‹ Études sur l'avenir de la RussieChapitre 6 sur 17 · JO · texte numérisé non relu

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suffisant pour voir passer deux ou trois générations, pour laisser s'éteindre les traditions populaires , les souvenirs historiques, les coutumes locales qui font du peuple polonais une nationalité distincte.

Lequel de ces deux projets concernant le sort de la Pologne était celui du « gouvernement central? » Voulait-il qu'à l'avenir il y eût encore une Pologne, ou voulait-il faire du territoire habité par le peuple polonais (1) un groupe de provinces russes^

A en juger d'après sa manière d'agir, le grand-duc Constantin devait être persuadé que c'est le premier de ces deux projets qui aurait prévalu ; sans quoi ses procédés conciliants, les égards qu'il montrait aux Polonais, le soin qu'il mettait à ne pas brusquer la population demeurée paisible, n'avaient plus aucune raison d'être.

A entendre la Gazette de Moscou, son rédacteur en chef, M. Katkoff, doit être convaincu que c'est à l'autre plan, à celui d'absorber la Pologne, que s'était arrêté le « gouvernement central » ; sans quoi ni sa critique amère de « la politique de générosité » du grand-duc, ni l'insistance qu'il met à recommander l'application du système Mourawieff, n'ont aucune base rationnelle.

Lequel avait raison, du grand-duc Constantin ou du rédacteur de la Gazette de Moscou ? Lequel était mieux informé des véritables intentions du gouvernement concernant le sort qu'il réservait à la Pologne?

(1) Afin d'éviter toute méprise, je rappelle à mes lecteurs que par le mot « Poloçjite » j'entends toujours : le pays habité par le peuple polonais; ce n'est donc que du royaume de Pologne (ancien duché de Varsovie), que je parle ici, et non pas de la Volhynie, la Podolie, de Kiew, etc. — Voir ma « Question polonaise. » Berlin. 18G5, pages 79 et L2i.

La question u'esl pas douteuse, me diront mes lecteurs; le lieutenant de l'Empereur devait être parfaitement initie' aux projets qu'avait ce que la. Galette de Moscou désigne par le terme de « gouvernement central », la manière d'agir du grand-duc est donc une preuve évidente qu'on pensait à apaiser la Pologne, plutôt qu'à l'anéantir et à l'absorber. ■ — Cela est vrai; j'ajouterai même que la façon de procéder du grand -duc semblait avoir trouvé une entière approbation à Saint- Pétersbourg ; mais il n'est pas moins vrai (pie, si on laissait faire le grand-duc, on laissait dire M. Katkoff, ce qui autorise à conserver quelques doutes sur la question de savoir quelles étaient les véritables intentions du gouvernement concernant l'avenir de la Pologne.

Pour ne laisser subsister aucune incertitude sur ce point , le meilleur moyen est d'examiner avec soin quelle était la tendance des actes émanant directement du gouvernement de Saint-Pétersbourg et se rapportant à la question polonaise. — Étant le résultat des résolutions immédiates, et, pour ainsi dire, personnelles de ce gouvernement, ces actes doivent être de tous points conformes à ses projets et doivent, par conséquent, indiquer ses véritables intentions d'une manière bien précise.

Au nombre des manifestations immédiates des intentions qu'avait le gouvernement impérial concernant l'avenir de la Pologne, nous trouvons, tout d'abord, la dépêche circulaire, du 20 mars 1861, adressée par le ministre des affaires étrangères aux légations impériales de Russie à l'étranger, au sujet des concessions accordées à la Pologne.

Cette dépêche, dont le texte est ci-contre (1), est un document de la plus haute importance, puisqu'elle sert à établir le point de vue sous lequel le gouvernement impérial entendait que les réformes libérales octroyées à la Pologne devaient être envisagées. — S'il se fût agi de changements à introduire dans l'administration de n'importe quelle province de l'Empire, de Moscou, de Kazan, d'Astrakan, la chancellerie impériale n'aurait

(1) Dépêche circulaire adressée par le ministre des affaires étrangères

aux légations impériales de Russie, à ïétraujer, au sujet des concessions accordées à la Pologne.

Saint-Pétersbourg, 20 mars 1861.

Le rescrit adressé par S. M. l'Empereur à son lieutenant, dans le royaume de Pologne, vous a fait connaître le jugement porté par notre auguste maître sur les derniers événements de Varsovie.

Dans la conscience de sa force et de ses sentiments d'affection pour ses sujets, Sa Majesté impériale n'a voulu voir qu'un entraînement là où, en face des désordres de la rue, une appréciation plus sévère eût été justement méritée.

Une large part a été faite à cet entraînement dans les mesures de répression que l'autorité avait le pouvoir et le droit d'exercer, afin de laisser à l'agitation le temps de se calmer.

Mais S. M. l'Empereur n'a pas voulu restreindre son indulgence à ces seules limites.

L'acte solennel d'émancipation, inauguré par le manifeste du 19 février, atteste la profonde sollicitude que notre auguste maître voue au bien-être des peuples que la Providence lui a confiés. La Russie et l'Europe y ont vu la preuve que, loin d'écarter ou d'ajourner les réformes réclamées par les progrès des idées et des intérêts, S. M. impériale en prend l'initiative et les poursuit avec persévérance.

Notre auguste maître étend la même sollicitude à ses sujets du royaume de Pologne, et n'a pas voulu qu'une impression pénible arrêtât le cours de ses intentions bienveillantes.

L'ukase, dont vous recevrez un exemplaire, vous mettra à même de connaître la portée des institutions que la volonté de l'Empereur vient d'introduire en Pologne.

La première est celle d'un Conseil d'État où l'élément indigène se trouve largement admis par l'adjonction de notabilités, placées même

pas fait de L'ukase contenant ces changements L'objet d'une communication diplomatique. — Le prince C%artoryski est donc fonde à dire que ce fut le prince Gortschakoff lui-même qui, dès le début et par cette circulaire, constata le caractère européen de la question polonaise et reconnut implicitement à l'Europe le droit de s'enquérir de la situation du pays (1).

Se voyant, pour ainsi dire, saisie de la question, l'Europe ne manqua pas de s'en préoccuper vivement.

en dehors de la hiérarchie officielle ou revêtues des fonctions électives. Elle donne au pays les moyens de concourir à l'administration des affaires dans la mesure de ses intérêts.

La création des conseils de goubernies et de districts, et de conseils municipaux, basée sur le principe électif, assure aux intérêts locaux la faculté de s'administrer eux-mêmes.

Enfin, les affaires ecclésiastiqut s et l'instruction publique sont confiées à une commission administrative spéciale, désormais séparée de la commission pour les affaires intérieures. Elle se trouvera à même de soumettre au gouvernement les mesures nécessaires au développement de l'éducation publique.

Parées différentes institutions, les intérêts matériels et moraux du pays reçoivent de nouvelles garanties; une expression légale est assurée à ses vœux et à ses besoins; enfin une place est laissée aux améliorations que suggérera l'expérience, dont les enseignements seront toujours consultés dans la limite du possible et du juste.

Les résultats pratiques de ces mesures dépendent désormais de la manière dont les sujets de l'Empereur, dans le royaume, sauront justifier la confiance dont Sa Majesté' leur a donné la preuve.

L'Empereur veut que ce qu'il accorde soit une vérité. Sa Majesté croit avoir rempli un devoir de consciencieuse sollicitude en ouvrant au royaume de Pologne une voie de progrès régulier. Son plus vif désir est de le voir s'y maintenir et prospérer. Elle a la ferme confiance que ce résultat sera atteint, si ses intentions sont appréciées et secondées par la sagesse du pays.

Agrée/, etc.

Gortschakoff.

i\) Voir la brochure publiée par le prince Czartoryski, sous le litre » Affaires de Pologne, >> Paris, Martinet. 1865.

— Les événements qui eurent lieu à Varsovie dans le courant des années 1861 et 1862 devinrent le sujet d'une polémique fort animée, mais qui, malheureusement, se départit bientôt de la réserve et de la modération, si nécessaires quand il s'agit de juger des différends survenus entre un peuple et son souverain.

— Prenant ouvertement le parti de la Pologne, qu'on disait opprimée , malgré la teneur du décret impérial qui inaugurait l'autonomie administrative du pays, la presse étrangère devint de jour en jour plus hostile à la Russie, dont elle dépeignait la conduite sous les couleurs les plus sombres, en engageant les gouvernements de tous les Etats européens à ne pas laisser s'accomplir ce qu'on se plaisait à représenter comme •• le meurtre de la nationalité polonaise. »

Malgré cet appel à l'Europe , il se passa un long espace de temps avant qu'aucun des gouvernements étrangers se crût autorisé à s'immiscer dans une question dont le caractère éminemment intérieur ne donnait de prise à aucune intervention étrangère. — Ni les rixes sanglantes du mois de février 1861, ni l'évacuation des églises par la troupe, ni les mesures rigoureuses du général Luders, qui servirent de thème aux excitations du journalisme, ni môme le recrutement du mois de janvier 1863, qui porta au comble l'agitation des esprits, n'avaient pu décider les gouvernements étrangers à se départir de la réserve que leur imposait le principe international qui interdit cà toute puissance, même amie, de s'immiscer dans les questions de politique intérieure de n'importe quel Etat indépendant. Durant deux années, de février 1861 jusqu'en février 1863, les puissances occidentales restèrent témoins muets des événements, que les diffé-

rents cabinets jugèrent chacun à son point de vue, mais qui échappèrent à toute action directe de leur part, puisqu'ils n'avaient ni raison ni prétexte pour s'en mêler.

Cette raison ou ce prétexte se trouva dans la convention que, le 8 février 1863, le cabinet de Saint- Pétersbourg conclut avec celui de Berlin. — ■ Le mystère qui entourai!, et qui couvre encore les arrangements intervenus entre les cours de Russie et de Prusse, donna naissance aux suppositions les plus contradictoires qu'émirent les journaux étrangers sur la portée et l'importance de cette convention.

Les uns, comme le Morning Post, crurent y voir une alliance défensive et offensive entre les deux puissances, un défi jeté à la France et à l'Angleterre, le présage d'une guerre qui ne tarderait pas à être déclarée, et dont cette feuille se plaisait à prédire d'avance les résultats, en s'écriant : « La convention -• russo-prussienne pourrait bien fournir à la France

- une occasion opportune de rétablir ses frontières

- naturelles (1). -

D'autres, comme le Journal des Débats, pensaient que la convention du 8 février n'était que la redite des conditions contenues dans le cartel conclu entre la Russie et la Prusse le 8 avril 1857, et allaient jusqu'à soutenir que les nouvelles stipulations étaient le résultat d'un défaut de mémoire, d'un oubli, de la part de la chancellerie impériale, comme du cabine! de P>erlin.

« L'inutilité de cette stipulation, - dit le Journal des Débats du 13 mars, •• frappe aujourd'hui t<>u> les yeux.

M Voir If Morning Post du -21 février I8ï>3.

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