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« à ce point que chacun se demande sérieusement
•• pourquoi les deux cabinets- s'y sont engagés sans
•• aucune nécessité, au risque de soulever une tempête
« qui ne s'apaisera peut-être pas de sitôt. — La
« réponse à cette question est fort simple, quoiqu'elle
•• puisse paraître singulière. — A Berlin comme à
• Saint-Pétersbourg on avait perdu de vue le carac-
- tère de la convention du 8 août 1857, et l'on était •■ persuadé que cette « convention de cartel » avait été « faite pour régler exclusivement le sort des déser-
* teurs et des réfract aires des deux pays. — Quand •• on a vu l'insurrection des Polonais se développer,
- on est allé au plus pressé et sans prendre le temps
- de vérifier l'état de la législation internationale; on » avait sous la main des accords intervenus récem-
- ment entre le gouvernement de la Prusse et celui « des Pays-Bas pour mettre à l'abri de toutes sortes « de coups de main les caisses des douanes établies ~ sur les frontières du Luxembourg et do la Prusse ; •• on les a copiés à peu près textuellement, en y ■■ ajoutant les dispositions spéciales que semblaient -• demander les événements essentiellement politiques
- qui venaient d'éclater dans le royaume de Pologne. « Du reste, * ajoute le Journal des Débats, « la
-• forme des accords du 8 février se prêtera facilement
* à l'espèce de caducité dont leurs auteurs sont déci- •• dés à les frapper. — Encore une fois, on n'a fait ni « un traité ni une convention ; il paraît certain qu'on
- s'est borné à l'échange de deux déclarations réci- ■ proquos qui ne sont point susceptibles de ratifica- •■ tion, et qui, par conséquent n'ont jamais dû recevoir,
- et ne recevront pas la signature des souverains. — m Cette forme est une des moins solennelles parmi
•• crllcs qu'on emploie dans les affaires diploma- •• tiques. ••
Si nous avons indiqué les doux points de vue extrêmes auxquels se plaçail la presse étrangère pour juger de l'essence e1 de l'importance de la convention du 8 février, c'est pour ajouter que nous ne saurions approuver ni l'une ni l'autre de ces deux manières de voir.
La convention du S février n'était pas, ne pouvait pas être une alliance défensive et offensive avec la l 'russe, car quelques mois plus tard, en juillei ISOo, lorsque L'entente entre les trois puissances protectrices de la Pologne menaçait la Russie d'une guerre d'invasion, on n'aurait pas manqué, sinon d'annoncer formellement, du moins de laisser deviner l'existence de cette alliance, pour faire voir que la Russie était moins isolée qu'on ne le croyail en Europe. — Si l'on n'en fit rien, c'est que les stipulations du S février n'avaient, ni l'importance ni le but «pie leur suppose le Morning Post, c'est-à-dire qu'il n'y avait là ni défi jeté à l'Angleterre, ni •• occasion offerte à la France de reconquérir ses frontières naturelles. »
Quant à la version du Journal des Débats, malgré l'intention bienveillante et conciliatrice qui paraît l'avoir dictée, elle nous semble encore moins admissible. — C'est évidemment dans le bul de calmer l'agitation où l'accord du 8 février avait mis non-seulement le public, mais même les cours de l'Occident de l'Europe, que ce journal s'efforce de prouver qu'on ne devait y voir ni un traité, ni une convention, mais bien de simples déclarations qui n'exigeaient point la signature des souverains el que leurs auteurs mêmes étaient décidés à frapper de caducité. C'est dans l'intention d'amoindrir l'impor-
tance de la convention du 8 février que le Journal des Débats la représente comme une redite du cartel de 1857, en admettant l'hypothèse de l'oubli où serait tombée l'existence ou du moins la teneur de l'ancienne transaction ; mais il semble ne pas s'apercevoir que l'explication qu'il veut faire adopter au public est en contradiction ouverte avec la réputation d'habileté et de haute capacité dont, aux yeux de ce même public, jouit le prince Gortschakoff.
A entendre le Journal des Débats, ce serait une inqualifiable étourderie, un véritable coup de tête dont se serait rendu coupable le prince, en concluant une convention de tout point «. inutile, » et en mettant à la conclure une précipitation tellement grande qu'il n'aurait pas même pris « le temps de vérifier l'état de la législation internationale. »
C'est une supposition absolument inadmissible lorsqu'il est question d'un personnage de l'importance politique du prince Gortschakoff, d'un homme d'Etat dont le talent hors ligne est si généralement reconnu, que personne ne s'est encore avisé d'en douter, ni en Russie, ni dans le reste de l'Europe.
A l'étranger, les dépêches delà chancellerie de Saint- Pétersbourg sont regardées comme le modèle du genre, qu'aucun autre cabinet n'est parvenu à égaler sous le rapport du style, de la précision et de l'urbanité des formes, tandis qu'en Russie le prince GortschakoffJouit d'une popularité immense, qui place son nom immédiatement à côté de celui du général Mourawieff. — Cela pourrait-il être, si les hypothèses du Journal des Débats avaient le moindre fondement ? — Cela serait-il ainsi si le public russe admettait un seul instant la version de ce journal, en se disant que c'est le prince
Gortschakoff dont letourderie et la précipitation ont amené la coalition qui menaceraitla Russie, que c'est le vice-conseiller qui a provoqué l'immixtion des puissances par une convention « inutile, » et qu'on n'aurait jamais conclue si l'on s'était donné la peine « de vérifier l'état de la, législation internationale? »
N'en déplaise à M. le secrétaire de la rédaction du Journal des Débats qui a signé l'article précité, mais son échafaudage d'hypothèses n'a pas de chance à se maintenir longtemps.
Puisque la rédaction du journal se rappelle le cartel de 1857, puisque nous-même nous connaissons ce document au point de pouvoir affirmer que l'article 24'" fixe la durée de la convention à douze années , — il est impossible d'admettre que le prince Gortschakoff l'eût si bien « perdu de vue, » qu'il ne se fût plus souvenu de son existence. — Se rappelant le cartel de 1857, il est impossible que le vice-chancelier ne l'ait pas relu ; l'ayant relu , il est impossible qu'il ait voulu conclure, en 1863, un acte tout semblable à celui qui subsistait déjà et qui était obligatoire jusqu'au 8 août 1869; il est donc impossible que la convention du 8 février, comme le soutient le Journal des Débats, « soit une stipulation inutile, une redite des conditions contenues dans le cartel de 1857. •■
Tant que le texte de la convention russo-prussienne restera couvert de mystère , tout avis émis par le public, concernant le mérite ou le démérite de cette transaction diplomatique, est évidemment prématuré. — Ce n'est que le jour où le texte même de la convention du 8 février sera connu et qu'il sera possible de le comparer à celui du cartel de 1857, qu'on pourra juger s'il y a ou s'il n'y a pas de différence essentielle entre
ces deux documents, c'est-à-dire, s'il y avait ou s'il n'y avait pas urgence à conclure avec la Prusse ce nouvel accord, qui, comme il était facile de le prévoir, brouillerait la Russie avec le reste de l'Europe.
A cette heure, les rapports internationaux sont tels, que le voile qui couvrait la convention du 8 février pourrait être déchiré sans le moindre inconvénient. Il dépendrait donc du prince Gortschakoff de confondre le Journal des Débats, en publiant les pièces en question. — Cela prouverait d'une manière irrécusable combien étaient fausses et hasardées les conjectures désobligeantes que se permet ce journal à l'endroit du chef du cabinet de Saint-Pétersbourg. — Quant à nous, à défaut de preuves irrécusables, nous opposerons à l'opinion du journal français l'autorité de l'opinion publique en Russie, qui se prononce d'une manière décisive en faveur de la politique du prince Gortschakoff, auquel n'ont manqué ni les adresses, ni les toasts, ni les télégrammes approbateurs.
Ces ovations réitérées prouvent qu'en Russie on est convaincu que la convention du 8 février , loin d'être une redite inutile et intempestive de l'ancien cartel de 1857, est au contraire un document de la plus haute importance, une transaction diplomatique dictée par une sage prévoyance des événements qui se préparaient dans l'Occident de l'Europe, un accord indispensable pour le bien de la Russie et que le prince Gortschakoff a eu le mérite de conclure, tout en sachant que, pour nous servir des termes du Journal des Débats, « il allait soulever une tempête de nature à ne pas s'apaiser facilement. »
Cette tempête , si l'on peut appeler ainsi une agitation insolite et violente dans l'atmosphère politique de
l'Europe , cette tempête fut bientôt déchaînée. — La réserve qu'avaient gardée les cours étrangères, pendant les deux années que les troubles polonais conservèrent le caractère d'une question intérieure, n'avait plus de raison d'être, depuis que la convention du 8 février 1863 avait changé la nature de la question, en stipulant le rôle qu'une puissance étrangère , la Prusse , aurait à jouer dans le drame dont, jusque-là, le théâtre avait été circonscrit par les frontières de la Russie.
A peine la nouvelle d'une convention conclue entre la Russie et la Prusse était-elle venue à la connaissance des cours étrangères, que toutes s'en émurent vivement, et se crurent en droit de rompre le silence qu'elles avaient gardé jusque-là, pour s'immiscer, d'une manière plus ou moins directe, dans une question qui venait de prendre un caractère international.
La première à s'avancer dans cette nouvelle voie fut l'Angleterre, que suivirent bientôt l'Espagne, la Suède, la France, l'Autriche, l'Italie, les Pays-Bas, le Portugal et le Danemark, de sorte qu'un mois, environ, après la signature de la convention avec la Prusse, toutes les puissances européennes (hormis la Turquie et les États de second ordre de l'Allemagne) avaient fait des démarches pour constater le droit qu'elles pensaient avoir acquis de se mêler de la solution de la question polonaise.
Ces quelques mots d'explication consacrés à élucider la raison d'être de la démonstration aussi tardive qu'unanime que firent les puissances européennes dans le but d'accélérer le rétablissement de la tranquillité en Pologne, revenons à la tâche que nous nous sommes posée, celle d'arriver à une conclusion définitive sur his véritables intentions du gouvernement à l'égard de
la Pologne, en examinant la tendance des actes émanant, sans intermédiaire ni interprète, du gouvernement de Saint-Pétersbourg même. Au nombre de ces actes se trouvent les réponses que fit la chancellerie impériale aux différentes dépêches qui lui furent adressées.
Nous devons supposer que les notes diplomatiques échangées sur les affaires de Pologne sont connues de nos lecteurs, et qu'il nous suffira de rappeler à leur mémoire les passages de ces pièces qui jettent quelque lumière sur la question qui nous occupe, ce que nous tâcherons de faire en aussi peu de mots que possible.
Les réponses que fit le prince Gortschakoff aux dépêches que les ambassadeurs d'Angleterre, d'Autriche et de France lui remirent simultanément dans la matinée du 5/17 avril, peuvent se résumer en trois points.
M. le vice-chancelier, parlant au nom de l'Empereur, admet des pourparlers ultérieurs sur les mesures à prendre pour arriver à la pacification stable de la Pologne.
Il engage les puissances à préciser les points sur lesquels devraient porter les améliorations qui leur semblent désirables.
Il atteste que « l'Empereur a maintenu les institu- « tions déjà octroyées à la Pologne, et à déclaré qu'il se « réservait d'y donner les développements indiqués par le - temps et les besoins du pays. •»
Se voyant ainsi, comme le dit lord Russell dans sa dépêche du 17 juin, « invités par le gouvernement * russe, t à un échange d'idées, en vue de la pacification et de la tranquillité permanente de la Pologne, les trois cabinets élaborèrent à frais communs les dépêches du mois de juin, par lesquelles ils proposèrent
« comme base de la pacification » six points ou concessions à accorder à la Pologne ; proposition qui fit que le public russe accusa les trois puissances d'intrusion indiscrète et intempestive dans les affaires intérieures de la Russie, tandis qu'elles n'avaient fait que se rendre à l'invitation du vice-chancelier, qui, par l'organe du baron Brumww, avait informé lord Russell, que « le cabinet impérial était prêt à entrer dans un « échange d'idées sur la base et dans les limites des « traités de 1815. »
Nous avons dit ailleurs combien les propositions des trois puissances étaient dénuées de toute valeur pratique, et jusqu'à quel point elles dénotaient l'ignorance où était l'Occident de l'Europe, non-seulemenl sur ce qui pouvait se faire en Pologne pour pacifier le pays, mais même sur les mesures que venait d'y prendre le gouvernement russe (1). — Sur les six concessions que demandaient avec tant d'emphase les trois puissances, quatre étaient déjà accordées; une cinquième (le rappel des restrictions imposées au culte catholique), résolue en principe, s'élaborait dans les bureaux du pouvoir législatif; tandis que la dernière (une représentation nationale avec des pouvoirs semblables à ceux qui sont fixés par la charte de 1815) n'était subordonnée qu'à la condition de laisser aux institutions électives octroyées par le décret du 20 mars 1861, le temps de s'introduire dans le pays et d'y fonctionner régulièrement (2).
En recevant simultanément trois dépêches d'une valeur si contestable, la tache du prince Gortschakofj
(1) Voir aux pages 16 et 2"» de la <c Lettre d'un patriote polonais au gouvernement national de la Pologne. » Berlin, B. Behr, 1863.
(2) Voir plus haut a la page 50.
devint fort délicate, car il s'agissait pour lui d'expliquer aux puissances protectrices de la Pologne, qu'elles ne savaient pas le premier mot de la question que leur présomption prétendait résoudre si facilement.
C'est à cette tâche que le vice-chancelier s'appliqua dans les réponses qu'il fit aux trois cabinets, réponses qui sont des modèles de modération, d'élégance de style, de courtoisie et de précision, au point qu'en bonne logique il n'y avait pas de réplique à y faire, à moins de reconnaître l'insuffisance essentielle des six points et d'en proposer six autres.
Ce n'est pas là ce que firent les cabinets des trois puissances. — Au lieu de convenir de l'absolue inutilité de leurs propositions, ils essayèrent de les maintenir et, dans ce but, se livrèrent à une ergotene quelque peu diffuse où perçait la mauvaise humeur que leur causait l'insuccès de la démarche qu'ils venaient
de faire.
' C'est à ces pièces destinées à maintenir l'opportunité des six points, que le prince Gortschakoff répondit par les trois dépêches du 26 août, dont le contenu est trèsimportant pour le sujet qui nous occupe, parce qu'il s'y trouve un passage qui indique clairement quelles étaient les intentions de l'Empereur concernant l'avenir de la Pologne. — Après avoir dit en termes variés, mais toujours également polis, qu'il renonçait à prolonger une discussion qui ne remplissait pas le but de conciliation qu'on avait en vue, le prince ajoute ces paroles, dont la solennité est rehaussée par le fait qu'elles se trouvent littéralement reproduites dans les trois dépêches : « Notre Auguste Maître reste animé des « intentions les plus bienveillantes envers la Pologne. — « Le bien-être de ses sujets de toutes les races et de toutes
« les convictions religieuses est une obligation que Sa Mail jesté Impériale a acceptée vis-à-vis de Dieu, de sa con- « science et de ses peuples. — L'Empereur consacre toute
- sa sollicitude à la remplir. »
Pour qu'il ne puisse rester aucun doute sur la forme de l'administration que le gouvernement russe pense conserver en Pologne, dans le but d'assurer « le bienêtre de ses sujets de race polonaise et de croyance catholique » le mémorandum annexé aux dépêches susmentionnées ajoute : « Sa Majesté a accordé à la Pologne « des institutions qui reposent sur le principe d'autonomie
- administrative et d'une représentation par voie d'élec- '• lions. — L'Empereur maintient ces institutions, et se