CHAPITRE IV
La Gazette de Moscou à la tête du mouvement ultra-russe. — Appel au patriotisme russe, déclaré incompatible avec le patriotisme polonais. — Le général Mourawieff 'posé comme modèle à imiter. — Sorties contre « la politique de générosité » du grand-duc. — La Gazette de Moscou veut qu'on en finisse au plus tôt avec l'insurrection d'abord, et avec la Tologne ensuite.— Si la Gazette de Moscou accuse le grand-duc de faiblesse, les journaux étrangers l'accusent de cruauté. — Injustice des deux accusations. — Position difficile du grand-duc vis-à-vis de la presse russe.
Pour donner à nos lecteurs un tableau complet de l'action stimulante que la presse russe s'efforçait d'exercer sur la marche des affaires en Pologne, il nous faudrait suivre, pas à pas, le développement de la réaction ultra-moscovite, depuis le commencement de l'insurrection jusqu'à ce jour. — Cela nous mènerait à des recherches aussi minutieuses que fatigantes , à une compilation aussi volumineuse que dénuée d'intérêt, en nous forçant de faire l'examen de tous les articles à tendance anti-polonaise disséminés dans les diverses publications périodiques de l'époque. — Des articles de cette nature, des passages où perce l'impatience de voir l'insurrection éteinte au plus tôt, se rencontrent dans toutes les gazettes, sans exceptionaucune ; mais ces appels à la force brutale ne parais-
sent, dans la plupart des journaux, que d'une manière sporadique, ce qui indique une surexcitation momentanée, un sentiment d'inquiétude causé par l'attente, plutôt que le parti pris de pousser le gouvernement à des mesures violentes.
Il n'y a qu'une seule gazette, celle de Moscou, qui déroge au principe de modération que l'on aperçoit au fond des articles des autres feuilles, lesquelles, dans leurs sorties les plus belliqueuses, ne demandent que la répression de l'émeute armée , mais ne vont jamais jusqu'à demander la suppression de la nationalité polonaise.
Partant d'un autre principe, la Gazette de Moscou devait se proposer un autre but à atteindre, ce qui impliquait pour elle une polémique à part, une argumentalion distincte de celle de ses émules; aussi la voyonsnous qui représente à elle seule un parti en opposition plus ou moins ouverte avec le reste de la presse, un parti qu'elle a su rendre puissant et que nous croyons définir avec assez d'exactitude en l'appelant le parti ultra-russe ou plutôt ultra-moscovite, parce que ce ne sont pas les tendances de la Russie entière qu'il personnifie, mais bien les aspirations de son antique capitale, de Moscou, « aux blanches murailles ••.
L'importance réelle de la Gazette de Moscou, dont les abonnés sont fort nombreux, l'influence qu'elle exerce sur une fraction assez notable du public lettré, et la conséquence avec laquelle elle poursuit son but, celui de porter le gouvernement à abandonner « la politique de générosité », pour en finir avec l'émeute d'abord, et avec la Pologne ensuite, tout cela fait que nos lecteurs étrangers seront suffisamment éclairés sur les tendances et la manière d'argumenter de la presse anti-
polonaise, si nous ne leur donnons rien qu'une série d'articles extraits de la Gazette de Moscou, en laissant de côté, et les approbations que ces articles trouvaient de temps en temps dans d'autres journaux, et les improbations qu'ils rencontraient de la part des feuilles plus modérées et moins passionnées. — Dans les extraits de la Gazette de Moscou qu'on va lire, nous ne remontons pas jusqu'au mois d'avril, mais seulement jusqu'au 5/17 juin, date de l'apparition des notes contenant les six points dont la France, l' Autriche et l'Angleterre proposèrent l'adoption comme devant amener la pacification de la Pologne. — C'est à partir de là que le langage de ce journal prend ce ton systématiquement hostile à la cause polonaise, qui l'a fait accuser d'être sanguinaire ; c'est donc de là que nous allons commencer nos citations, en choisissant les passages les plus saillants : ceux qui établissent les principes dont s'inspire la rédaction, et ceux où se manifeste le désir de décider le gouvernement à adopter des « mesures énergiques » pour dompter la résistance de la Pologne.
Dans un« premier Moscou, «daté du 4 juin 1863 (1), nous trouvons le passage ci-après, qui renferme la profession de foi, l'énoncé du principe fondamental de la Gazette de Moscou, qui dit : « Rappelons-nous que la question polonaise est une question de nationalités; qu'il ne s'agit point d'un conilit entre le peuple polonais et le gouvernement impérial, mais d'une lutte entre le patriotisme polonais et le patriotisme russe. — Celui des deux patiïotismes qui sera le plus fort
(i) Toutes les liâtes sont indiquées d'après l'ancien style usité en Russie.
finira par l'emporter. Voilà pourquoi tout bon Russe doit souffrir en voyant les succès du comité révolutionnaire polonais. — Notre mouvement patriotique, pour faire preuve qu'il n'est pas impuissant pour atteindre à son but, ne doit pas se borner à de simples paroles mais bien se traduire par des actions. — A l'organisation du mouvement patriotique polonais, nous devons opposer un mouvement patriotique russe également organisé. — Alors l'Europe ne sera plus en droit de lions reprocher de n'avoir vaincu la Pologne que par la force brutale.
« L'organisation est une grande chose ; elle décuple les forces en donnant une forme régulière à leur manifestation.— Etant réveillé, mais n'ayant pas de voie régulière pour ses démonstrations, le sentiment patriotique se produit souvent sous des formes regrettables, dont voici un exemple :
•< Le peuple russe se distingue par un grand pouvoir sur lui-même. — A Varsovie, on arrachait aux dames russes les rubans de couleur qui ornaient leurs robes, — ce n'étaient pas même les couleurs nationales russes, mais des couleurs quelconques — tandis qu'à Moscou on se promenait en « Czamarka (1). » — Ce costume était exhibé avec ostentation, comme si l'on avait eu l'intention de pousser le public à quelque acte de désordre, mais le peuple de Moscou passait à côté des « Czamarki » en retenant l'explosion du sentiment national (2). »
(1) Redingote ornée de broderies, empruntée a l'ancien costume national dos Polonais.
(2) Oux parmi nos lecteurs qui ont étudié avec soin le caractère du peuple russe seront, sans doute, frappes de ce qu'il y a de hasarde dans cette assertion de la Gazelle de Moscou. Quant à nous, c'est à dessein
« Nulle part au monde on n'aurait pu voir quelque chose de semblable. — Qu'on se figure la manière dont les gamins de Londres recevraient la cocarde tricolore de France, ou même un habit de coupe française, s'il y avait guerre entre la France et l'Angleterre. — A l'heure qu'il est, il n'y a pas de guerre entre la Russie et la France, et pourtant un de nos compatriotes, revenu ces jours-ci de Paris, en a rapporté un frac tacheté de boue parisienne, qu'on lui avait jetée pour avoir su qu'il était Russe. »
Le principe ainsi établi : que c'est le sentiment national qu'il faut relever et ranimer en Paissie, il n'y a qu'un pas à faire pour arriver à la conclusion, qu'il est indispensable de supprimer au plus tôt l'élément hostile «à cette nationalité, à savoir le sentiment national polonais et sa manifestation ostensible, l'insurrection polonaise. — Voilà ce que la Gazette de Moscou dit tout explicitement en s'écriant (7 juin) : « D'une manière ou d'une autre, il faut en finir au plus tôt avec l'état de trouble qui règne en Pologne, à laquelle il est aussi pernicieux qu'il est nuisible à la Russie. « — Ce à quoi elle ajoute : « On ne peut atteindre ce but qu'à la condition d'un changement essentiel, quoique temporaire, dans la manière d'agir et dans le personnel de l'administration civile de la contrée. ■■
De tous les changements dans le personnel de l'administration, le plus important, « le plus essentiel »
que nous évitons ici toute controverse, tout jugement sur le mérite ou le démérite des arguments de cette feuille, pour laisser à nos lecteurs la liberté d'en juger rien que par eux-mêmes, et sans être influencés par aucun avis émanant de nous. Nous aurons l'occasion de revenir sur la question des sentiments hostiles envers la nationalité polonaise dont le peuple russe aurait été à même de retenir V explosion.
aurait été, sans nul doute, le rappel du grand-duc Constantin du poste de lieutenant de l'Empereur. — Cette mesure ne pouvait être proposée d'une manière explicite, à cause de la censure qui ne l'aurait peutêtre pas tolérée, aussi la Gazette de Moscou se bornat-elle à en faire sentir l'opportunité, en insinuant combien la présence et la façon d'être du grand-duc, et surtout de la grande-duchesse, son épouse, contribuaient à fortifier le sentiment national polonais par les soins qu'ils mettaient à se le rendre propice.
« Les Polonais — dit la Gazette de Moscou du 10 juin — regardent le grand-duc sans la moindre haine ; ils en parlent même avec une certaine sympathie, quoique en termes très-mesurés; ils comprennent la position dans laquelle il se trouve comme lieutenant de l'Empereur, et ils attribuent les mesures que prend le gouvernement plutôt à Wielopolski qu'à lui. »
« Quant à la grande-duchesse, elle voit, à ce qu'on dit, les souffrances de la Pologne avec beaucoup de compassion; en tout cas, S. A. I. se comporte avec infiniment de délicatesse vis-à-vis de l'opinion publique, et, quoique les minuties de toilette ne prouvent rien, elles constituent une sorte de petite attention qui n'échappe point aux yeux des Polonais.
« Le grand-duc et la grande-duchesse vont presqu ! tous les jours à Lazenhi (1). — La route qui mène du château à Lazenki passe par les deux rues les plus belles et les plus populeuses de Varsovie. La toilette de la grande-duchesse est variée, mais il y règne toujours
(I) Uésidence d'clé des anciens rois <!e Pologne, à environ ." .:! mètres extra nu r .
les couleurs jaune et rouge foncé (1). — Le jaune y paraît sous forme de nœuds de rubans, de bordures, d'attaches, et porte le caractère d'accessoire; mais le cramoisi (2) joue un rôle plus important, et on voit souvent la grande-duchesse vêtue cl une robe de cette couleur.
« Le grand-duc porte, de préférence, le costume de la 3e division de la garde : des passe-poils jaunes, avec paletot doublé de jaune, mais quelquefois il met l'uniforme des hussards de Grodno, c'est-à-dire un képi de couleur cramoisie.
« Aux grands jours de fête, l'escorte de LL. AA. II. est habillée de jaune de la tête aux pieds, et il n'y a guère que la fourrure des bonnets à poil qui ait gardé l'ancienne couleur noire. »
Ainsi préparés, les lecteurs de la Gazette de Moscou ne pouvaient conserver aucun doute sur l'individualité à laquelle s'adressait la longue philippique qui parut trois jours plus tard (13 juin), et qui finit par l'exclamation : « Faire de la popularité aux frais d'autrui, ce n'est pas loyal ! — Voilà pourquoi la condescendance et la complaisance en des matières qui touchent la chose publique sont incompatibles, non-seulement avec le libéralisme, mais même avec l'honnêteté. — Faites le complaisant à vos propres dépens, mais non pas au détriment de la société, au détriment de la patrie ! »
Il est vrai que, immédiatement après ces paroles, la gazette ajoute : « Dieu 7ious garde de vouloir porter ici une accusation personnelle », mais malgré cette phrase ambiguë, tendante à donner à la proposition le sens
(1) Le jaune est la couleur de la maison de Saxe, à laquelle appartient la grande-duchesse ; le cramoisi est la couleur nationale polonaise.
(2) Ce mot est imprimé en caractères italiques dans le texte russe.
d'un énoncé de principes, d'un raisonnement abstrait, le lecteur, dont la mémoire a conservé le souvenir du journal de l'avant-veille, ne peut méconnaître, dans cette sortie de la Gazette de Moscou, une accusation personnelle, et même assez brutale, lancée contre le grandduc Constantin.
Comme contre-partie au blâme qu'elle croit devoir déverser sur les procédés du lieutenant de l'Empereur en Pologne, la Gazette de Moscou se plaît à exalter les manières d'agir du gouverneur général de Wilna. — « L'arrivée du général Mourawieff'ii Wilna » — dit une correspondance publiée dans le numéro du 16 juin — « a causé beaucoup de satisfaction aux Russes, mais elle a étonné les Polonais. — Jusqu'à l'exécution du premier arrêt de mort, la ville était persuadée que le gouverneur général, en présence de l'attitude menaçante de l'Europe, n'aurait pas le courage de mettre ses arrêts à exécution ; on croyait qu'il n'en avait pas le plein pouvoir. — Mais le lugubre fait s'accomplit.
— Dans toutes les maisons polonaises retentirent des gémissements et des malédictions, auxquels, du reste, nous avons dû nous habituer déjà : on ne dira pas moins de mal de nous, quelle que soit notre condescendance, et pour en dire plus qu'on n'en dit maintenant, c'est impossible. »
Quelques jours plus tard (le 20 juin) en parlant des poursuites judiciaires dirigées contre certains membres du clergé catholique, la Gazette de Moscou en prend occasion pour tirer un parallèle entre le grand-duc Constantin et le général Mourawieff, qu'elle a soin de ne nommer ni l'un ni l'autre, mais qu'il est aisé de reconnaître en se plaçant au point de vue de la gazette.
— Après avoir dit qu'il n'y a que lo sentiment de ses
devoirs envers la patrie qui puisse donner la force nécessaire pour prendre contre l'insurrection polonaise des mesures énergiques, la gazette ajoute : « A un homme qui demeure sourd à la voix du devoir , il est toujours plus agréable de se mettre de côté et de se laver les mains, que de s'exposer à la calomnie et aux injures, en servant la cause de sa patrie.
« La Russie n'oubliera pas les services qu'on lui aura rendus en des temps aussi difficiles. — Elle glorifiera les hommes qui agissent avec fidélité, sans s'inquiéter du blâme et des calomnies qu'on déverse sur eux. — Ces hommes doivent être certains que la Russie les soutiendra de ses sympathies, qui sont un devoir pour elle.
« Oui ! c'est un devoir pour la Russie de placer sous son égide les hommes qui ne reculent pas devant la terrible nécessité d'appliquer toute la rigueur de la loi, pour arriver à sauver la patrie. — Elle doit se réjouir d'avoir trouvé de tels hommes au milieu de l'affaissement général, mais il serait absurde et déloyal de vouloir prétendre qu'elle se réjouit à l'aspect des exécutions. »
Revenant (le 25 juin) à la politique moins cassante qui continuait à prévaloir dans le ro}raume de Pologne, et après avoir fait une description émouvante de la situation agitée du pays, le journal s'exprime ainsi : « Nous ne soulèverons pas la question de savoir su?' qui retombe en majeure partie la responsabilité de cet état de choses; — mais nous dirons que, malgré cela, le gouvernement de Varsovie n'est nullement découragé ; il continue à suivre le programme qui interdit de confondre les insurgés avec la nation ; il paye sa part du tribut de respect dû au patriotisme polonais ,
ce qui, malheureusement, est exploite par les meneurs de la révolte ; il a toujours en vue que la nationalité polonaise ne saurait devenir russe , ni la Pologne une province de l'Empire ; que la Russie ne saurait absorber la Pologne, enfin, qu'une suppression violente de la nationalité polonaise n'amènera ni la pacification du pays, ni l'union solide entre la Pologne et la Russie.
« Il est évident, » — ajoute le correspondant de la gazette, — « que ces idées ne peuvent rencontrer que l'entière approbation de la Russie; mais ce que nos petits cercles de politiqueurs ont plus de peine à définir, c'est la forme du lien qui devra subsister entre la Russie et la Pologne (1). »
Malgré l'improbation dont elle frappe les procédés conciliants du grand-duc, la Gazette de Moscou (28 juin) ne peut s'empêcher de convenir que : « le lieutenant de l'Empereur en Pologne, en sa qualité de frère de l'Empereur, ne saurait adopter certaines mesures que la situation du pays rend pourtant tout à fait indispensables. y>
De cette position, sans être logicien de première force, on vient tout naturellement à la conclusion que, dans l'intérêt de la bonne cause, la cause de la nationalité russe qu'il s'agit de faire triompher par des mesures, « qu'un frère de l'Empereur ne pouvait adopter»,
(1) Ce n'est pas un article de fond, ('manant de la rédaction mémo, que nous avons cité ici, mais une correspondance du journal, ce qui explique l'approbation qu'on y trouve de l'idée : que la nationalité polonaise ne saurait devenir russe. Quant à la rédaction de la feuille, elle partage si peu cette idée, que nous l'avons vue qui demande la russification non-seulement des Polonais, mais même de leurs livres de prières.
le mieux qu'aurait pu faire le grand-duc aurait été de se retirer. — En effet, du moment qu'on admet, avec la Gazette de Moscou, qu'il fallait en Pologne un homme qui consentit à accepter un rôle essentiellement incompatible avec le titre d'Altesse Impériale, qui ne reculât point devant l'accomplissement d'un devoir dont, par sa nature même, on ne pouvait charger le frère de l'Empereur, il n'y a qu'une seule conclusion à tirer : Le grand-duc devait être rappelé, afin que sa présence n'empêchât pas cet homme , n'empêchât pas la Russie de faire son devoir. — C'est dans cet ordre d'idées que rentre la Gazette de Moscou en disant (numéro du 29 juin) : ... « Quant à la Russie, son devoir, en coïncidence avec ses intérêts, exige qu'elle agisse avec énergie. — En remplissant ce devoir, elle arrivera nonseulement à rétablir ses droits méconnus en Pologne et dans quelques provinces limitrophes, mais encore à se faire respecter par les puissances étrangères. »
« Voilà pourquoi il n'y a pas un seul Russe, véritablement Russe, qui, tout en s'affligeant de la nécessité des punitions, n'applaudisse à l'activité, à la présence d'esprit et à l'énergie du général Mourawiejf. »
Dans le même numéro, le correspondant de Varsovie essaye de démontrer qu'il faudrait augmenter le chiffre des soldats en Pologne, « pour mettre des garnisons dans toutes les villes du pays, afin de protéger les habitants demeurés ^fidèles au gouvernement russe, et d'empêcher en même temps la formation de nouvelles bandes d'insurgés. »
Contre cette motion, le journal militaire, l'Invalide, s'élève avec force, en soutenant que l'armée de Pologne est plus que suffisante pour venir à bout de l'insurrection, mais qu'on n'a pas su en tirer parti. — L'idée de
vouloir maintenir l'ordre dans le pays par la seule présence d'un grand nombre de soldats occupant les villes et les villages, semble à l'Invalide tout à fait risible, et il déclare que cette manière d'employer la force militaire est « la moins productive » de toutes (1).
« Au reste » — conclut le journal militaire — « que le correspondant de la Gazette de Moscou se rassure : le renfort qu'il demande, la division (12 mille hommes) dont il veut augmenter l'armée de Pologne est en marche. »
« Cette division est envoyée dans le royaume, non pas qu'il y eût trop peu de soldats, mais pour soutenir cette politique de générosité qu'y maintient jusqu'à présent l'augustissime lieutenant de l'Empereur. — ■ Plus on met de modération dans les procédés employés pour soumettre un peuple en révolte, plus est grand le nombre de soldats dont on a besoin pour dompter l'insurrection. — Or, le correspondant de la Gazette de Moscou témoigne lui-même du soin que met le grandduc à alléger le poids de l'état do siège, du soin consciencieux avec lequel Monseigneur conserve l'autonomie du pays, en conservant ses employés (de nationalité polonaise). »
« Avec une autre manière d'envisager l'insurrection, 50 à 70 mille hommes suffiraient pour la dompter. — Espérons donc que les Polonais se raviseront enfin, qu'ils profiteront de ce que le grandTduc n'a pas encore brisé les derniers liens qui rattachent son gouvernement à la nation, et qu'ils ne le pousseront pas jusqu'à prononcer l'arrêt terrible : — « // suffit! je n'ai plus besoin qu'on m'envoie de nouvelles troupes! »
(I) Voir l'Invalide du ;'J juillet, page 426, colonne 4».
A cette sortie contre « la politique de générosité » du grand-duc Constantin, le journal militaire ajoute avec un contentement visible l'annotation que voici : « Cette division est expédiée en Pologne de l'arrondissement militaire de Wilna; elle est envoyée par le général Mourawieff, lequel, après quelque chose comme un mois d'administration, a trouvé qu'il n'en avait plus besoin. »
Malgré le ton doctoral qu'affecte l'Invalide en redressant les errements du correspondant de la Gazette de Moscou, malgré les moqueries dont il l'accable à propos de « sa nouvelle théorie sur la pacification des pays insurgés, » la rédaction de la Gazette de Moscou est tellement enchantée de l'appui que lui offre la conclusion de la mercuriale du journal militaire, que dans un « premier Moscou, * en date du 8 juillet, elle n'hésite pas à déclarer : que l'article ci-dessus cité de l'Invalide est, à ses yeux, « l'événement le plus heureux de l'année. *
Au point de vue de la Gazette de Moscou, ce devait être en effet un événement et même un « événement heureux r> que de voir ses arguments appuyés par l'autorité d'une feuille dans laquelle, malgré les protestations réitérées de sa rédaction, une grande partie du public s'obstine à voir un organe officiel, l'expression de la manière de voir du gouvernement. — Fort de l'approbation que trouvait sa théorie sur l'opportunité des « mesures énergiques, « la Gazette de Moscou compte avec tant d'assurance sur le triomphe de son système et sur l'effet écrasant des mo}rens de pacification qu'elle patronise, que nous la voyons qui se préoccupe d'avance à bien définir la conduite qu'aura à tenir le gouvernement aussitôt l'insurrection domptée.
« Maintenant, » — dit, à l'occasion des dépêches du
prince Gortschakoff, un article de fond du 11/23 juillet, —
« la Russie se trouve dans la position la plus avantageuse vis-à-vis des prétentions élevées par les Polonais. — Elle garde son entière liberté d'action, et peut en user avec la Pologne selon les circonstances. — Quant aux Polonais, le danger du combat qu'ils nous livrent est augmenté; si la lutte à mort qu'ils ont entreprise n'est pas couronnée de succès, ils n'ont plus le moindre droit d'espérer qu'ils resteront impunis, ni surtout d'espérer qu'on leur fera de nouvelles concessions. »
Cette idée de « nouvelles concessions « que le gouvernement pourrait songer à accorder à la Pologne soumise est si contraire aux aspirations de la Gazette de Moscou, que, pour elle, la Pologne vaincue est l'équivalent de la Pologne politiquement morte, image dont la tristesse navrante remplit de commisération le rédacteur de cette gazette, lequel, après avoir prouvé qu'une insurrection dirigée par un comité d'écoliers ne saurait résister longtemps, s'écrie douloureusement : « On ne saurait ne pas compatir au sort de cette malheureuse nation, qui termine si tristement son existence politique! »
Malgré ce mouvement de pitié, la Gazette de Moscou persiste à demander l'application de mesures énergiques, et dit, vers la fin de l'article précité : « Notre armée exerce une grande influence morale et dispose des moyens matériels pour faire son devoir. — Plus elle mettra de résolution et de rapidité à remplir ce devoir, moins sera grande l'effusion d'un sang précieux »
La question ainsi résolue en théorie, et le principe établi que le résultat final des - mesures énergiques, » si constamment demandées et redemandées, devait être : d'abord la soumission et ensuite l'absorbtion politique de la Pologne, il ne restait à la Gazette de Moscou
qu'à avoir soin d'exciter le public contre le gouvernement du grand-duc Constantin, ce à quoi elle .s'applique dans une série d'articles dont nous allons extraire les passages les plus saillants, pour en finir avec les citations empruntées à cette gazette.
Numéro du 20 juillet : « Rien ne nuit à la dignité de la Russie, rien n'humilie notre sentiment national, rien n'attriste nos amis et ne cause de joie maligne à nos ennemis, comme le honteux spectacle de cette sédition, qui a été produite et qui est nourrie par l'application d'un système irrationnel. »
Numéro du 26 juillet : « La situation du gouvernement devient de jour en jour plus fausse. — Il reconnaît l'autonomie politique du royaume, il s'empresse de faire aux Polonais toutes sortes de concessions, il veut gagner leurs sympathies ; mais ces concessions sont déclarées insuffisantes, et l'administration libérale est réduite, ou à s'effacer tout à fait, ou à employer contre les manifestations turbulentes des mesures de rigueur beaucoup plus sévères que celles qui, dans le temps, étaient appliquées par le feld-maréchal Paskéwitsch. — Le gouvernement (de Varsovie) devient faible jusqu'à l'excès et équivoque dans sa conduite; aussi est-il arrivé que tout le monde lui tourne le dos, non-seulement les partis politiques, mais même les gens indifférents, qui n'y trouvent plus l'appui qu'ils y cherchaient. »
Numéro du 1er août : « En Lithuanie, l'insurrection a été étouffée avec des forces moindres que celles dont dispose le gouvernement de Varsovie, et, ajoutons encore, avec moins de sang répandu et moins d'exécutions ; — ce dont la lithuanie est redevable au général Mourawieff, qui a su la délivrer du terrorisme. — Il n'a
pas craint les criailleries des calomniateurs ; il n'a pas reculé devant la menace : qu'en remplissant ses devoirs envers le souverain et la patrie, il couvrirait son nom de malédictions, et amènerait pour la Russie une guerre européenne ; or, personne n'a rendu à la paix de l'Europe autant de services que lui, personne n'a placé son nom aussi haut que le général Mourawieff, qui a arraché la Lithuanie aux griffes de la révolution, en enlevant ainsi à l'insurrection son but principal. «
« Est-il possible que maintenant encore, après les succès brillants obtenus par la politique du général Mourawieff, l'autonomie varsovienne refuse de l'adopter? Est-ce donc que le gouvernement local attendra le moment où il faudra bombarder Varsovie? Le parti des rouges en serait peut-être bien aise, mais cela no serait désirable ni pour la Russie ni pour la Pologne; cela ne saurait être approuvé par les pacificateurs européens! »
Numéro du 15 août : « Celui qui est chargé d'étouffer une insurrection doit remplir son devoir, et mieux il le remplira, plus tôt il parviendra à comprimer l'émeute. — L'insurrection polonaise et la question polonaise sont deux choses tout à fait distinctes et qui n'auraient jamais pu être confondues, si le sentiment du devoir était plus développé chez nous. — La répression de l'insurrection regarde le pouvoir exécutif, tandis que la solution de la question polonaise est l'affaire du pouvoir législatif, et se trouve être de la compétence du gouvernement central, et non pas de celle d'aucun chef local d'aucune administration. »
Numéro du 22 août : « Quelle que soit la manière de voir de tel ou tel personnage officiel en Pologne, cou-
cernant l'organisation future de cette contrée et de ses rapports avec la Russie, pas un parmi ces personnages officiels n'a le droit de se soustraire à l'obligation de prendre des mesures efficaces pour étouffer l'insurrection. »
Numéro du 25 août : « Le 14 août, c'est-à-diro juste sept mois après la promulgation de l'état de siège, M. le comte Berg — le grand -duc étant parti pour Saint-Pétersbourg — a adressé aux commandants des arrondissements militaires l'ordre que voici :
a) La police, tant urbaine que rurale, est placée sous l'autorité des chefs militaires des différentes circonscriptions territoriales ;
b) Les chefs militaires ont le droit de suspendre de leurs fonctions les employés de police convaincus de négligence ou de manque de zèle ;
c) Au lieu des fonctionnaires renvoyés, les chefs militaires ont le droit d'en nommer d'autres. »
Ayant énuméré les mesures que venait de prendre le comte Berg, la Gazette de Moscou ajoute : « Maintenant le pays ne peut être sauvé du terrorisme et de ses résultats déplorables que par une dictature militaire... Il reste immensément de besogne à faire. — Souhaitons au comte Berg des aides de bon vouloir. — Il s'en trouvera, sans doute, aussitôt que la nouvelle direction de notre politique sera définitivement fixée.
Numéro du 29 août : Dans une polémique engagée entre la Gazette de Moscou, et le journal Bien (le jour), ce dernier avait dit : « Puisque l'insurrection n'est l'œuvre que d'un parti (et non pas de la nation entière), ce serait une injustice flagrante que de vouloir rendre tout le pays responsable des méfaits de quelques écervelés, que de vouloir le frustrer des droits et des pré-
rogatives qui, la veille même, avaient été solennellement octroyés à la nation. »
Sur cela la Gazette de Moscou s'écrie : « Voilà bien la manière dont on juge chez nous ! Des droits et des prérogatives octroyés à la nation! — Comme cela sonne bien! — Mais ces droits et ces prérogatives ne sont autre chose que le système du marquis Wielopolski; or, du moment qu'il est prouvé que ce système est nuisible à la nation même, qu'il assure l'impunité des crimes les plus horribles, qu'il affermit le pouvoir du gouvernement souterrain et de ses gendarmes-pendeurs, qu'il met les masses à la merci d'une minorité turbulente composée des fauteurs de l'émeute, — dès ce moment-là il devient évident que le fait d'abolir ce système ne constitue pas une atteinte portée aux droits de la nation, mais qu'au contraire il a pour but de la libérer (de la pression du terrorisme) en révoquant, non pas ses prérogatives à elle, à la nation, mais bien celles accordées au parti sous le poids duquel elle succombe. »
« Non-seulement l'insurrection polonaise n'est pas un soulèvement national, ce n'est pas même l'œuvre d'un parti. — C'est tout simplement le réveil de différents éléments de désordre , réveil provoqué par l'inaction des autorités. — Cette inaction a non-seulement ranimé ces éléments indigènes, mais elle les a attirés de toutes parts, n
Correspondance de Varsovie du 22 août : « Notre malheur est que nous avons compté sur l'effet pacificateur de l'action morale que les autorités russes pensaient exercer sur la Pologne. — Tous les insuccès du gouvernement de Varsovie proviennent de ce qu'il ne s'est point aperçu de cela. — Il a aboli l'état de siège, il n
réuni le conseil d'État, il a convoqué les conseils de district, il a créé des tribunaux militaires jugeant en public , et tout cela n'a servi qua donner aux Polonais plus de facilité à manifester leur mépris pour le gouvernement. — La publicité des procès devant les cours martiales a eu pour résultat que des prévenus politiques qui avaient eux-mêmes avoué leur culpabilité devant les employés chargés de l'enquête, furent néanmoins absous, et que les auditeurs et la police se virent couverts de honte et d'opprobre à ne plus s'en relever. — Tant que, dans ce pays, nous n'aurons à nous appuyer sur aucune autre force russe que sur celle de l'armée, nous doutons que notre « influence morale » puisse y être d'un effet quelconque. »
Malgré ce que l'exiguïté du cadre de ce livre a forcément laissé d'incomplet dans les citations que nous avons empruntées à la Gazette de Moscou, nous croyons qu'elles seront suffisantes pour mettre nos lecteurs étrangers à même de juger des principes et de la manière d'argumenter de ce journal. — Ce jugement, qu'il soit favorable ou non, nous pensons ne l'avoir influencé en rien, puisque notre exposé ne contient que des citations, entre lesquelles nous avons placé juste autant de notes explicatives qu'il en fallait pour relier entre eux les passages tirés de la Gazette de Moscou. — Remettant à un chapitre subséquent l'exposition de notre manière de voir personnelle sur la direction que suit actuellement la presse ultra-russe, nous nous sommes abstenus à dessein de nous prononcer ici, soit pour soit contre les théories de la Gazette de Moscou , laissant à nos lecteurs le soin de formuler leur jugement, avant que nous leur eussions fait part du nôtre.
Ignorant jusqu'à quel point les aspirations de la
Gaz-ette de Moscou trouveront de l'écho parmi nos lecteurs étrangers, nous devons admettre qu'il s'en rencontrera que les arguments de ce journal auront convaincus, tandis que d'autres seront prêts à les combattre; mais quelle que soit la manière de voir du public européen sur la légitimité des prétentions de l'organe ultra-russe, il ne saurait ne pas être frappé de l'opposition d'opinions irréconciliable qui existe entre les jugements prononcés sur les mêmes faits, et sur les mêmes personnages, par la presse moscovite d'une part, et parla presse européenne de l'autre.
A entendre la Gazette de Moscou, l'insurrection polonaise n'est rien qu'une intrigue, une mystification fondée sur le réveil subit des différents éléments de désordre dispersés dans l'Europe entière et attirés en Pologne par les promesses fallacieuses de quelques écervelés, secondés par le fanatisme du clergé catholique; — tandis qu'aux yeux de la presse étrangère cette même insurrection est le soulèvement de la nation entière, la lutte d'un peuple désespéré, qui combat pour conserver sa langue, ses coutumes, sa religion, dont une oppression barbare veut le priver.
Au dire de la Gazette de Moscou, le général Mourawie/f est le bienfaiteur de la Lithuanie, « laquelle lui est redevable de sa libération de dessous le joug du terrorisme qui pesait sur elle; c'est l'homme de Russie qui a le mieux mérité de la patrie, à laquelle il a tout sacrifié, jusqu'à son nom même, « qu'il a laissé couvrir de malédictions; » — c'est le pacificateur de l'Europe, « à la paix de laquelle personne n'a rendu autant de services que lui (1) ; » — tandis que la presse étrangère ne
(1) Voir plus liant le numéro du I" août, page 157.
trouve pas de termes assez durs pour blâmer la conduite du général, pas de crimes assez odieux pour les prêter à M. de Mourawieff (1).
Quant au comte Berg, lieutenant de l'Empereur à Varsovie et au général Anenkoff, gouverneur militaire de Kieiu , quoiqu'il y eût moins de passion, tant dans les louanges que leur donnait le journalisme russe, que dans le blâme déversé sur eux par les feuilles étrangères, l'opposition d'opinion entre les deux presses demeurait constamment la même. Ce que condamnait la presse étrangère, la presse de Moscou l'approuvait hautement, de sorte que ces messieurs, pour chacune de leurs actions critiquée dans les journaux français ou allemands, étaient certains de trouver l'approbation de la Gazette de Moscou.
(1) Comme il est probable que parmi nos lecteurs il y aura quelques-uns qui trouveront que les louanges données au général Mourawieff, par la Gazette de Moscou, sont exagérées, nous croyons remplir un devoir d'équité en leur faisant observer combien, à leur tour, étaient exagérés les récits que répandaient les journaux étrangers, dans le but de discréditer ce général aux yeux du public européen. Non-seulement les folliculaires, à la recherche de canards politiques et d'historiettes scandaleuses , mais même les organes de publicité les plus répandus, tinrent à propager des récits aussi atroces que mensongers sur les cruautés inouïes dont se serait rendu coupable le gouverneur général de Wilna.
Ainsi , un petit journal paraissant, ù Bruxelles, sous le titre la Pologne, cite la brochure d'un Français, « témoin oculaire des atrocités commises en Pologne, » dans laquelle il est dit :
a Mourawieff, dernièrement, ordonna que dix-neuf personnes, condamnées à être fusillées, eussent d'abord les yeux crevés. « C'est par un chirurgien que s'exécuta l'horrible sentence ! » De son côté, YOpinion nationale (9 décembre) n'hésite pas à publier l'anecdote que voici :
« Tout le monde connaît les brutalités de Mourawieff; on sait que sa cruauté le dispute à la méchanceté la plus raffinée. Voici une des dernières espiègleries de cette bète fauve : un des premiers jours de
A cette règle générale il n'y eut qu'une seule exception : la manière d'agir du grand-duc Constantin fut critiquée, tant par la presse étrangère que par celle du pa)rs; l'une lui reprochait d'être trop sévère, l'autre l'accusait de ne l'être pas assez. — Les journaux français blâmaient le grand-duc pour n'avoir pas empêché l'exécution des arrêts de mort prononcés pour « délits politiques, » au nombre desquels ils comptaient entre autres la tentative de meurtre de laroschinski, dont la grâce, accordée par sa victime même, « aurait été un acte de clémence et de hante politique; » — tandis que la Gazette de Moscou reprochait au lieutenant de l'Empereur de n'avoir pas déclaré le pays entier responsable des meurtres commis par les émissaires du parti des rouges, « ce qui aurait été une mesure énergique de
novembre, Mourawieff, accompagné d'un grand nombre de ses séides, se rend à cheval dans les casernes de Saint-Ignace et de Kazimierz. Après l'inspection de ces casernes, il se remet en chemin pour son repaire (sic).
« A son passage dans une des rues de la ville, il entend un merle noir siffler l'air: « La Pologne n'est pas perdue. » S'arrêter, descendre de cheval et se précipiter dans la maison avec ses sbires, fut l'œuvre d'un instant; le propriétaire de l'oiseau , garçon de quatorze ans, son père, sa mère avec un enfant à la mamelle, sont brutalement arrêtés, et M. le gouverneur militaire de Lithuanie, Mourawieff, tord de ses propres mains le cou au malheureux oiseau.
« Au dire des témoins, le garçon avait dressé le merle il y a deux ans déjà. Voici maintenant la fin du drame : le père du garçon, artisan pauvre, mais respecté généralement, reçoit en place publique 100 coups de knout, la mère 50, et le garçon 30 coups de verges. Le père tombe évanoui et est transporté à l'hôpital ; la mère et ses enfants sont traînés en prison. »
Pour quiconque connaît la Russie de 18GÔ, et qui peut juger de ce qui y est possible ou impossible, il suffit de lire de pareils récits pour demeurer persuadé qu'il n'y a que la mauvaise foi et l'aveuglement de parti qui puissent les répandre, en comptant sur l'ignorance des lecteurs.
/>/f<# te pJws salutaire. « — Une feuille allemande, la Gazette de Cologne, si je ne me trompe, rappelant les principes libéraux dont le grand-duc avait fait preuve, explique « la rigidité extrême de sa conduite en Pologne, » par l'influence qu'aurait eue sur lui la presse russe, dont, à tout prix, il voulait mériter le suffrage ; — taudis que la Gazette de Moscou donnait à entendre que la crainte de se voir calomnié par la presse étrangère dominait le grand-duc, « au point d'étouffer chez lui la voix du devoir, et de l'empêcher de servir la cause de la patrie, *
Que faut-il conclure de ce double courant d'accusations contradictoires? Est-ce la presse étrangère, est-ce le journalisme russe qui avait raison? Le grandduc était-il trop sévère, ou pas assez sévère? Car il ne pouvait être, en même temps, et l'un et l'autre.
A ces questions, il y a trois différentes réponses à faire, selon qu'on envisage la situation au point de vue, ou des intérêts de l'insurrection polonaise, ou de ceux de la russification forcée de la Pologne, ou enfin, qu'on la juge sans arrière-pensée aucune, en ne se fondant que sur la logique et l'équité.
Les partisans du soulèvement polonais, les détracteurs, quand même, de tout ce qui vient de la Russie ou de ce qui y tient, ce qui est à dire la majorité des jour naux étrangers, n'hésiteront pas à dire: Oui! le grandduc Constantin a été trop sévère! — Et ils auront tort ; mais l'esprit de parti les aveugle et leur fait oublier qu'il est des crimes qu'on n'a pas le droit de laisser impunis.
Les adeptes de la théorie de l'unification de l'Empire, les adhérents du système de la russification forcée de tous les pays conquis par la Russie, persisteront à
s'écrier : Non! le grand-duc n'a pas été assez sévèreî — Et ils auront également tort, car eux aussi la passion les domine, et les empêche de voir toute uno série d'erreurs où ils sont tombes.
Ils font erreur en croyant que les nationalités peuvent être absorbées les unos par les autres, car l'histoire nous prouve que rien ne les détruit, ni le temps, i.i les malheurs, ni l'oppression.
Ils se trompent en admettant qu'il suffirait de donner des institutions identiques, d'imposer l'usage d'une même langue à des peuplades différentes, à des Allemands, des Finnois, des Tartares,des Polonais, etc., pour finir par en foire autant de Russes, ce qui est une tentative aussi vaine que le serait celle de soumettre à un même régime des renards, des castors, des loups, des lapins, dans l'espoir qu'avec le temps ils changeront de race pour devenir tous des lions.
Ils s'abusent en soutenant que le sang versé» dans les guerres civiles peut servir de ciment pour lier les peuples entre eux. — C'est bien le contraire qui a lieu, car rien n'établit, entre lo vainqueur et le vaincu, une ligne de démarcation plus tranchée et plus indélébile, que le souvenir du sang répandu dans une lutte malheureuse; — mais, nous l'avons dit, la passion les aveugle, ils ne voient quo le but. où tendent leurs désirs, cette Russie idéale habitée par 70 millions d'habitants faisant leurs prières en russe, et ils reprochent au grand-duc d'avoir manqué à. son devoir, qui était do pousser à la réalisation do leur rêve patriotique.
Entre ces deux points de vue extrêmes, n'y aurait-i! pas une manière d'envisager la question qui la fil paraître sous son véritable jour, qui permit de porter un jugement juste ei éqnitable?
Sans nul doute, un tel jugement peut être trouvé; mais pour cela il faut faire abstraction de toute passion politique; il ne faut rêver, ni la résurrection de la Pologne de 1772, ni la russification des Polonais de 1864 ; il faut être juge et non pas partie civile dans ce grand procès entre deux nations. — Alors, s'étant dépouillé de tout préjugé, et considérant la question sans prévention aucune, on parvient à se dire que les deux accusations élevées contre le grand-duc, celle de cruauté et celle de faiblesse, sont également injustes.
Il ne pouvait éviter de sévir contre les fauteurs de troubles, les émeutiers, les assassins politiques, sans manquer à ses devoirs, qui lui imposaient l'obligation de veiller à la sûreté des citoyens paisibles, de la population demeurée étrangère aux désordres. Aussi, à défaut de l'Europe contemporaine , l'histoire rendra justice au grand-duc Constantin, en reconnaissant combien il a gardé de calme et de modération jusque dans les mesures de rigueur qu'il fut obligé de prendre.
Il ne pouvait et ne devait confondre dans une seule et même réprobation les coupables avec ceux qui ne l'étaient point, les hommes du crime et du désordre avec le peuple polonais ; il ne pouvait ni ne devait avoir recours à des moyens de coercition dirigés contre la nation entière, à des procédés violents qui peuvent bien aboutir à subjuguer un pays, à y rétablir l'apparence du calme et de la soumission, mais qui laissent dans tous les cœurs un germe impérissable de haine, que le temps ne peut manquer de mire éclore ; — aussi, à défaut de la presse contemporaine, la Russie, un jour, rendra justice au grand-duc, en reconnaissant qu'il fit bien de ne point rompre les derniers liens qui
existaienl entre la Pologne et le gouvernement impérial. — Quelle que soit la durée de l'état de trouble actuel, le jour viendra où la tranquillité sera rétablie, où les esprits agités seront calmés, où le bon sens des masses reconnaîtra ce qu'il y a de libéral et de bienfaisanl dans les institutions octroyées à lu Pologne, où le peuple polonais sentira combien il doit de reconnaissance à l'empereur Alexandre 11, — et ce jour-là, on appréciera à toute sa valeur ce qu'il y a d'heureux dans le fait, que le retour des sentiments de confiance et d'affection entre le souverain et ses sujets polonais, ne sera pas rendu à jamais impossible par le souvenir du rôle sanglant qu'aurait joué dans le pays un des membres de la dynastie régnante.
Quant à l'accusation portée contre le grand-duc Constantin « d'avoir appréhendé la critique des journaux étrangers au point d'en devenir faible et indécis », — elle tombe d'elle-même. Sa manière d'agir prouve qu'il craignait si peu le blâme de la presse étrangère, qu'il n'a rien fait pour l'éviter; aussi ce blâme ne lui a-t-il pas été épargné. — Ce blâme, du reste, n'avait rien qui dut le préoccuper. — En sa qualité de prince russe destiné à passer sa vie en Russie, n'allant jamais à l'étranger qu'en voyageur et sans caractère officiel, il pouvait rester assez indifférent à ce qu'on pensait de lui dans l'Occident de l'Europe, où il n'avait ni un séjour prolongé à prévoir, ni de rôle politique à remplir.
Tout autre était la position du grand-duc vis-à-vis de la presse russe. Là les attaques dirigées contre lui prenaient un caractère beaucoup plus srrioux. — Qu'il y vit l'expression de l'opinion d'une traction de la société russe, ou seulement l'avis de certaines coteries littéraires, les improbations dont il fut l'objet, dites
et répétées sous mille formes différentes, ne purent manquer de l'impressionner. — Minant par sa base la popularité dont jouissait le grand-duc, le blâme qu'on déversait sur lui amoindrissait peu à peu l'influence salutaire qu'il pouvait espérer encore avoir sur la marche des affaires en Russie. — Ce n'était donc pas d'une question d'amour-propre blessé, de l'accueil plus ou moins enthousiaste de la foule, qu'il s'agissait pour lui, mais bien d'une diminution réelle du rayon de son activité officielle, d'une réduction sensible du poids dont il avait pesé dans la balance de la politique intérieure, en se plaçant du côté des idées libérales et progressistes.
A ce point de vue, les attaques de la presse russe, loin de paraître insignifiantes au grand-duc, devaient le faire réfléchir sérieusement, Elles le devaient d'autant plus, qu'à leur point de départ elles s'étay aient d'une idée qui ne pouvait laisser indifférent un cœur vraiment russe, de l'idée de la grandeur et de la puissance de la Russie.
Qu'y avait-il de légitime dans les aspirations patriotiques de la presse russe, et que s'y trouvait-il d'exagéré l Jusqu'à quel point les déclamations du journalisme étaient-elles l'expression de l'opinion publique en Russie, et cette opinion même, dans la supposition qu'elle existât, prenait-elle racine dans une effervescence momentanée des esprits, ou se fondait-elle sur la perception distincte de la volonté nationale ? — Enfin, pour arriver à une solution pratique de la question, fallait-il ou ne fallait-il pas faire de concessions aux exigences dont la presse s'était constituée l'organe, et quelle était la conduite que devait tenir le gouvernement de Varsovie en présence de l'attitude hostile du
journalisme russe et de l'agitation des esprits dont elle sVi avait après l'avoir provoquée?
Voilà dos questions qui devaient sérieusement préoccuper le lieutenant de l'Empereur en Pologne, questions à la solution desquelles nous allons nous appliquera notre tour, dans les deux chapitres subséquents.