CHAPITRE V
Les actions du grand-duc devaient se régler sur les intentions du gouvernement concernant V avenir de la Pologne. — Deux versions différentes de ces intentions. — Échange de dépêches touchant la question polonaise. — L'Empereur déclare maintenir l'autonomie de la Pologne. — En présence de cette déclaration, le grand-duc ne pouvait adopter les mesures recommandées par la presse ultra-russe. — L'honneur militaire lui défendant de se retirer, il devait attendre qu'on le rappelât. — En restant, il empêche la guerre européenne d'éclater. — Pendant qu'il sauve la Kussie d'un grand danger, la presse russe le calomnie.
S'il est vrai, comme le dit la Gazette de Moscou, que la compétence du pouvoir exécutif en Pologne se bornait à la répression de l'insurrection, et que la solution de la question polonaise regardait, non pas ce pouvoir, mais bien le « gouvernement central, » c'està-dire le gouvernement impérial de Saint-Pétersbourg, il n'est pas moins vrai que la manière d'agir de l'autorité executive devait se modeler sur les plans que s'était tracé le « gouvernement central » concernant le but final qu'il s'agissait d'atteindre. — Selon que cebut était , ou la conservation de l'autonomie administrative de la Pologne, ou l'absorption définitive de la nationalité polonaise par la nationalité russe, la ma-
aière d'agir à l'égard de l'insurrection devait prendre des caractères tout à fait différents.
Si c'était la première de ces deux intentions qui animait le gouvernement central, il fallait que - le chef du pouvoir exécutif chargé d'étouffer l'insurrection - se comportât de façon à ne pas étouffer en même temps, dans la population demeurée paisible , jusqu'aux derniers vestiges de rattachement qu'elle avait pu garder pour la dynastie régnante. — Il devait ménager à la nation polonaise non russifiée, c'est-à-dire à la génération actuellement vivante, la possibilité d'un retour vers les sentiments de confiance et d'affection mutuelles, qui doivent être la base des rapports entre le souverain et ses sujets.
Si, au contraire, on avait l'intention d'absorber la Pologne, de fondre la nationalité polonaise dans la nationalité' russe, il n'y avait aucun ménagement à garder. — L'affection ou la désaffection que pouvait avoir pour le souverain la génération actuellement vivante, n'étaient plus à prendre en considération. — Ce n'est pas sur elle, sur la génération actuelle, mais sur les fils, les petits-fils des Polonais d'aujourd'hui que l'on devait compter pour faire la paix avec la Russie, paix tardive, mais d'autant plus sincère que, selon le programme delà Gazette de Moscou, elle aurait été signée par une population jadis polonaise, mais avant si bien oublié le polonais, qu'elle ne penserait, ne parlerait el ne prierait Dieu qu'enrusse. — Si c'était ce programme que songeait à réaliser le gouvernement . il devenait évident que la population paisible et les émeutiers devaient subir le même sort; que tous les Polonais indistinctement devaient être soumis à une même action de haute pression, continuée pendant un nombre d'années