Institut, orat., XII i
représente les élans douloureux et le délire sacré; c'était plutôt la possession calme et sûre d'un idéal atteint sans effort. Où est le charme de la divine éloquence de Platon, sinon dans l'aisance avec laquelle ses personnages parlent et agissent, nous laissent voir les détours de leur pensée, et, nous dévoilant d'eux-mêmes leur âme, s'abandonnent à leurs gracieux caprices et à leurs belles inspirations? Pourquoi la poésie de Sophocle est-elle si réellement athénienne? N'est-ce pas parce quil y a dans les expressions une mesure et un tact exquis, une simplicité puissante, une élégance naturelle, parce qu'elles sont, pour ainsi dire, malgré la hardiesse et la concision du style, éclairées par une lumière limpide et pénétrante ? De même, dans les chefs-d" œuvre de la statuaire et de l'architecture, le secret de tant d'effets merveilleux n'estautre crue la sûreté du dessin, la simplicité des lignes et la grâce des contours. Comment Phidias exprimet-il la puissance et la majesté du Dieu suprême? Est-ce par la violence du mouvement, par la saillie exagérée des muscles, par le luxe des draperies? Non ; il atteindra cette expression divine par les admirables proportions du corps que n'altère aucune contraction, par la simplicité et le calme de l'attitude, par la sérénité du visage qui ne trahit aucun elîort et qui semble refléter doucement le rayonnement facile d'une intelligence sans nuages.
En voyant à côté du Jupiter de Phidias les formes robustes et les membres nerveux d'une statue d'Hercule, personne a-t-il jamais pu confondre le maître des dieux avec le mortel divinisé ?
L'éloquence athénienne, si on se la représente à son plus haut degré de perfection, offre les mêmes caractères de précision, de beauté et de grandeur : c'est l'accord d'une pensée juste et belle avec une expression juste et belle. Les Athéniens jouissent alors avec bonheur de cette puissance d'une langue qui rend immédiatement, sans effort et sans détour, chacune des beautés, chacune des délicatesses de la pensée qu'elle traduit, tant les rapports des mots et des idées sont exacts, tant leur union est intime ; si bien que l'harmonie des paroles fait saisir en même temps cette harmonie immatérielle des idées qui est la musique de l'âme.
Cet idéal sublime n'est point dans Lysias; ni la nature de ses œuvres ni celle de son esprit ne le comportaient.- Mais, s'il fut donné quelquefois à ses successeurs de l'atteindre, ils en furent en partie redevables à celui dont ils ne purent surpasser l'élégante précision et la gracieuse simplicité. Ils durent marcher dans la voie qu'il avait le premier tracée d'une manière certaine, et la langue qu'il leur livra possédait déjà les qualités les plus essentielles au digne instrument de la grande éloquence. Il fallut seulement nourir davantage cette
élégance un peu maigre, et distribuer des nuances plus riches et plus éclatantes sur cette teinte douce et unie qui était répartie également partout. Denys d'Haliearnasse1 compare les œuvres de Lysias à des peintures anciennes qui manquaient des ressources d'un art plus avancé et n'offraient encore ni la variété des couleurs, ni les effets d'ombre et de lumière, ni la science des tons et de la perspective, mais charmaient cependant par la correction irréprochable du dessin et l'inimitable pureté des contours. Ou bien aussi2 elles lui rappellent le talent déjà fin et gracieux du sculpteur athénien Calamis, que devaient bientôt éclipser la souplesse plus savante et la majesté plus hardie de Phidias. Lysias n'a donc point usurpé sa réputation d'atticisme ; il est vraiment Athénien par ses qualités et par le sentiment général qui est répandu dans ses ouvrages. Sa manière un peu froide répugne à nos goûts ? Sans trop insister sur le caractère calme des antiques chefs-d'œuvre des artistes athéniens, et sans exclure de l'éloquence athénienne la passion qui au contraire la fit vivre, on peut du moins par une observation prémunir la critique moderne contre les dédains faciles et irréfléchis. On a reproché de la froideur aux statues antiques
x. Isce, IV. 2. Isoa\, III.
des belles époques, parce qu'il n'y a point sur leurs figures une agitation forcée. Il faut prendre garde de céder à un motif analogue en jugeant l'éloquence attique ; il faut se rappeler qu'en prodiguant les termes forts de même qu'en prodiguant les expressions violentes des traits du visage, on émousse son goût et sa sensibilité. Or sommesnous sûrs nous-mêmes de saisir facilement l'effet de la proportion si nécessaire à toute œuvre d'art, d'avoir conservé le sentiment de la mesure et de la juste répartition de la force, de bien comprendre le mérite harmonieux d'un ensemble où chaque détail n'est ni plus ni moins que ce qu'il doit être? Ne nous arrive-t-il pas souvent au contraire de composer des espèces de tableaux sans dégradation de couleur et de lumière, qui fatiguent et troublent la vue par des disparates et des effets heurtés? Déjà en plein xvne siècle, cette tendance à l'exagération trouvait un censeur dont la sévérité nous surprend, dans Pascal l, le plus'passionné et le plus énergique de nos grands écrivains. Cet illustre patronage est la défense la plus éloquente de Lysias.
Sans aucun doute, nous n'avons pas, au moins dans les questions de style, l'exquise délicatesse
i. « Kteindre le flambeau do la sédition, « trop luxuriant. « L'inquiétude de son génie; » trop de deux mots hardis. (XXV, 23, édit. Havet.)
des Athéniens. Nous le sentons, et il arrive même que le sentiment de cette infériorité intellectuelle ou peut-être de la difficulté que nous éprouvons à faire, au milieu de mille influences et de mille préoccupations diverses, ce que les Grecs paraissent avoir fait sans effort, produit sur nous une impression singulière : nous nous en prenons au ciel et au sol de notre patrie, et nous prétendons demander à un climat plus heureux ce secret perdu de la perfection naturelle et facile. Nous interrogeons ainsi le ciel, les montagnes, la mer d'Athènes, et nous voulons trouver une réponse dans la limpidité de l'air et dans la douce harmonie des lignes et des couleurs. N'y a-t-il là qu'une superstition puérile, ou bien faudrait-il en effet reconnaître une sorte de fatalisme matériel qui expliquerait par la configuration de la terre les développements des arts, de même que la forme de la tête explique, pour les phrénologistes, ceux de nos instincts et de nos facultés? Du moins est-il certain qu'il y a un si merveilleux accord entre la nature de l'Attique et le caractère des œuvres athéniennes, qu'elle semble les avoir inspirées et qu'elle en aide l'intelligence, en provoquant d'ellemême des rapprochements qui nous en rendent les qualités plus sensibles. Rien n'explique mieux l'éloquence attique que la lumière d'Athènes. Peutêtre serait-on tenté de croire que ces nuances si
fines et si délicates de la langue et du style y compensent et ont pour condition le défaut d'éclat. Peut-être ébloui par le luxe des figures, par le riche développement des périodes, par l'effet des amplifications pathétiques, serait-on disposé à dire des Romains qu'ils sont plus brillants. Ce serait une erreur. L'éclat de l'éloquence romaine est plus factice, et par cela même a quelque chose de plus sec et de plus dur qui trouble davantage. L'éclat de l'éloquence athénienne, c'est la lumière même du soleil d'Athènes aux heures si belles qu'éclairent ses premiers et ses derniers rayons : rien de plus resplendissant, mais rien de plus doux. C'est un rayonnement puissant qui atteint et pénètre tout sans choc et sans résistance. Alors le soleil d'Athènes inonde les objets de lumière, mais en baigne mollement les contours-, de même que les flots bleus de son golfe viennent doucement s'unir aux rivages dorés de Phalère. Alors tout est lumineux et transparent, tout jusqu'aux ombres des montagnes ; mais aussi tout a sa juste valeur, les plans divers se dessinent nettement, toutes les formes sont précises et pures, chaque objet nous révèle tous ses détails et revêt la nuance qui lui est propre, depuis la couleur la plus brillante jusqu'à la teinte la plus fugitive, et de tout cela résulte un ensemble proportionné, harmonieux et animé. Ce sont bien en effet, pour la na-
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ture comme pour les hommes, les heures de la vie plutôt que celles du mi ieu du jour : pendant celles-ci le soleil répand des vapeurs embrasées qui pèsent sur tous les objets et les confondent sous un ciel de plomb. Ne pourrait-on pas, si l'on voulait continuer la comparaison, y voir une image de l'éloquence asiatique, qui a été lourde et confuse pour avoir voulu être trop éclatante ?
Cette richesse et cette puissance naturelle de la langue grecque, qui n'a jamais besoin de forcer l'expression ni de suppléer à son défaut, a fait dans l'éloquence la supériorité d'Athènes. Piome, sa rivale, l'a senti ; elle reconnaissait par la bouche de Quintilien * que, ne disposant pas des mêmes ressources, elle avait dû s'appuyer sur des prin cipes différents. Quintilien remarque avec finesse que la langue grecque suffit pour soutenir les écrivains du second ordre : « Ils voguent en sécurité a. au milieu des bas- fonds et des écueils voisins du « rivage ; semblables à des barques légères , ils « trouvent partout des ports et des abris. Les Lace tins, moins agiles, doivent chercher la haute « mer, de peur de s'engraver. » Mais la prudence, qui leur donne ce conseil, leur recommande aussi de ne pas s'aventurer trop loin. Ils sont donc entre deux dangers : la recherche d'une simplicité im-