‹ Études sur l'éloquence attiqueChapitre 23 sur 51 · Quintil., VIII, 1. — Cicér., Brutus, XLVI · texte numérisé non relu

Quintil., VIII, 1. — Cicér., Brutus, XLVI

leur présenta l'image la plus fidèle de leurs pius essentielles qualités !

Ainsi à Athènes et à Rome la différence de la langue et des mœurs ne permit pas à l'éloquence d'avoir le même caractère. Quoique dans les deux villes les institutions civiles et politiques fussent favorables à son développement, elle ne se trouva pas dans des conditions semblables et n'obéit pas aux mêmes inspirations. Que l'on songe seulement à la constitution différente de ces vastes tribunaux qui d'un côté se recrutaient indistinctement parmi tous les citoyens, de l'autre n'étaient accessibles qu'aux deux premiers ordres de l'État; ou bien que l'on se représente les tribunes de Rome et d'Athènes, toutes deux imposantes, toutes deux offrant à l'éloquence une scène grande et magnifique, mais où l'on reconnaît encore le génie particulier des deux peuples dans la nature des impressions que les lieux éveillaient chez l'orateur et dans l'assemblée. Des rostres et du forum, resserrés entre le mont Palatin et la glorieuse colline du Capitole. l'orateur ne voyait que des monuments, images de la piété ou de la grandeur des Romains, témoignages de leur culte pour la patrie et souvenirs de leurs triomphes : cette vue était féconde pour lui en grandes idées et en nobles sentiments, mais n'invitait pas sa pensée à sortir du monde toujours factice des œuvres humaines. L'horizon du

Pnyx était à la fois plus étendu et plus simple *. Il présentait aussi aux Athéniens des monuments religieux et nationaux, comme le temple de Thésée, le véritable fondateur d'Athènes, comme l'acropole, sa citadelle et son sanctuaire; mais ces monuments se liaient admirablement à la nature qui se développait à l'entour, à la mer et aux montagnes sur lesquelles se reposaient les yeux. La vue du Pirée et des vaisseaux rappelait constamment à l'orateur la cause principale de la prospérité de son pays ; mais ces vaisseaux voguaient sur le beau golfe d'Égine. C'est ainsi que le sentiment des beautés naturelles se mêlait de lui-même aux idées de puissance, de religion, de patrie. Pourquoi cette influence toujours présente n'aurait-elle pas jusqu'à un certain point modifié l'expression de ces idées et donné un caractère moins artificiel à la conception de l'éloquence dont le génie s'inspira au Pnyx bien plutôt que dans les tribunaux?

Quelle que soit la valeur de ces observations, il est certain qu'au moment où l'éloquence romaine arriva à son plus haut degré de perfection, elle ne

1. Ces lignes, à l'époque où elles étaient écrites, s'accordaient avec l'emplacement qui était alors généralement assigné au Pnyx. Depuis, M. Curtius, après des fouilles exécutées en Ï8G2, a cru y reconnaître un autel et une enceinte consacrés à Zeus Pélasgique. Il placerait le Pnyx sur la pente septentrionale de la colline du Musée. Jusqu'ici cette hypothèse n'a pas été confirmée.

tendait pas à se rapprocher du genre athénien. Hortensius était asiatique. Il arriva alors que certains esprits honnêtes et délicats sentirent ce qu'il y avait de faux dans cette disposition. Ils voulurent produire un mouvement contraire et créèrent une école rivale. Mais ils ne se bornèrent point à blâmer Hortensius; ils attaquèrent Cicéron lui-même, sans prendre garde qu'ils attaquaient en même temps le génie de Rome et luttaient contre leur propre pays. Ils firent retentir aux oreilles de Cicéron le nom des attiques, surtout celui de Lysias; et ces critiques, qui importunaient le grand orateur pendant sa vie, redoublèrent d'acharnement immédia-" tement après sa mort : insulte odieuse et aveugle, qui prouvait quel coup la chute de la Républiqu e portait à l'éloquence qui déjà n'était plus sentie. Cicéron protesta contre l'injustice de ces attaques. Ne savait-il pas, lui aussi, ce que c'était que l'éloquence? ne l'avait-il pas aussi étudiée chez les Grecs? Mais, au lieu de Lysias, il avait pris pour modèle Démosthène; et de plus il avait pratiqué l'éloquence sur le forum. Pouvait-il renoncer au souvenir de ses triomphes, et oublier ces grandes luttes qui n'avaient été si glorieuses pour lui que parce qu'il y avait mis toute la richesse de sa nature et toutes les ressources de son esprit ? Il savait mieux que personne quelle passion , quel mouvement, quel éclat et quelle richesse il fallait déployer

pour entraîner ces multitudes tumultueuses et flottantes. Que pouvait-il donc avoir de commun avec cet écrivain de plaidoyers civils, modèle des avocats de petites causes? Il repoussa avec impatience ce parallèle contre nature, et il eut raison. Il reconnaissait du reste les qualités de Lysias et en avait profité dans la mesure raisonnable pour former son propre talent ; s'il lui compara un jour Lélius et Caton, ce ne fut pas tout à fait de bonne foi, et luimême semblait * avouer sa complaisance pour sa patrie. Mais que serait venu faire Lysias au milieu des bruyantes assemblées de Rome ? Qui aurait distingué les sons de cette voix harmonieuse mais grêle, destinée à des oreilles délicates et scrupuleuses ? Lysias était un orateur judiciaire, fait pour des juges athéniens, et il fallait le laisser aux tribunaux d'Athènes.

Des deux principaux attiques romains, Brutus et Calvus, le premier passa pour mieux réussir dans ses traités philosophiques que dans ses discours; le second, que l'on opposa quelquefois à Cicéron, fut loin de soutenir sérieusement le rôle que lui attri-

1. A la fin du Brutus, Cicéron semble faire cet aveu par la bouche d'Atticus auquel il fait dire : « En vérité, j'avais peine à m'empêcher de rire quand vous compariez notre Caton à l'Athénien Lysias. » Lui-même dit plus tard dans l'Orateur [chap. vu : « Dans mon dialogue intitulé Brutus, j'ai loué beaucoup uns Romains, soit parle désir d'encou • le talent, soit par amour pour mes compatriotes, b

bua l'esprit de parti : tous deux n'étaient ni de leur pays ni de leur temps. Cicéron avait pour lui le public ; or qu'y a-t-il de plus actuel que la parole de l'orateur? C'est au nom du public, et en même temps de la raison, qu'il condamnait le système froid et impuissant de ces hommes qui, méconnaissant les ressources de leur langue et le but de l'éloquence, emprisonnaient la passion dans une forme étroite et sèche, et réduisant tout à une élégance sévère et à une délicatesse étudiée, s'interdisaient l'ampleur et la riche harmonie des développements. Où étaient donc le naturel et la vie chez ces rivaux de Lysias et de Démosthène? Et quel n'était pas leur orgueil de se proclamer les attiques de Rome, eux qui de l'éloquence réelle et vivante des Athéniens n'avaient fait qu'une copie inanimée? Si quelqu'un à Rome rappela Lysias, ce ne fut pas eux; ce fut bien plutôt Térence, dont les charmantes narrations ont le même air de vérité, la même grâce simple et pénétrante que celles de l'orateur athénien.

La lutte entre Cicéron et les attiques romains était tellement inégale, que l'on ne concevrait pas comment elle fut possible, si leur théorie n'avait pas reposé sur une idée vraie, dont elle ne fut qu'une fausse application. C'est ce qui doit les relever eux-mêmes à nos yeux et surtout nous rappeler le mérite de Lysias. Cette idée, c'est que

l'art n est qu'un moyen et ne doit avoir qu'un rôle secondaire. Cicéron, en effet, triompha sans peine de ses adversaires par la puissance de son génie; il leur demandait victorieusement s'ils osaient refuser l'atticisme à Démosthène, si véhément et si passionné : mais, par cela même qu'il était et devait être Romain, peut-être ne vit-il pas assez ou ne voulut-il pas assez voir le lien qui unit Démosthène à Lysias, et le caractère commun de ces deux orateurs, dont l'un n'avait fait que perfectionner et animer la forme que l'autre lui avait transmise. C'est que l'amour-propre national s'y opposait; c'est qu'il y avait en présence deux peuples, deux langues, deux éloquences. Amoindrir Lysias, c'était méconnaître le principe même d'une éloquence rivale et supérieure, c'est-à-dire la puissance de dissimuler les moyens et les efforts pour ne laisser voir que l'effet. C'est dans ce principe que réside la grandeur de la théorie à laquelle Lysias a attaché son nom. Démosthène était de l'école de Lysias, et c'est pour cela que nous le préférons généralement aujourd'hui à Cicéron, qui ne lui était inférieur ni par la vigueur ni par l'élévation de l'intelligence : nous trouvons dar.s le talent de celui-ci quelque chose de moins sincère et de moins vrai.

Qu'est-ce en effet que le style, d'après Lysias, sinon l'expression la plus simple, la plus fidèle de

la pensée? Or il n'y a rien de plus sain et de plus élevé que cette théorie qui subordonne la forme à l'idée. Lorsque, admirant chez Démosthène ces magnifiques monuments du génie athénien, nous en cherchons les éléments, nous nous rappelons qu'il avait été le disciple d'Isée et de Platon ; que, s'il dut au premier les secrets de l'art oratoire et la tradition des qualités attiques, il dut au second la haute inspiration de son éloquence. Eh bien! ce qu'il nous importe ici de remarquer, c'est .combien ces qualités attiques dont Lysias , le maître d'Isée , avait laissé les premiers modèles, étaient en harmonie avec ce principe élevé puisé dans les doctrines spiritualistesde Platon, combien même elles en facilitaient l'influence.

Et en effet, si nous voulons interroger les théories platoniciennes, nées chez les Athéniens et si conformes à leur génie, ne devons-nous pas compter parmi les preuves les plus accablantes de notre impuissance, les contradictions et les obscurités du langage, cette -difficulté que nous éprouvons à rendre ce qui se passe dans notre esprit, ces embarras qui entravent à la fois Fexpre-sion et la production de la pensée elle-même? Le ciel est le séjour de la vérité et de la lumière : là toutes les idées sont justes, claires, harmonieuses; elles s'unissent naturellement et sans effort; elles forment comme un chœur dont l'inaltérable concert chante

le vrai et le beau. Quoi donc de plus glorieux que cette victoire de l'homme éloquent qui nous rend cette jouissance perdue de l'harmonie des idées? Et quoi de plus puissant et de plus idéal que la langue qui se prête le mieux à cet effet? On pourrait donc dire que Démosthène est platonicien par la nature de son style comme par l'élévation de ses sentiments.

Lysias n'eut pas l'intelligence de ces hautes conceptions; mais grâce à son bon sens et à la délicatesse de sa nature, le premier, sans en avoir conscience, il commença à les réaliser. De même aussi, sans qu'il faille probablement en faire honneur à l'austérité de son caractère, il se trouve le maître de ceux qui voulurent concilier la forme de l'éloquence avec la rigidité d'une vertu inquiète et scrupuleuse : il eut pour disciples le stoïcien Brutus, et Calvus, dont le talent honnête et respecté emprunta une grande autorité à l'estime que sa personne inspirait.

Ainsi le talent de Lysias est conforme aux idées les plus élevées et les plus morales sur le style. Sans que son nom fût prononcé, ce sont celles qu'exprimaient chez nous, au moment où la langue de la prose se formait, Descartes et Pascal. Pascal, si attique lui-même dans ses Provinciales, reproche à Cicéron de fausses beautés *. Tout le monde

i. VII, !35, édit. Uavet.

connaît sa définition du style naturel *. Il dit que « l'agréable doit être près du vrai 2. » Il défend de masquer et de déguiser la nature 3. A ses yeux « l'éloquence est une peinture de la pensée ; et « ainsi, continue-t-il, ceux qui, après avoir peint, « ajoutent encore , font un tableau au lieu d'un « portrait 4. » Il dit aussi, il est vrai dans le sens moral : « La vérité est une pointe si subtile, que « nos instruments sont trop émoussés pour y tou- « cher exactement. S'ils y arrivent, ils en écachent « la pointe, et appuient tout autour, plus sur le « faux que sur le vrai 5. » Qu'on applique cette pensée au style, comme il le faisait assurément luimême, n'a-t-on pas à la fois un hommage rendu au mérite tout attique de la propriété de l'expression et une condamnation des périphrases asiatiques?

Il y a du jansénisme dans les doctrines littéraires de Pascal. Avant lui , avec une austérité moins grande et un sentiment non moins délicat, Descartes 6 avait vanté le mérite de la pureté et ceux qui résultent de la proportion et de la grâce naturelle. Personne ne les a plus heureusement expri-

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