leurs familles, ou sur les propriétaires du sol qui avait été le théâtre des crimes commis. — Il allait plus loin encore dans le strict maintien du principe qui déclarait la nation polonaise irresponsable des méfaits d'une minorité turbulente, car, loin de ne penser qu'à dicter des ordonnances à action temporaire, lancées dans le but de paralyser les efforts des émeutiers, le grand-duc ne cessa de se préoccuper des intérêts de la population demeurée paisible, à l'intention de laquelle s'élaboraient des lois durables, des institutions aussi libérales que bienfaisantes.
Ainsi, le 23 janvier/4 février 18G3, c'est-à-dire à l'heure même où l'insurrection commettait ses crimes les plus sanglants, le journal officiel de Varsovie annonce que le conseil d'Etat du royaume est invité à délibérer sur une série de projets de lois que le gouvernement venait de lui transmettre. — Ces projets de loi, au nom-
bre de vingt-deux, touchaient, entre autres, les questions suivantes :
1) La modification du règlement concernant la contrainte par corps ;
2) La réorganisation de l'école vétérinaire de Varsovie ;
3) La création d'une école d'horticulture à Varsovie ;
4) Un règlement destiné à augmenter (par des subventions et des institutions ad hoc) la production dos céréales, laquelle ne répond pas à la quantité des terres ensemencées ;
5) La canalisation d'une partie de Varsovie;
6) L'organisation d'un service de pompiers dans toutes les villes de second ordre ;
7) La décentralisation du contrôle qu'exerce le gouvernement sur la construction des bâtisses privées ;
8) La modification du règlement concernant les logements militaires, reconnu trop onéreux pour les villes ;
9) La décentralisation des expéditions de passe-ports ; 10)La mise en ordre des comptes arriérés du trésor;
11) La réorganisation de la banque de secours instituée dans le but de venir en aide à la classe agricole ;
12) L'abolition des centimes additionnels, qu'en 13-19 il fut prescrit de prélever sur l'impôt dit : « ofiiara »;
13) La rédaction d'un règlement de police concernant les routes (règlement qui manquait dans la législation du royaume);
14) L'extension du réseau des voies de communication ;
15) L'établissement de bureaux d'expédition (pour lettres) dans toutes les stations de postes du royaume.
En lisant ces propositions du gouvernement, sans
faire attention à la date qu'ils portent, on serait en droit de supposer qu'il s'agit d'un pays jouissant de tous les bienfaits d'un calme absolu, et uniquement préoccupé à se donner les institutions utiles qui lui manquent, et pourtant il n'y avait que peu de jours, le 12/24 janvier, que le télégraphe de Varsovie avait annoncé la confirmation de l'arrêt de mort prononcé contre trois officiers, Polonais de naissance, qui avaient déserte l'armée russe pour rejoindre des bandes d'insurgés.— Cela prouvait que le gouvernement de Varsovie n'était pas dénué d'énergie, et qu'il ne reculait pas devant les mesures de rigueur quand il s'agissait de faire respecter la loi ; mais cela prouvait aussi qu'il était résolu à la respecter lui-même, car tous les jugements pour crimes et délits politiques étaient rendus par des cours siégeant en public; cela prouvait surtout qu'il tirait une ligne de démarcation infranchissable entre les coupables et ceux qui ne l'étaient point, entre les émeutiers et la nation polonaise , qu'il ne se croyait en droit ni d'opprimer, ni de frustrer des institutions libérales que la munificence du souverain lui avait octroyées.
Voilà la définition du programme que suivait le grand-duc Constantin, la ligne de conduite qu'il s'était tracée, et de laquelle il paraissait décidé à ne point s'écarter, malgré les arguments de la Gazette de Moscou, qui s'efforçait de démontrer longuement ce que, plus tard, une autre feuille résuma en peu de mots, à savoir que « la légalité nous tue » .
Malgré la vivacité de la polémique soulevée par les feuilles ultra -patriotiques, le ton de leurs discussions se ressentait encore des anciennes traditions de modération, qui donnaient tant de poids et de valeur au jour-
nalisme russe lors du commencement de l'insurrection
polonaise. — Depuis la mi-avril, la publication des dépêches polonophiles des puissances protectrices avait réveillé le sentiment national en Russie, mais sans le pousser jusqu'au fanatisme. — Stimulant ce sentiment, la presse exaltait la grandeur et la puissance de la Russie, elle excitait l'orgueil national en préconisant les qualités du peuple russe, mais elle ne prêchait encore ni la haine de l'étranger, ni la russification forcée des pays conquis, ni l'extermination de tous ceux qui feraient mine de vouloir résister. — Ce langage, qui, malgré ce qu'il avait d'exalté, ne manquait pas de dignité, se maintint jusqu'à la mi-juin, jusqu'à l'apparition des notes (aux fameux six points) envoyées au cabinet de Saint-Pétersbourg par la France, l'Autriche et l'Angleterre.
Le ton quelque peu hautain de ces documents, dans lesquels les trois cours s'arrogeaient le droit, non-seulement de faire des remontrances à la Russie, mais de lui indiquer, point par point, ce qu'elle devait foire ; l'idée du rôle subalterne qu'on lui assignait en la traitant en puissance de second ordre, obligée de subir la loi du plus fort, et le langage plus qu'inconvenant des journaux dévoués à la cause polonaise, tout cela servit à porter au plus haut degré d'exaspération l'espril déjà fort irrité du public russe. — On se sentit abaissé, inswlié, on vit la puissance de la Russie révoquée en doute, la dignité nationale ravalée, et on se jura de tout sacrifier plutôt que de supporter tant d'humiliations.
Quant à la presse, elle subit l'impression générale, et changea brusquement de ton et de direction. — D'impatiente qu'elle était de voir triompher les armes
russes en Pologne, elle devint hostile à tout ce qui était Polonais ; de fier et de patriotique qu'on l'avait vu naguère, son langage devint accerbe et rancunier, et bientôt les organes du parti ultra-russe ne connurent plus de mesure dans les propos qu'ils tenaient, et qui avaient pour but de prêcher à leurs compatriotes la haine et le mépris de tout ce qui n'est pas russe.
Plus ambitieuse, et par conséquent plus hardie que ses émules, la Gazette de Moscou les devança bientôt dans cette direction ultra-patriotique, et finit par pousser le fanatisme au point de demander que les adhérents de tous les cultes tolérés en Russie, les protestants, les luthériens, les juifs même fussent contraints de ne faire leurs prières que d'après des rituels russes, qu'on aurait soin cîe préparer à leur intention en traduisant les livres d'église allemands ou hébreux dont ils se servent actuellement (1). — Pour en venir là, il fallait être dans une situation d'esprit à laquelle on n'arrive pas d'emblée; aussi, dès le mois de juin, voyait-on la surexcitation fébrile de la Gazette de Moscou augmenter d'une manière tellement rapide et inquiétante, qu'on pressentait que cela ne pouvait finir que par une catastrophe, par quelque chute effroyable qui, des hauteurs incommensurables où les maintenait le monopole du patriotisme raffiné, précipiterait les arguments de cette gazette clans le gouffre béant de quelque absurdité atroce ou de quelque atrocité absurde.
Que la Pologne, plus que toute autre, se soit attirée l'inimitié de la Gazette de Moscou, cela s'explique facilement. — C'était elle qui était la cause de l'affront
(I) Voir la Gazelle de Moscou du 9 février 1801. — Nous reviendrons encore à cette curieuse élucubration de M. Kalkoff.
qu'avait essuyé la Russie par l'immixtion étrangère; c'était elle dont les prétentions, insensées «à force d'être patriotiques, mettaient en question l'intégrité de l'Empire en revendiquant des provinces à population non-polonaise; c'était elle, enfin, qui, par la durée inattendue de sa résistance, froissait l'amour-propre de la fraction du public russe qui tenait, avant tout, à une solution rapide de la question. — Ces griefs taisaient que la presse ultra-patriotique, la Gazette de Moscou en tête, ne s'arrêtait plus devant aucun moyen pour nuire a la Pologne et pour discréditer les arguments des journaux, qu'une appréciation plus impartiale de la question faisait garder plus de mesure dans leurs jugements.
Sachant combien l'appel aux mauvaises* passions esï plus puissant que toute argumentation impartiale, on réveilla les anciennes rancunes liistorioues, on excita l'antagonisme religieux, on stimula la rivalité des races, mais surtout, et avant tout, on s'appliqua à prouver que toute concession faite au sentiment national, aux <• tendances séparatistes » des Polonais était un crime de lèse-Russie, et qu'il fallait en finir au plus tôt, qu'il fallait « de telle ou telle antre manière » mettre un terme aux désordres qui régnaient en Pologne.
Ce «cri d'impatience s'adressait directement au lieutenant de l'Empereur en Pologne, duquel dépendaient, en majeure partie du moins, le choix des mesures «à adopter en présence de l'insurrection et la manière d'appliquer ces mesures. — Cotait lui que l'on accusait de la durée de la résistance dc< émeut iers, c'était lui dont on voulait monter le patriotisme jusqu'au diaon de la haine du nom polonais, et comme il perturbablement dans la voie modérée que lui
traçait le programme de l'Empereur, c'est lui qu'on attaqua personnellement, en essayant de prouver son incapacité et en finissant par l'accuser d'arrière-pensées personnelles, de vues ambitieuses qui ne ressemblaient pas mal à de la haute trahison.
La campagne que fit le journalisme ultra-rus;- e contre ce qu'il appelait : « la politique de générosité » du grand-duc Constantin, présente un double intérêt. — Elle peint l'état de l'esprit d'une fraction du public en Russie, et elle prouve qu'on a tort, en Europe, de croire que les feuilles russes ne peuvent parler des personnages haut placés qu'à la condition de leur mire des compliments. — Quoique retenue par la censure, en tant qu'on ne lui passerait pas des termes inconvenants, des expressions populacières, la presse russe est assez libre pour dire son avis sur les questions en litige et sur les hommes en place, quelque délicate que soit la nature de ces questions, quelque élevée que soit la position de ces hommes. — Cela renverse l'apophthegme favori du journalisme étranger, d'après lequel la presse russe ne représente en aucune façon la manière de voir du public, étant obligée de reproduire et d'adopter les opinions dictées par le gouvernement aux journaux officiels. — C'est pour y trouver la preuve du contraire que nos lecteurs étrangers prendront, peut-être, quelque intérêt aux nombreuses citations dont nous ferons le sujet du chapitre suivant.
Quant à nos lecteurs russes, ils feront peut-être bien de sauter ce chapitre, dans lequel ils n'apprendront rien de nouveau, chacun d'eux connaissant, sans doute, les articles des journaux russes dont nous donnons ici des extraits.
Si, malgré cela, nos compatriotes consentent à lire
notre traduction, nous les prenons à témoin du soin que nous avons mis à rendre le texte russe avec autant d'exactitude que possible. — Dans une polémique aussi vive que celle qu'on va lire, chaque tour de phrase, chaque terme a de l'importance; nous avons donc tâché de les traduire littéralement , au risque de rendre notre prose médiocrement coulante, ce dont nous croyons devoir prévenir ceux de nos critiques qui voudraient nous reprocher do n'avoir pas soigné le style du chapitre suivant.