‹ Études sur l'avenir de la RussieChapitre 8 sur 17 · RÉSERVE DE LES DÉVELOPPER · texte numérisé non relu

RÉSERVE DE LES DÉVELOPPER

C'est ainsi que parlait, au nom du souverain, le vicechancelier de l'Empire, en s'adressant en même temps, et aux cabinets des trois puissances, et à l'Europe entière, qui enregistra ces paroles comme étant l'expression de la volonté fermement arrêtée de l'Empereur Alexandre II.

Voilà, il nous semble, plus qu'il ne faut pour résoudre la question que nous avons posée plus haut, celle de savoir lequel des deux, du grand-duc Constantin ou du parti ultra-russe que représente la Gazette de Moscou, était le mieux informé des véritables intentions du gouvernement concernant le sort qu'il réservait à la Pologne.

Si c'est la réalisation du programme de la Gazette de Moscou , la russification finale de la Pologne, qu'aurait eu en vue le gouvernement impérial, le langage du vice-chancelier aurait dû être tout autre que nous le voyons. — Lors de la réception des premières dépêches concernant les affaires de Pologne, loin de cou-

sentir à se placer sur le terrain du traité de 1815, le prince Gortschakojf aurait dû répondre ce qu'après l'insurrection de 1830 répondit l'empereur Nicolas Ier, à savoir, « que la rébellion des Polonais avait déchire « tous les engagements et que la Russie, obligée de « recourir à la guerre, avait désormais tous les droits « que confère la conquête (1). »

Il est probable qu'une pareille réponse aurait coupe court à tout pourparler diplomatique; mais si, malgré cela, les puissances avaient insisté, si elles avaient fait des propositions concernant des concessions quelconques à faire à la Pologne, il aurait fallu que le prince Gortschakojf déclarât, comme le fait la Gazette de Moscou : « que la Russie ne souffrira pas de pareilles offenses, qu'elle ne permettra pas à ses ennemis de se moquer d'elle et qu'elle saura bien aller les trouver pour les forcer à une lutte ouverte (2). » - Au lieu de cela, grâce à la supériorité incontestable qu'en fait de politique internationale le prince Gortschakojf a sur M. Katkoff, le chef du cabinet de Saint-Pétersbourg fit aux trois puissances des réponses aussi dignes pour le fond que convenables pour la forme, et leur redit encore une fois, d'une manière solennelle, que, malgré les torts que s'étaient donnés les Polonais par leur rébellion récente, « l'Empereur était résolu à maintenir les institutions octroyées au pays. »

Cela suffira-t-il aux adeptes du parti ultra-russe pour les persuader que le grand-duc Constantin agissait conformément à la volonté de l'Empereur, en respectant en Pologne la nationalité polonaise, et en refusant de

(1) Voir le Mémorandum annexé «aux dépêches du 20 août 1855.

(2) Voir ta Gazette de Moscou, du 30 juillet 18G3.

céder à la pression de la Gaze t te il' Moscou qui lui reprochait de ne pas adopter des mesures « énergiques et générales, » c'est-à-dire des moyens coercitifs pesant d'un poids égal sur les fauteurs de troubles et sur la population demeurée paisible? — Selon nous, et il nous semble que nos lecteurs seront du même avis, ces déclarations réitérées émanant du « gouvernement central, » et signées par le vice-chancelier de l'empire, sont de nature à ne laisser subsister aucun doute sur les intentions de l'Empereur concernant le maintien de l'autorité administrative de la Pologne ; mais nous prévoyons une objection que pourraient nous faire les partisans ob'stinés de la russification de la Pologne. Faute de pouvoir prétendre que la chancellerie de l'Empire rendait d'une manière incomplète la pensée du souverain ,dont ils auraient, eux seuls, saisi la véritable portée, les adhérents de la Gazette de Moscou pourraient encore faire une distinction assez subtile entre les intentions du gouvernement, telles qu'elles étaient lors de l'envoi des dépêches du mois d'août et les résolutions que lui auraient inspirées les événements qui se sont passés depuis cette époque. C'est là, à ce qu'il nous semble, le sens latent du passage de la Gazette de Moscou, qui affirme que la Russie est en droit d'agir vis-à-vis de la Pologne « selon les circonstances (1). »

Nous sommes obligé de convenir que depuis le mois d'août 1863, ce que la Gazette de Moscou appelle « les circonstances, » a considérablement changé. — A cette époque, une intervention armée en faveur do la Pologne était tellement imminente, qu'il aurait suiïi d'un prétexte

d i Voir plus haut à la page J3<i.

pour amener une guerre entre la moitié de l'Europe et la Russie, tandis qu'à cette heure il est hors de doute que personne ne songe plus à venir en aide aux Polonais. — D'autre part, en maintenant pendant le mois d'août 1863 le grand-duc Constantin au poste de lieutenant de l'Empereur, et en approuvant ainsi « la politique de générosité » que suivait Monseigneur, le gouvernement impérial donnait la preuve que, jusqu'à cette époque, il croyait encore à l'efficacité des procédés conciliants, tandis que depuis lors il a dû changer d'avis en reconnaissant l'impossibilité d'éteindre la rébellion par des moyens de persuasion. Il a donc changé de système et il s'en est bien trouvé, puisque l'insurrection est à la veille d'être étouffée.

Voilà, certes, des circonstances considérablement changées. — Point de guerre à prévoir avec l'Europe quoi que l'on fasse en Pologne ; point de doute sur la vertu pacificatrice des mesures recommandées par la Gazette de Moscou, puisque les adresses de dévouement commencent à être présentées à M. le comte Berg! — Cela ne viendrait-il pas à l'appui des avis émis parce journal, en prouvant que ce n'est ni le grand-duc Constantin ni le vice-chancelier, mais bien la rédaction de la Gazette de Moscou qui avait deviné les résolutions auxquelles s'arrêterait définitivement le gouvernement? Cela ne servirait-il pas à expliquer comment il aurait pu se faire que dans le temps c'était le prince Gortschakoff qui était dans le vrai, et que maintenant c'est M. Katkoff qui a raison; que, le 26 août 1863, l'Empereur était encore résolu de maintenir l'autonomie polonaise, et que depuis lors il aurait changé d'intention? — Ce n'est que dans la supposition d'un tel changement de résolution que les mesures prônées par la Gazette

de Moscou auraient un sens pratique, ce n'est que sur la base de cette supposition que ce journal peut fonder son projet de la russification de la Pologne; il est donc évident que la rédaction de la Gazette de Moscou admet comme certain, que les intentions qu'avait le gouvernement en 1863 ne sont plus celles qu'il a maintenant et qu'il mettra à exécution le jour où l'insurrection sera définitivement éteinte.

Cette supposition serait-elle fondée? Voilà ce qu'il importe de savoir.

A cette question, ainsi posée, nous avons une réponse contre laquelle il n'y a pas d'objection possible, une réponse devant le caractère péremptoire de laquelle ne refusera peut-être pas de s'incliner le fier rédacteur de la Gazette de Moscou lui-même, puisque cette réponse émane de l'initiative personnelle du souverain, et porte la propre signature de l'empereur Alexandre II. — C'est du rescrit adressé au grandduc Constantin que nous entendons parler.

Cet important document, dont on trouve ci-dessous la traduction (2), résume à lui seul la politique que sui-

(2) Rescrit adressé au grand-duc Constantin, lieutenant de l'Empereur dans le royaume de Pologne.

« Altesse Impériale, « En appelant, l'année dernière, Votre Altesse Impériale à administrer le royaume de Pologne en qualité de mon lieutenant, j'ai désiré témoigner ma ferme volonté de donner un développement progressif aux nouvelles institutions que j'avais octroyées au royaume. Le choix même d'un frère bien-aimé était un gage de mon sincère désir de marcher dans la voie de la pacification, afin de rétablir l'ordre et d'introduire un état de choses durable, conforme aux besoins et aux intérêts du pays. Appréciant complètement mes intentions bienveillantes à l'égard du peuple polonais, y sympathisant du fond du cœur, et anime d'une haute pensée de conciliation, Votre Altesse Impériale a l'ait avec un

vait l'Empereur à legard de la Pologne, la ligne de conduite tracée à son lieutenant dans le Royaume, les raisons qui lui firent abandonner temporairement la

noble abnégation le sacrifice de la position qu'elle occupait dans l'empire, afin de redoubler de zèle pour le bien du service et de la patrie dans la nouvelle carrière que lui ouvrait ma confiance illimitée. J'étais en droit d'attendre de mes sujets du royaume de Pologne qu'ils apprécieraient mes intentions, aussi bien que votre empressement à les exécuter; qu'entraînés de force et momentanément contre le gouvernement, ils comprendraient la signification de votre arrivée dans le royaume, qu'ils y verraient un gage de ma sollicitude pour le bien de la Pologne, un témoignage de mes dispositions à pardonner à l'égarement, et qu'ils reviendraient au sentiment du devoir et du dévouement envers leur souverain.

« A mon extrême affliction, ces espérances ne se sont pas réalisées. « Accueillie dès ses premiers pas par la trahison et par un attentat à ses jours qui me sont si précieux, Votre Altesse Impériale a scellé de son sang son dévouement à ma personne et à la Russie. Malgré tous ses efforts, les institutions octroyées par moi au royaume de Pologne ne fonctionnent pas jusqu'à présent de manière à répondre à leur but; elles rencontrent des obstacles permanents provenant, non du défaut de bon vouloir ou d'efforts de la part du gouvernement, mais du pays lui-même, subissant l'action de menées criminelles et la pernicieuse influence des instigateurs du dehors. — Votre arrivée en Pologne devait inaugurer une ère nouvelle de prospérité et de développement intérieur sous les indispensables auspices de la confiance et du respect des lois. « Avec une ferme et infatigable volonté, sans épargner sa propre santé, Votre Altesse Impériale s'est efforcée de réaliser mes vues bienfaisantes à l'égard du royaume. Conformant toujours vos actes au but de votre nomination, ayant toujours en vue les intérêts de la Russie cl du pays qui vous était confié; affrontant constamment des périls personnels, vous n'avez pas même ralenti vos efforts incessants lorsqu'une insurrection ouverte est venue opposer les plus grandes difficultés à l'action régulière des lois. Mais une rébellion toujours croissante, des menées de plus en plus traîlreuses et criminelles ont convaincu Votre Altesse Impériale de l'incompatibilité existante entre l'état actuel du pays et la pensée de bienveillance et d'apaisement qui m'a porté à vous charger de mettre à exécution les institutions si généreusement octroyées à mon royaume de Pologne.

« Le peuple polonais n'a pas voulu comprendre et apprécier la signi-

voie des mesures conciliatrices, et, enfin, la résolution irrévocablement arrêtée où est S. M. de maintenir pour la Pologne les institutions qui assurent son auto-

tïeation de la nomination de Votre Altesse Impériale au poste de mon lieutenant.

« En s'insurgeant au mépris de tous ses serments; en se livrant à des complots criminels, il s'est montré indigne du gage que je lui avais donné de mes intentions bienveillantes dans la personne de mon frère bien-aimé.

« Reconnaissant la justesse de vos appréciations concernant l'impossibilité, dans les circonstances actuelles, de suivre la voie par laquelle j'ai cherché à atteindre la pacification du pays, lorsque je vous y envoyais l'année passée, je consens à vous décharger, conformément à votre désir, des fonctions de mon lieutenant et de commandant en chef des troupes dans le royaume de Pologne. Mais lorsque, avec l'aide de Dieu, la révolte sera maîtrisée ; que, rendus accessibles à la voix du devoir et de la légalité, mes sujets du royaume s'affranchiront de la violence exercée par les fauteurs déclarés de la trahison, el qu'ils auront recours à ma clémence; lorsque le rétablissement de l'ordre permettra de reprendre l'œuvre que vous avez commencée; lorsque les circonstances rendront possible l'application des institutions dont la mise enpratique est un de mes plus vifs et sincères désirs, j'aime à espérer qu'alors vous pourrez- prendre de nouveau part à l'exécution de mes vues, et vous consacrer au bien du service avec le zèle et l'abnégation dont les incessants et incontestables témoignages sont aussi précieux à mon cœur que sont illimitées ma confiance, mon amitié et mon affection fraternelle envers vous.

« Je demande à Dieu que le repos sollicité par Votre Altesse Impériale et indispensable à sa saule, après les rudes et continuelles

épreuves qui, au milieu des plus grandes difficultés, onl si profondément affecté votre cœur ardemment dévoué à la patrie, rétablisse vus forces aussi promptemenl que possible.

« Que Dieu vous soit en aide. Je me confie avec une inébranlable fermeté à sa miséricorde infinie.

« Fait à Livadia, le 19 (51) octobre 18G3. »

Sur l'original, S. M. l'empereur a daigné écrire de sa propre main :

« Votre frère reconnaissant et sincèrement affectionné,

« Alexandre. »

nomie administrative, et sauvegardent la nationalité polonaise contre le danger d'être absorbée par la nationalité russe.

C'est dans l'intention hautement proclamée de donner « un développement progressif » aux institutions libérales et autonomes octroyées à la Pologne, que l'Empereur fait choix de son frère puîné, dont l'arrivée dans le pays « devait inaugurer une ère nouvelle de « prospérité sous les indispensables auspices de la con- « fiance et du respect des lois. » — Que le grandduc a toujours conformé ses actes au but de sa nomination, qu'il a toujours eu en vue les intérêts de la Russie et ceux du pays qui lui était confié, c'est ce que l'Empereur reconnaît lui-même en exprimant le regret que le peuple polonais n'ait pas voulu comprendre la signification qu'avait la nomination du grand-duc Constantin au poste de lieutenant. — Ce n'est qu'après avoir épuisé les moyens conciliateurs, après s'être convaincu de l'impossibilité qu'il y avait de vaincre la rébellion par la douceur, que l'Empereur se décide à user de rigueur et à rappeler son frère. — Il y a là évidemment un changement de système, une modification du plan primitivement adopté, mais ils ne se rapportent qu'aux mesures à prendre pour dompter l'insurrection armée, et nullement à la résolution concernant l'autonomie administrative et nationale de la Pologne.

— Cette résolution demeure immuablement arrêtée, et n'est ébranlée par aucun concours de « circonstances. »

— Ni les crimes commis par la minorité rebelle, ni la crainte d'avoir l'air de céder devant les menaces de l'Europe coalisée, ni, enfin, la certitude qu'aucune armée ne viendra au secours de la Pologne, n'ont pu altérer la décision primitive de l'Empereur, qui main-

tient imperturbablement son dire, en exprimant l'espoir que le grand-duc consentira à achever l'œuvre de pacification qu'il avait commencée : « le jour où les circon- « stances rendront possible l'application des institutions « dont la mise en pratique est un des plus vifs et des - plus sincères désirs de S. M. -

Il nous semble que les arguments que nous venons de tirer des documents émanant de la chancellerie impériale de Russie, sont de nature à ne laisser subsister aucun doute sur les véritables intentions du gouvernement concernant l'avenir de la Pologne; nous pouvons donc revenir à la question qui fait le sujet du présent chapitre, celle de savoir quelle était la conduite que pouvait tenir le grand-duc Constantin, pour éviter l'atteinte de ce flot d'impopularité qui montait à vue d'œil, et qui grondait contre lui sous l'action stimulante de la presse de Moscou l

Pouvait-il, « pour en finir au plus tôt avec la rébellion, » employer le moyen sur lequel insistait la (j'azctte de Moscou, celui de renvoyer tous les fonctionnaires d'extraction polonaise, pour les remplacer par des Russes?

Non, sans doute! Car si cetle mesure était praticable à Grodno , Minsk, Witebsk et Mobile f, où la grande majorité de la population est russe, si elle était admisse il<; à Wilna, où la masse du peuple ne parle ni le russe ni le polonais, mais le lithuanien, tandis que la population russe est à la population polonaise comme 1,110 à 1,065 (1), — elle se trouvait être absolument irrationnelle dans le royaume de Pologne, où le peuple n'entend que le polonais. — L'installa-

(I) Voir a ia paye 92 de ma « Question polonaise » Berlin, B. Behr, 1803.

tion d'un corps d'employés ignorant la langue du peuple qu'il s'agit d'administrer, est une mesure d'un caractère essentiellement transitoire; or, la mission du grand-duc était, non pas d'établir un régime passager, mais de fonder un état de choses réunissant, autant que possible, toutes les chances de stabilité.

Pouvait-il, « pour étouffer sans délai l'insurrection, * avoir recours à la mesure que la Gazette de Moscou recommandait avec tant d'insistance, celle de suspendre, ne fût-ce que temporairement, l'action de toutes les autorités civiles, en les remplaçant par des chefs militaires, entre lesquels aurait été réparti, non -seulement le pouvoir administratif, mais même le pouvoir judiciaire?

Encore une fois, non! — Car l'établissement d'une série de dictatures et de sous-dictatures militaires, pesant plus lourdement sur la population paisible demeurée sous sa juridiction, que sur les émeutiers qui trouveraient moyen de s'y soustraire, aurait été contraire aux intérêts dus masses, et, par là même , contraire «au but delà nomination du grand-duc, » lequel était, — pour nous servir des termes du rescrit impérial — a d'avoir toujours en vue les intérêts du pays qui lui « était confié, »

Pouvait-il, enfin, — « pour ne 'pas empêcher par sa pré- « sence que d'autres que lui se chargeassent de la besogne, « qu'en sa qualité de frère de l'Empereur il n'aurait pu « accepter, celle de dompter le pays par la force des « baïonnettes » — pouvait-il se retirer le jour même où il commençait à entrevoir qu'il serait impossible d'éviter l'emploi de mesures rigoureuses?

Non, et toujours non! — Investi, par le choix personnel de l'Empereur, d'un poste de confiance, d'un

poste où le danger était de tous les jours, de toutes les heures, l'honneur militaire s'opposait à ce que le grand-duc demandât à en être rappelé. — En temps de guerre, il n'y a pour le militaire que deux cas dans lesquels il peut demander sa retraite : c'est l'impossibilité matérielle de remplir ses fonctions, à cause de maladie, ou l'impossibilité morale de continuer le service en présence d'une consigne humiliante. — Tant que le grand-duc se portait bien, et qu'on maintenait les conditions et les instructions de sa nomination, il ne pouvait faire autrement que de rester à son poste, en attendant avec résignation qu'il plût à l'Empereur de l'en rappeler.

Les voilà donc tombés les uns après les autres tous les reproches que la presse russe a adressés au grandduc Constantin, et nous avons vu qu'il ne pouvait agir autrement qu'il ne fit sans se mettre en contradiction avec « le but de sa mission, » et sans manquer au devoir de remplir littéralement les instructions qui servaient de base à son mandat. Les voilà réduites à néant, les accusations qui avaient déterminé ce changement subit dans l'opinion publique, que nous avons vu se montrer hostile à un prince dont le nom, naguère encore, jouissait en Russie d'une popularité tout exceptionnelle. — Cela changera-t-il la manière de voir du public, ou les organes de la presse ultra-russe s'obstineront-ils à maintenir leur dire, en soutenant que c'était une faute que d'avoir voulu essayer en Pologne un autre système de pacification que celui que le général Mourawieff inaugura à fl'ilna, et que maintenant M. le comte Benj applique avec tant de zèle à Varsovie? Persisteront-ils à démontrer que le régime actuellement en vigueur aurait dû être introduit beaucoup plus tôt,

et qu'ainsi c'était une seconde faute que d'avoir laissé le grand-duc aussi longtemps à son poste, duquel il ne fut formellement relevé que le 19/31 octobre?

Comme ce n'est plus directement le grand-duc Constantin que touchent ces reproches, lesquels remontent plus haut et s'adressent — pour nous servir de la locution de la Gazette de Moscou — au « gouvernement central » (zentralnoe prawitelstwo), les objections que nous aurons à y faire trouveront leur place dans le chapitre suivant; toutefois, pour clore celui-ci, disons encore quelques mots sur les raisons qui firent qu'on différa le rappel du grand-duc, après même qu'on avait acquis la conviction que la politique de conciliation, dont il était le représentant, devait être changée contre une manière d'agir plus sommaire.

Ce n'est pas, sans doute, vers la fin d'octobre seulement qu'on s'aperçut que la rébellion en Pologne avait pris un caractère tel qu'on ne pourrait la dompter que par la force des baïonnettes. — En juin 1863 déjà, lors de la nomination du général Mourawieff au poste de Wilna, il était facile de prévoir qu'on n'aurait raison de l'insurrection polonaise qu'en la soumettant au régime adopté pour la Lithuanie; on est donc en droit de se demander pourquoi on a tant tardé à mettre en pratique un système de l'efficacité duquel on était convaincu, et auquel on a pourtant fini par avoir recours.

— La raison seule que le grand-duc était encore à Varsovie, et qu'il aurait refusé un pareil mandat, n'était pas suffisante, car on avait la faculté de rappeler le grand-duc en juin, tout comme on le rappela en octobre.

— Les insinuations sur l'opportunité de ce rappel ne manquaient pas dans la presse de cette époque. Il faut donc que le gouvernement impérial ait eu des raisons

bien graves pour laisser le grand-duc au poste de Varsovie, tout en sachant que sa présence faisait différer nécessairement l'application des mesures rigoureuses qu'exigeait la situation.

Pour comprendre ces raisons, il faut se rappeler quelle était la situation des choses dans la seconde moitié de l'année 186o.

La surexcitation fébrile qui régnait en Europe, et qui, en France surtout, menaçait de forcer la main au gouvernement, rendait le rôle des trois puissances protectrices de la Pologne aussi difficile que celui de la Russie. Emportés par le courant de l'opinion publique, les trois cabinets s'étaient avancés plus loin qu'ils n'auraient voulu, et se trouvaient dans la position de ne plus pouvoir reculer, si, de la part de la Russie, on avait pris subitement quelque mesure essentiellement hostile «à la Pologne, quelque mesure qui aurait indiqué que, temporairement du moins, on ne tiendrait aucun compte des clauses du traité de 1815, concernant certains droits accordés aux Polonais.

Au nombre des mesures de cette nature, qui auraient pu rendre inévitable un conflit général, était le rappel du frère de l'Empereur de son poste à Varsovie.

Comme un des articles de la charte constitutionnelle de 1815 stipule qtie le poste de lieutenant de l'Empereur en Pologne ne pourra être confié qu'à un Polonais ou à un des membres de la maison régnante, la présence d'un prince impérial à Varsovie était regardée comme un indice certain que le gouvernement songeait à revenir au régime constitutionnel garanti par l'acte final du congrès de Vienne.

i"i-s\ là la signification que dans l'Europe entière, et surtout en France, ou attachait à la nomination et

au maintien du grand-duc Constantin au poste do lieutenant de l'Empereur; il n'y a donc pas de doute que le rappel du grand-duc, s'il avait eu lieu au mois de juin, et la nomination à sa place du général Mourawieff, du général Berg, ou de n'importe quel général russe, auraient donné à l'agitation des esprits de telles proportions, que, selon toute probabilité, une guerre de l'Europe coalisée contre la Russie s'en serait suivie immédiatement.

A ne se guider que par les conseils de la Gaxette de Moscou, c'est cette occasion qu'il aurait fallu saisir pour « agir avec énergie » en Pologne, et pour « aller trouver les ennemis de la Russie, en les forçant à une lutte ouverte, ••> comme ce journal le propose à cette même époque, dans son numéro du 30 juillet. — Heureusement le gouvernement impérial s'inspirait ailleurs que dans les colonnes des gazettes, et se dit que si la dignité d'un grand peuple demande qu'on ne recule pas devant une guerre, la prudence exige qu'on en retarde l'explosion jusqu'au moment où l'on aura fini les préparatifs indispensables pour la soutenir avec vigueur. — Disposées comme étaient les troupes en Russie, si la guerre avait éclaté au mois de juin 1863, elle y aurait trouvé bien des côtes dégarnies, bien des points vulnérables ; il fallait donc, avant tout, que la Russie fit les préparatifs nécessaires pour recevoir dignement tous ces étrangers qui songeaient à lui rendre visite. — Pour cela, il fallait gagner du temps, il fallait éviter toute mesure intérieure qui pouvait précipiter les événements ; il fallait donc, non-seulement ne pas rappeler le grand-duc de son poste, il fallait insister pour qu'il ne quittât point Varsovie, puisque sa présence en Pologne augmentait les chances de voir reculer l'explosion de la guerre.

Vers la fin du mois d'août, les préparatifs qu'on faisait de toutes parts étaient assez avancés pour qu'on n'eût plus à craindre d'être pris au dépourvu. — C'est alors que le grand-duc put se rendre à Saint-Pétersbourg, en laissant le commandement au comte Berg, dont les instructions avaient été modifiées, mais qui ne fonctionnait encore que temporairement, le titre officiel de lieutenant de l'Empereur étant conservé au grand-duc. — Plus tard, en octobre 1863, eut lieu le rappel du grand-duc, mais alors l'armée russe était partout sur pied de guerre, les côtes étaient fortifiées, les points stratégiques gardés, les magasins pourvus, et la Russie attendait, l'arme au bras, qu'il plût à l'Europe d'engager la lutte.

Voilà pourquoi on ne pouvait rappeler le grand-duc Constantin au mois de juin, tout en étant arrivé à la conviction que ce rappel serait désirable, puisqu'il était devenu indispensable d'avoir recours à des mesures tellement rigoureuses qu'un frère de l'Empereur ne pouvait être chargé de les appliquer. — Voyant les allures que prenait la rébellion, les exactions que commettaient les bandes armées, les assassinats qui ensanglantaient les rues ; voyant surtout les progrès que faisait l'insurrection en terrorisant et en enrôlant de force les habitants demeurés étrangers à la révolte, le gouvernement comprenait, aussi bien que la Gazette de Moscou, qu'il n'y avait plus que les « mesures énergiques, » la force des baïonnettes qui pouvaient dompter les émeutiers terroristes. — Il comprenait que ces mesures seraienl d'autanl plus efficaces qu'elles seraient promptement appliquées, et qu'ainsi il était - de son devoir comme de son intérêt » de rapprocher le moment où il pourrai! « en finir avec l'insurrection; » mais il

comprenait aussi qu'il fallait, avant tout, préparer les moyens de résister à une guerre d'invasion venant au secours de cette insurrection. Comme ces préparatifs auraient été interrompus par suite d'un rappel précipité du grand-duc, on dut choisir le moindre entre deux maux imminents : on dut assurer la résistance de la Russie au risque de prolonger la rébellion de la Pologne.

Il nous semble qu'il n'est pas besoin detre doué d'une bien grande dose de perspicacité pour trouver l'explication que nous venons de donner concernant les motifs qui déterminèrent la politique du gouvernement impérial à l'égard de l'insurrection polonaise, et pourtant la Gazette de Moscou ne vit et ne comprit rien de tout cela. — Entraînée par la passion, et s'excitant au bruit de ses propres paroles, elle criait comme un sourd et frappait en aveugle, sans entendre ce qu'on lui répliquait et sans voir où elle touchait, s'acharnant à vociférer contre la faiblesse, l'incapacité et le manque de patriotisme du grand-duc, qu'elle accusait d'arrièrepensées ambitieuses, mais surtout d'irrésolution, pour ne pas s'être décidé à quitter son poste au moment même où il était devenu évident que les mesures conciliatrices étaient insuffisantes et devaient être remplacées par des mesures coercitives.

A tout prendre, c'est à ce dernier point qu'en fin de compte se réduisent les reproches élevés contre le grand-duc par la Gazette de Moscou. — Avouant ellemême « qu'en sa qualité de frère de l'Empereur » il ne pouvait avoir recours à certains moyens violents, la gazette rétracte implicitement le reproche de faiblesse et d'incapacité. — Convenant qu'un prince impérial avait à garder vis-à-vis de la Pologne certains égards,

dont le général Mouraivieff pouvait se dispenser en Lithuanie, elle réduit à néant le reproche de manquer de patriotisme. — Il ne reste donc, au fond, qu'une seule accusation soutenable, celle qui consisterai! à dire au grand-duc : Le jour où votre présence était devenue un obstacle à l'application d'une série de mesures dont vous sentiez l'urgence, pourquoi restiez-vous? Pourquoi n'insistiez-vous pas pour quitter Varsovie?

Nous avons vu pourquoi le grand-duc ne pouvait et ne devait pas se démettre de son poste de lieutenant de l'Empereur en Pologne. — Ce n'est qu'autant qu'il conservait ce titre qu'on pouvait espérer retarder la guerre européenne dont l'ouverture, si elle avait eu lieu au mois de juin 1803, aurait été un danger réel pour la Russie. — C'est donc en se servant du nom du grand-duc Constantin comme d'un bouclier» que la Russie a gagné cinq mois de temps pour se mettre sur le pied de guerre ; c'est sous l'égide de ce nom qu'elle a eu le loisir nécessaire pour faire les préparatifs qui la rendaient invulnérable, et c'est précisément pendant ce temps-Là, pendant les cinq mois de juin à octobre, que la Gazette de Moscou s'efforçait de démonétiser ce même nom en Russie, en épuisant son encre et son fiel pour noircir le grand-duc aux yeux de ses compatriotes.

Voilà à quel excès d'injustice peut conduire l'excès de zèle, lors même qu'il s'applique à une cause noble et belle par elle-même; voilà à quel point l'esprit de parti peut fausser le jugement d'un homme de talent, lors même qu'il sérail .'miiné par les meilleures intentions.

Le talent de M. Katkojfesi hors de doute pour tous ceux qui ont lu ses articles avec l'attention qu'ils méritent, la pureté de ses intentions nous a <:te attestée

par des personnes qui le connaissent intimement, et néanmoins nous le voyons qui prononce un jugement d'une iniquité monstrueuse, tout en cherchant la vérité avec droiture et probité.

Poussera-t-il cette droiture jusqu'à reconnaître l'erreur où il est tombé ? Aura-t-il la probité de convenir de ses torts et de tâcher de les réparer? Si les amis de M. Katkoff n'ont pas surfait sa valeur morale, en la plaçant au-dessus même de son éminent talent de publiciste, il nous est permis d'espérer que, loin de s'obstiner à demeurer sourd à nos arguments, il se plaira à en reconnaître la justesse, et qu'ainsi, au lieu de voir en nous un ennemi à combattre, il n'y verra qu'un critique impartial dont les avis ont du bon et méritent qu'on les prenne en sérieuse considération. — Si telle devait être la manière de voir de M. Katkoff', concernant le jugement que nous venons de porter sur ceux de ses articles qui se rapportent spécialement au grand-duc Constantin, nous en serions d'autant plus heureux que, dans le chapitre suivant, nous aurons à parler de la direction générale que suit la Gazette de Moscou, et que, à notre sincère regret, ce ne sera pas pour en faire l'éloge que nous en parlerons.

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