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Jugement de quelques lettres de Balzac. Lettre XXXI

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mes : « La pureté de l'élocution, dit-il en jugeant « des lettres de Balzac, y règne partout, comme « fait la santé dans le corps, qui n'est jamais plus « parfaite que lorsqu'elle se fait le moins sentir. « La grâce et la politesse y reluisent comme la « beauté dans une femme parfaitement belle, lace quelle ne consiste pas dans l'éclat de quelques « parties en particulier, mais dans un accord et un « tempérament si juste de toutes les parties enoc semble, qu'il n'y en doit avoir aucune qui l'em- « porte par-dessus les autres, de peur que la pro- « portion n'étant pas bien gardée dans le reste, « le composé n'en soit moins parfait. » En même temps il réclame l'accord de l'expression et de la pensée, de telle sorte pourtant que, pour rendre les idées les plus hautes et les plus inaccessibles au vulgaire, on emploie les termes qui sont dans la bouche de tout le monde et qu'un long usage a perfectionnés : ainsi « naissent des grâces si faciles « et si naturelles, qu'elles ne sont pas moins diffé- « rentes de ces beautés trompeuses et contrefaites « dont le peuple a coutume de se laisser charmer, « que le teint et le coloris d'une belle et jeune fille « est différent du fard et du vermillon d'une vieille « qui fait l'amour. » On croirait lire l'éloge de Fatticisme.

A ces deux grandes autorités en faveur des mérites attiques s'il est besoin d'en joindre une aulre,

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il faut surtout invoquer celle de Fénelon, ce génie à la fois si grec et si français, ce partisan déclaré de Démosthène contre Cicéron, cet esprit si vif et si délicat qui, sous l'inspiration d'Homère, sut en même temps créer de si charmants modèles de naturel et de simplicité gracieuse, et faire si éloquemment ressortir la puissance de ces qualités. « Les ouvrages brillants et façonnés, dit-il, impo- « sent et éblouissent ; mais ils ont une pointe fine « qui s'émousse bientôt. Ce n'est ni le difficile, ni « le rare, ni le merveilleux que je cherche; c'est « le beau simple, aimable et commode que je « goûte. Si les fleurs qu'on foule aux pieds dans « une prairie sont aussi belles que celles des plus

« somptueux jardins, je les en aime mieux La

« rareté est un défaut et une pauvreté de la nature. « Les rayons du soleil n'en sont pas moins un « grand trésor, quoiqu'ils éclairent tout l'univers. « Je veux un beau si naturel, qu'il n'ait aucun be- « soin de me surprendre par sa nouveauté. » Il serait facile de multiplier les citations et de se laisser aller au plaisir d'emprunter une si belle langue pour donner toute leur force à des idées vraies.

Lysias niait que l'éloquence fût un art; Pascal s'écriait : « La vraie éloquence se moque de l'éloquence; » Fénelon dit que « l'art se décrédite en « se montrant : » la vérité, la nature, tel est donc

le principe suprême qu'ils ont tous trois consacré et différemment appliqué, selon la diversité de leurs esprits. Il résume en lui toutes les observations qui viennent d'être présentées. Il condamne d'une manière absolue le culte de l'art en luimême , qui en effet dans l'éloquence est pernicieux. Dans la poésie, qui pourtant est soumise à la même loi, peut-être serait-il bien délicat de fixer la limite précise à laquelle doit s'arrêter le travail de l'artiste qui embellit son œuvre : qu'est-ce qu'un poëte qui charme médiocrement l'imagination et les oreilles? L'orateur a un but pratique auquel il doit marcher directement : toute fantaisie lui est interdite. Et cependant la sévérité a ellemême ses abus; ce stoïcisme qui condamne tout ornement dès qu'il ne s'applique pas immédiatement au corps de la pensée, conduit à la pauvreté et à l'impuissance. La passion veut des mouvements et des images; la langue, d'ailleurs, ne nous fournit pas une expression simple et précise pour chaque idée, à plus forte raison pour chaque sentiment. 11 faut donc chercher des équivalents, faire des détours produire un effet ou une impression, non pas par la puissance de quelques mots en particulier, mais par l'inspiration générale, quelquefois insaisissable dans le détail, de tout un développement, appeler à notre secours les figures et l'harmonie, user de mille moyens pour traduire

les mille intentions, pour rendre les mille nuances de notre pensée. C'est ce travail nécessaire qui demande les ressources de l'art. N'oublions pas toutefois qu'avant tout il faut, principalement dans l'éloquence, en subordonner l'emploi à cette loi souveraine, que l'art ne doit pas cesser d'être pratique, ni devenir à lui-même son but.

C'est là une vérité de bon sens; mais ce qui explique à ce sujet notre erreur, c'est que l'art a une double origine : l'une divine et supérieure, l'autre humaine et humble. La première est le sentiment et l'amour du beau, qui nous sollicite et nous guide, qui nous enlève au joug de la réalité en plaçant notre modèle plus haut, et dont la satisfaction flatte les instincts les plus élevés et les plus délicats de notre nature. On conçoit que sous l'empire exclusif de ce sentiment on en vienne à mépriser le réel qui ne suffit plus, à négliger l'utile qui n'est que la satisfaction actuelle d'un besoin pratique, et à penser uniquement à ces plaisirs plus distingués de l'esprit. L'autre origine n'est autre chose que notre impuissance même : nous ne possédons pas cet idéal suprême de la beauté qui, plus ou moins sensible à nos intelligences, les attire et les domine toutes; aussi usons-nous de toutes les ressources que notre nature imparfaite peut nous fournir, et employons-nous tous les moyens que nous pouvons inventer pour combler cet abîme

qui nous sépare d'une possession et d'une jouissance complètes; de sorte que l'art n'est qu'un effort que nous sommes obligés de faire pour toucher un but éloigné et pour nous assurer d'un bien qui nous échappe. La conséquence est inévitable : plus nous chercherons à donner d'importance à l'art, plus nous trahirons nous-mêmes notre faiblesse et demeurerons au-dessous de nos prétentions.

C'est ce que ne virent pas les sophistes grecs. Ils perfectionnèrent cet instrument qui était destiné à lutter contre la difficulté si grande de rendre fidèlement les sentiments et les pensées, le jeu naturel des passions, les mouvements impétueux ou réfléchis du cœur et de l'intelligence; mais ils se firent illusion sur la valeur du résultat qu'ils avaient obtenu : dans leur enthousiasme pour eux-mêmes, ils crurent s'être élancés au delà d'un but qu'en réalité on ne peut atteindre. De même qu'ils prétendaient connaître la nature et les rapports des idées en dehors de leurs applications réelles, ils s'imaginèrent posséder la puissance des mots en dehors de leur emploi légitime , et sans doute aussi, quoiqu'ils s'adressassent moins à l'âme qu'à l'esprit, l'accent de l'émotion sans l'émotion ellemême. Cette séparation est mortelle pour l'éloquence. C'était la méprise d'une vanité ambitieuse. Ils dédaignaient la réalité, et le dédain de

ces esprits amoureux d'eux mêmes n'aboutit qu'à l'impuissance. La preuve de ce fait en même temps que leur punition fut dans l'avilissement de ce qu'ils avaient prétendu élever si haut : l'éloge de la mouche, de l'escarbot, ou des sujets analogues, tels étaient souvent les chefs-d'œuvre de leur éloquence ! Ainsi, au moment où se formait l'art oratoire, les Athéniens applaudissaient déjà ces tristes extravagances que renouvelèrent à Rome les déclamateurs quand le silence de la tribune politique leur laissa le champ libre. Mais Athènes fut sauvée par la réalité et la vie de ses institutions républicaines; et de plus, il n'y eut chez elle que la surprise et l'erreur d'un moment. Son goût, un instant égaré, n'hésita pas, lorsque Lysias lui présenta ces modèles de vérité et de mesure où elle se retrouvait elle-même. Et elle se soumit d'autant plus facilement à cette salutaire influence qu'elle put légitimement satisfaire cet amour de la forme qui avait aussi contribué à tromper un peuple artiste : les Athéniens reconnurent dans Lysias les qualités de la forme qu'ils aimaient le mieux, la pureté et l'élégance du dessin et l'exquise perfection des détails.

J'ai insisté sur les caractères du talent de Lysias. J'ai cherché à faire ressortir les qualités que

l'on rencontre dans ses discours, et à montrer la forme particulière qu'elles y ont prise. Puis, les considérant en elles-mêmes, j'ai indiqué leur importance, soit dans l'éloquence athénienne en particulier, soit en général dans la littérature.

C'est ce dernier point de vue qui fait peut-êlre aujourd'hui le principal intérêt d'un travail sur Lysias. Lui-même, en effet, ne réalise pas pour nous lïdéal de l'éloquence. C'est avec raison que nous demandons à un grand orateur les élans de l'âme, le mouvement de l'imagination, 1 éclat du style. Démosthène, Cicéron, Bossuet, voilà les premiers noms de l'éloquence : Lysias appartient à un ordre inférieur; son talent est plus humble et même incomplet.

Mais ses ouvrages, comme tous ceux qui appartiennent aux bonnes époques de la littérature grecque, sont à la fois antiques et modernes. Tel est en effet le privilège des belles œuvres de la Grèce . elles ont un caractère si original, elles se sont en naissant si naturellement pénétrées de l'influence d'une société particulière, si profondément empreintes des mœurs et de l'esprit du peuple qui les a produites, qu'elles se reconnaissent à première vue et qu'il est impossible de les confondre avec celles des autres pays; et cependant le développement des arts qui les a créés a été si logique et si régulier, qu'ils sont presque immédiatement

arrivés à des formules définitives et à des principes qui sont aujourd'hui nos lois. Ainsi ils ont eu une maturité précoce, et leurs chefs-d'œuvre ne vieillissent pas; ainsi, malgré l'initiation qui nous est nécessaire pour en comprendre complètement la nature , ils sont pour nous les objets éternels d'une étude et d'une admiration fécondes.

Lysias est Athénien. Personne ne le fut plus que lui; personne ne reproduisit par des images plus naturelles et plus exactes les instincts, les habitudes, la physionomie de la société qui vit naître ses ouvrages. C'est un génie antique par cette alliance merveilleuse du fini et du naturel, de la perfection des détails et de l'aisance de la forme, de la grâce et de la simplicité, qui semble moins dans les conditions et dans l'esprit de l'art moderne. D'un autre côté, ce n'est point un étranger pour nous : il nous parle, nous le comprenons, il est notre maître; car il nous enseigne par ses exemples l'amour du beau simple et vrai qui est la règle invariable du goût.

Ce n'est point par un rapprochement factice ni forcé qu'en parlant de Lysias j'ai été amené à citer plusieurs des noms les plus illustres de notre littérature. Le lien qui existe entre ces noms et le sien est le lien légitime et nécessaire qui, au nom des lois immuables de la raison, unit à travers les siècles les chefs-d'œuvre des arts ; c'est celui qui

nous rend à la fois possible et utile le commerce des grands hommes de l'antiquité.

J'irai plus loin : ne doit-on pas reconnaître entre ïes qualités de Lysias et certains côtés essentiels du génie français un rapport particulier? A Lysias, le modèle des attiques, opposons le plus français de nos écrivains, celui qui semble avoir donné à notre langue, dégagée de la forme latine, sa véritable physionomie, Voltaire : qui pourrait nier leur ressemblance? Pour apprécier le second, tout le monde ne parle-t-il pas de la simplicité, de la précision, de l'aisance, de la grâce de son style? Ces mots se sont nécessairement retrouvés presque à chaque page de cette étude. Les qualités qu'ils désignent sont à la fois les plus attiques et les plus françaises; de même qu'elles ont fait dans l'antiquité la principale différence d'Athènes et de Rome, aujourd'hui leur réunion donne à notre langue une incontestable supériorité sur les autres langues de l'Europe.

Depuis Voltaire, qui doit rester notre guide, et qui, en nous montrant la voie à suivre, nous a marqué la limite à laquelle il faut nous arrêter, les modifications de nos habitudes et de nos goûts ont peut-être encore accru l'importance de ces qualités. Aujourd'hui plus que jamais, nous aimons, au moins dans la prose, la simplicité : le mouvement et la rapide circulation des idées depuis un siècle,

et la fatigue qui résulte de la longue expérience des artifices et des effets de style, nous ont naturellement conduits à un genre de prose plus agile, plus souple et plus sobre d'ornements ; tandis qu'au contraire la poésie, comme pour établir une compensation et comme pour recueillir avec son riche bagage la muse exilée de la grande éloquence, affectait plus de hardiesse et visait plus à l'éclat. De ces deux faits, le premier est le seul qui nous occupe; c'est aussi le plus important, puisqu'il s'applique au développement le plus considérable et le plus constant de notre littérature. Or si notre prose semble de jour en jour renoncer davantage aux brillants prestiges de l'art, si elle se propose plutôt d'être vraie que d'éblouir, on sent combien elle doit tenir, pour mieux atteindre son but et en même temps pour conserver un caractère littéraire, à garder la justesse et la netteté.

C'est là comme un héritage national dont nous devons être jaloux. Si, pour réussir à la défendre, nous n'avons à épargner aucun effort, s'il nous faut demander des secours, non-seulement à nos pères qui nous l'ont transmis, mais aussi aux auteurs anciens qui ont une affinité avec le caractère français, on voit quels sont les titres particuliers de Lysias à notre étude. Nous devons l'étudier, nous devons même nous inspirer de ses exemples,

autant qu'il est possible; car l'imitation de l'antiquité a ses limites nécessaires. Pour indiquer seulement un point, nous ne pouvons comprendre maintenant la lente composition des ouvrages d'Isocrate : qui sait le temps qu'a coûté à Lysias luimême chacun de ces petits discours qui ont une allure si facile? Aujourd'hui, nous ne nous soumettrions plus à ce travail pénible qui n'effrayait pas l'auteur des Provinciales. Mais, sans nous astreindre à de laborieux efforts et à des analyses minutieuses que ne comportent plus nos mœurs et qui chez nous étoufferaient le naturel, nous devrons au moins surveiller avec attention et ne pas abandonner au hasard l'expression spontanée et rapide de notre pensée : nous le ferons d'autant mieux que notre goût aura contracté de meilleures habitudes, gagné plus de délicatesse, appris à surmonter plus sûrement ses hésitations et à se suffire plus facilement à lui-même, en un mot, se sera plus complètement formé par la connaissance des bons écrivains. Lysias, qui, au jugement des Athéniens, atteignit la perfection dans les qualités qui nous sont communes avec eux et que nous considérons comme notre patrimoine, ne sera pas indigne de nous donner quelques leçons.

Des découvertes importantes et faites dans des circonstances singulières ont, depuis une vingtaine d'années, attiré sur Hypéride l'attention toute particulière du monde lettré. On se rappelle peut-être de quelle façon imprévue reparurent successivement à la lumière, des discours ou des fragments considérables de cet orateur. Nous ne possédions que des débris trop informes ou trop rares, pour nous faire par nous-mêmes une opinion sur cette éloquence tant vantée ; car il est plus prudent de laisser sans attribution déterminée le discours sur les Traités avec Alexandre qui a été attribué à Hypéride. Les érudits ajournaient leur jugement et répétaient, faute de mieux, les histoires romanesques de manuscrits un instant aperçus en Angle-

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terre ou en Hongrie, puis dérobés par une main coupable ou détruits parle feu des Turcs, Tout à coup des lambeaux de papyrus achetés, en 1847, à un marchand d'antiquités de la haute Egypte, par M. A.-C. Harris d'Alexandrie, font connaître des restes importants du célèbre discours d'accusation prononcé contre Démosthène, dans l'affaire du trésor d'Harpale, et quelques lignes qui appartenaient à la défense d'un certain Lycophron. Par un bonheur étrange, presque au même moment, un fragment plus considérable du même papyrus, trouvé près de Thèbes dans un sarcophage, est vendu par deux Arabes à un voyageur anglais, M. Arden, et donne toute la seconde moitié de la défense de Lycophron et un autre discours tout entier, le plaidoyer pour Euxénippe. Enfin, M. Babington reconnaît sur un papyrus de la même provenance, rapporté par M. H. Stobart à la fin de 1856 et publié en 1858, la plus grande partie de l'oraison funèbre par laquelle avaient été honorés les morts de la guerre Lamiaque ; de sorte qu'en joignant à cette publication la péroraison qu'on lisait déjà dans Stobée, on retrouve, à peu de chose près, dans son intégrité ce curieux monument de l'éloquence athénienne.

De telles richesses devaient être appréciées en raison de la misère à laquelle elles venaient remédier, et elles le furent en effet. Si précieuses ce-

pendant qu'elles soient en elles-mêmes, il s'en faut de beaucoup qu'elles compensent la perte d'une cinquantaine de discours que comprenait, en outre, le recueil authentique des œuvres d'Hypéride, et par conséquent qu'elles nous transmettent tous les titres sur lesquels se fondait sa célébrité. Toutefois, nous trouvons dans ces textes, nouvellement découverts, des indications importantes sur le talent et sur le caractère du grand orateur. Nous en tirions 4éjà quelques-uns des courts fragments qui nous étaient venus depuis longtemps par les grammairiens de l'antiquité, ainsi que des notions historiques que nous avaient conservées les biographes et les compilateurs. On peut réunir ces différents traits et les accorder suffisamment entre eux pour en reformer une même figure. Or, si je ne me trompe, outre le plaisir qu'offre à tout amateur de l'antiquité une restitution archéologique, il y a pour tous quelque intérêt et quelque utilité à essayer de suivre ainsi dans la vie publique et dans la vie privée un orateur athénien au quatrième siècle avant Jésus-Christ, et à s'arrêter ainsi quelques instants sur une image incomplète, mais attrayante, de cette éloquence à la fois savante et facile, dont l'antiquité nous a plus souvent montré le modèle qu'elle ne nous a communiqué le secret.

L'histoire et l'art, tels sont les deux points de vue de toute étude sur un orateur. Ses oeuvres ne

se peuvent guère étudier indépendamment de sa personne et du temps où il a vécu. Le patriotisme, l'ambition, l'amour de la gloire ; des luttes ardentes où il s'agit souvent pour le vaincu de la fortune ou de la vie ; des applaudissements que les auditeurs ne prodiguent que parce que chacun d'eux se sent directement touché dans son intérêt ou dans sa passion : voilà ce qui chez les Athéniens nourrit et soutient l'éloquence. La science des périodes et les habiletés du style n'y auraient pas suffi. Disons mieux, dans l'éloquence attique, quelle que soit l'importance de l'art, la forme est inséparable du fond. Sans doute, si nous admirons une phrase, c'est qu'elle possède certains caractères de beauté extérieure; mais elle ne nous paraît éloquente que parce qu'elle nous communique encore le sentiment dont elle est née, parce qu'en la lisant nous croyons entendre la voie émue qui la prononçait, et c'est ce qui rend le plus certain qu'elle n'a pas été façonnée de sang-froid par un imitateur. Il nous arriverait donc de fausser l'interprétation littéraire elle-même, si, à la suite des rhéteurs anciens, nous voulions réduire notre appréciation à l'étude des procédés. Non-seulement celui qu'attire vers ces hommes privilégiés qui ont conduit les assemblées par la parole, le spectacle do leurs rares facultés dans leur active et puissante énergie, ne s'enferme pas dans ces étroites

limites ; mais le critique plus humble qui ne cherche dans les monuments des lettres que les lettres elles-mêmes, risquerait fort de s'égarer, s'il ne faisait de Démosthène qu'un modèle de rhétorique. Rien n'est moins abstrait qu'un discours. Plus que la statue où s'est imprimée pour toujours la main d'un grand artiste, un discours possède en propre, comme Pindare le disait de ses odes, la vie que lui donne son auteur. La raison, la colère, l'enthousiasme, la verve ou la grâce, tous les mouvements de l'intelligence ou de l'âme l'animent tour à tour ou simultanément : n'est-ce pas vivre de la vie la plus énergique? Et cette vie ne s'évanouit pas avec le son qui frappe un instant les oreilles d'une assemblée : elle reste dans ces lignes où l'orateur a fixé le souvenir de sa parole, toujours prête à s'éveiiler de nouveau sous l'œil intelligent du lecteur.

Il faudrait donc d'abord, pour comprendre une œuvre éloquente, être capable de la ranimer ainsi par une sorte de sens historique et de pénétration passionnée. 11 faudrait ensuite revenir à l'appréciation littéraire, qui ne pourrait pas non plus être impunément sacrifiée. Les grands orateurs de l'antiquité ont été des artistes consommés. Il y a eu chez eux un art merveilleusement souple et puissant, qui a su plier les traditions savantes des écoles aux inflexions de leurs natures particulières

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ou aux accidents des circonstances, et adapter à ce fond mobile et variable des formes d'une telle perfection qu'elles sont souvent restées comme des types. Aussi y a-t-il une utilité incontestable à étudier dans ses efforts et dans son succès le travail de ces grands esprits, à rechercher en quoi ils ont excellé et par quelles voies ils sont arrivés à tirer d'une pratique toute personnelle de l'éloquence les règles absolues du goût. Cette seconde étude, non moins difficile que la première, en est le complément indispensable pour qui veut jouir pleinement de ces belles œuvres et apprécier à leur juste valeur ceux qui les ont produites.

C'est en se plaçant à ce double point de vue, en considérant tour à tour l'homme et l'écrivain, que la plume spirituelle et souvent éloquente d'un des plus fins interprètes de l'antiquité i nous a fait voir, à notre grande surprise, quel intérêt pouvait prendre à nos yeux un des Grecs les moins populaires parmi nous. Isocrate, le moins orateur des Attiques, ce harangueur sans tribune, ce laborieux inventeur de périodes, a regagné auprès de nous une partie de l'importance que lui accordaient les Athéniens, quand on nous a fait comprendre ce qu'il

1. M. Havet, VArt et la Prédication d'Isocrate, Revue des Deux-Mondes, 15 décembre 1858; travail reproduit eu tête de la traduction du discours sur YAntidosis par Cartel ier.

avait senti et voulu, quels échos cette voix honnête avait trouvés dans le cœur de tous ceux qui, à une époque de crise définitive, se préoccupaient de la destinée de leur pays, des questions civiles et politiques, du mouvement philosophique et moral ; nous-mêmes nous avons appris à le goûter, quand on nous a montré comment il avait obtenu la faveur de la société contemporaine par les délicatesses d'un art exquis, et mérité ainsi d'être le maître des grands athlètes de la politique active. Il y aurait à tenter un travail analogue au sujet d'Hypéride, un des plus illustres élèves d'Isocrate ; et ce devrait être une tâche plus facile, car tout ce que nous savons de lui est fait pour piquer la curiosité et pour exciter l'intérêt, si malheureusement nous ne restions encore privés d'une partie de ses œuvres beaucoup trop considérable.

Hypéride appartenait à la génération de Lycurgue, d'Eschine et de Démosthène. Il aurait été plus vieux que celui-ci de quelques années, s'il était vrai qu'en 349, époque à laquelle on donne à Démosthène de trente-et-un à trente-cinq ans, il eût déjà un fils en âge de contribuer au service de l'État, c'est-à-dire ayant au moins dix-huit ans. Issu d'une famille notable, comme le prouve la possession d'un tombeau héréditaire, il était de la tribu JEgéide et du dème de Collyte qui formait un des quartiers d'Athènes. Telles étaient, dit Tertullien^les dispositions naturelles des habitants de ce dème pour l'éloquence, que les enfants y parlaient avant un mois. On a remarqué, pour expliquer cette tradition merveilleuse, que Platon avant

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