XII
possible et l'abus des moyens ambitieux. Il a fallu tout le génie de Cicéron, le disciple éclairé des Grecs et le brillant émule de Démosthène, pour éviter ce double écueil; il a compris quelles étaient les limites nécessaires de l'imitation athénienne et dans quelle mesure l'inspiration grecque devait céder aux habitudes différentes du génie romain.
La diversité des deux peuples et des deux langues, tel est le point de départ le plus naturel et le plus juste de ce parallèle , si souvent reproduit entre les deux grands représentants de l'éloquence antique, Démosthène et Cicéron. Assurément les noms des grands génies et de tant de charmants esprits qu'a produits la littérature latine, la défendent suffisamment contre le reproche de rudesse et de grossièreté ; mais ils furent les fruits d'une civilisation tardive, et ce fut sous l'influence grecque qu'ils se développèrent. Aussi, malgré l'éclat de cette civilisation et la délicatesse de la culture intellectuelle qu'elle suppose, les traces de la barbarie originelle ne purent jamais complètement disparaître. Qu'était-ce que l'urbanité, cet atticisme romain? C'était sans aucun doute le résultat de la politesse des esprits et des mœurs ; mais cependant ce n'élait pas la même chose que l'atticisme.
Une définition de l'urbanité devrait surtout s'autoriser des idées exprimées (VI, 3) par Quintilien, qui entend par là quelque chose de plus précis et
de plus délicat que les qualités attribuées par Cicéron à César Vopiscus. Ce mot semble avoir eu primitivement un sens plus national, et avoir désigné une sorte de sève toute romaine que n'altérait aucun mélange étranger. Cicéron parle quelque part de l'urbanité de Névius et de Plaute.
L'urbanité était le contraire de la rusticité : c'était une certaine élégance toute particulière à la ville, à laquelle contribuaient en même temps le choix des mots, la pureté de la prononciation, le tour fin et naturel donné à l'expression de la pensée. Elle proscrivait les provincialismes, à plus forte raison les habitudes étrangères et barbares. C'était un mélange d'esprit et de bon goût qui, dans la plaisanterie, n'allait jamais jusqu'au gros rire, et consistait plutôt dans ces traits qui flattent un esprit intelligent et cultivé par une surprise agréable, et ie plus souvent par l'expression délicate et presque enjouée d'une pensée sérieuse. C'était en général cette aisance particulière à la bonne société, cette qualité des gens bien élevés dont l'instruction est sans pédantisme et qui comprennent beaucoup à demi-mot. Ennemie de la gaucherie et de l'affectation, l'urbanité défiait tous les efforts de l'élégance provinciale, et se moquait de ces reines de village que Pascal nous décrit spirituellement * .