‹ Études sur l'éloquence attiqueChapitre 25 sur 51 · De anima, c. XX · texte numérisé non relu

De anima, c. XX

Hypéride y était né, et qu'Eschine y avait vécu quarante-cinq ans. On aurait pu encore invoquer l'exemple du père ou du fils d'Hypéride, dont l'un au moins paraît avoir figuré sur la liste des orateurs athéniens. Tous deux portaient le nom de Glaucippe.

Quelle qu'ait été sur Hypéride la vertu de l'air natal, il est plus important de remarquer qu'il suivit, dit-on i, comme Lycurgue, les leçons de Platon et d'Isocrate. Ce serait un fait digne d'attention, que cette éducation des futurs soldats des guerres politiques dirigée par un philosophe et par un rhéteur. Pourquoi n'auraient-ils pas suivi ce mouvement qui emportait alors toutes les intelligences d'élite vers la philosophie, demandé aux écoles les ressources de mieux en mieux connues de l'argumentation et du langage, rapporté enfin de l'enseignement de Platon et d'Isocrate des habitudes de pensée plus hautes et plus libres, un esprit plus aiguisé et plus assoupli? Il est incontestable qu'en outre leur talent dut beaucoup aux exemples de l'éloquence civile qui, malgré la décadence momentanée de la tribune politique, n'avait pas cessé de se perfectionner.

Mais, pour bien concevoir les difficultés contre

1. Plut., Vit. Dec. Or. Hyper., § m. Pliotius, Biblioth., cod. 2G0.

94 HYPERIDE

lesquelles Hypéride eut à lutter plus tard, les aiguillons qui l'excitèrent, les tentations qui l'assaillirent, et par suite les qualités si diverses de son caractère et de son talent, il faudrait se représenter d'une manière moins générale et moins simple les influences auxquelles sa jeunesse fut exposée. Malgré le réveil du patriotisme, malgré la divine beauté des conceptions philosophiques et leur empire sur les intelligences, la société athénienne était alors atteinte d'un mal profond et incurable. Ce n'était pas impunément que pendant plus de trente années, depuis la seconde moitié de la guerre du Péloponèse jusqu'au jour où les Athéniens, redevenus chefs d'une confédération nombreuse, osèrent pour la première fois regarder de nouveau en face une armée lacédémonienne, s'étaient succédé les exemples les plus tristes dans la politique de l'État comme dans la conduite des individus ; qu'on avait vu la faiblesse du gouvernement favoriser l'intrusion des barbares du Nord et de l'Orient dans les affaires de la Grèce et hâter ainsi chez les citoyens les progrès de l'ambition ou de la cupidité, de l'esprit de parti ou d'aventure, de la trahison même, en un mot la décadence du patriotisme. La patrie avait cessé d'être le centre commun où tous rapportaient leur activité, leurs forces et leurs affections, la mère vénérée que chacun de ses fils les plus illustres servait tour à

tour de sa parole et de son épée, aujourd'hui à la tribune, demain sur le champ de bataille, à la tête d'une armée nationale. Entre l'orateur qui faisait métier de parler et l'homme de guerre qui faisait métier de se battre pour ou contre ses compatriotes, suivant l'occasion et l'avantage du moment, tout lien était à jamais rompu. Les citoyens s'étaient de plus en plus divisés et détachés de la patrie, et, en même temps que les spéculations de la philosophie ravissaient les âmes dans les régions de la pensée pure et de la vérité absolue, à l'affaiblissement des vertus civiques répondait l'énervement des mœurs, de jour en jour plus douces et plus corrompues, où l'égoïsme et le goût du plaisir préparaient les scandales qui saluèrent l'avénement des premiers successeurs d'Alexandre.

A ce moment de l'histoire d'Athènes, c'est à la philosophie et à la rhétorique qu'appartiennent les noms les plus illustres. Il n'y a pas de grands orateurs ; le plus célèbre, Isée, n'est qu'un avocat. Sans doute, Athènes n'a pas discontinué d'avoir une tribune et des hommes habiles pour s'y faire entendre. Mais, longtemps encore après la chute qui a terminé sa longue querelle contre Sparte, elle ne s'est pas assez relevée pour agiter dans ses assemblées des questions vraiment grandes, ni pour fournir à ses orateurs la véritable inspiration de l'éloquence qui est la dignité de la patrie. Si usée

que puisse paraître cette vérité, comment ne pas la redire quand elle frappe inévitablement les yeux chez le peuple qui de tous a su le mieux parler ? L'éloquence athénienne a eu deux grandes époques : l'une, pendant laquelle elle s'élève et arrive à produire Périclès, comprend la brillante période de gloire et de dangers qui s'étend depuis les guerres médiques jusqu'à la fin de la guerre du Péloponèse ; l'autre occupe tout le temps de la lutte contre la Macédoine. Après cette lutte qu'Athènes a l'honneur de conduire, et la victoire d'Antipater à Cranon, il n'y a plus d'orateurs en Grèce. Dans l'intervalle de la première époque à la seconde, s'il put se former un Démosthène et un Hypéride, c'est que leur éducation coïncida avec le moment où leur patrie reprenait son rang parmi les nations helléniques. A part la différence des dons naturels, les hommes qui les précédèrent à la tribune, comme Archinus et Callistrate d'Aphidna, n'avaient pas eu le même avantage. Ils avaient grandi au contraire pendant des années de revers et d'humiliations, de découragement ou d'avilissement moral : ils ne se trouvèrent pas prêts pour les circonstances, quand le déclin de la puissance de Sparte et le retour des flottes athéniennes sur les mers de la Grèce ranimèrent chez les citoyens la confiance dans les destinées de leur pays et le désir de contribuer à sa gloire. Hypéride et Dé-

mosthène reçurent donc, à leur entrée dans la vie, ces nobles et fécondes impressions qui avaient manqué à la génération antérieure, en même temps qu'ils profitaient du progrès d'études auxquelles la langueur de l'activité patriotique semble avoir laissé le champ plus libre. C'est ainsi que le développement de la philosophie se rencontra pour préparer leur talent avec le perfectionnement de l'art, et que le souffle vivifiant du patriotisme vint se mêler pour leur honneur à l'air corrompu, mais excitant, qu'ils respirèrent pendant leur jeunesse. Voilà quelles furent les conditions, bonnes et mauvaises, qui présidèrent à l'éducation d'Hypéride. Il commença, comme la plupart des autres orateurs, par faire ce commerce de plaidoyers dont la législation athénienne, par sa rigueur même, avait presque fait une nécessité. L'obligation de soutenir en personne ses droits devant les tribunaux était pour le plus grand nombre si gênante, qu'il leur fallait bien éluder la loi. Quand on n'était pas capable de parler soi-même, on achetait des discours tout faits, qu'on venait débiter ensuite devant les juges. C'était la manière athénienne de prendre un avocat ; aussi les avocats s'appelaient-ils logographes, c'est-à-dire écrivains de discours. Hypôride fut donc d'abord un logographe. Il fournit des armes à ceux qui avaient à débattre quelqu'une de ces nombreuses ques-

93 HYPERIDE

tions graves ou légères, où se trouvaient plus ou moins engagées la considération, la fortune et quelquefois la vie des citoyens, et à chacune desquelles répondait un genre particulier de procès, C'était un office difficile à remplir. La discussioa de droit était, il est vrai, moins savante et moins compliquée que chez nous ; mais il fallait déployer une habileté bien autrement grande pour réussir dans le reste du plaidoyer. Conserver au personnage qu'on faisait parler le caractère qui convenait à son âge et à sa condition ; instruire et charmer cette espèce de jury ignorant et délicat qui devait prononcer la sentence; flatter ses passions politiques dans les causes importantes où il devenait assez nombreux pour former une véritable assemblée, et cependant ne se départir que rarement de l'élégance vive et familière, qui semblait imposée également par le goût de ces tribunaux populaires si souvent renouvelés au moyen du sort, et par la nécessité de se maintenir dans les limites du temps que mesurait assez avarement l'horloge à eau : voilà à quelles conditions devait satisfaire un bon écrivain de plaidoyers. Au bout de quelques années de ce métier, quand il y réussissait, il possédait un talent singulièrement souple et se sentait maître de sa fortune, soit comme avocat, soit comme orateur politique. Se bornaitil à mettre au service des particuliers sa science

de légiste et son habileté d'écrivain, il levait tribut sur une clientèle assurée. Osait-il affronter le grand jour de la place publique, il y apportait les qualités les plus chères aux Athéniens, l'aisance et le naturel, les ressources d'une dialectique ingénieuse, le tact et la connaissance des hommes, enfin ces grâces discrètes qu'il avait pu développer à loisir par la pratique d'affaires où il ne mettait que son esprit. Le langage dont il devait user dans l'assemblée du peuple différait peu de celui qui avait plu aux tribunaux dans ses plaidoyers politiques. D'ailleurs, l'orateur duPnyx ne rompait point avec l'avocat. Il en remplissait souvent le rôle, mais non plus sous un masque étranger. Non-seulement les nécessités de la vie politique le contraignaient souvent de se défendre ou d'accuser pour son propre compte ; mais souvent aussi, il venait en personne et à titre d'ami, soutenir l'accusateur ou l'accusé par un discours subsidiaire qui pouvait être la pièce capitale du procès. Il y trouvait un moyen de prouver son dévouement à son parti et de fonder ou de maintenir son propre crédit dans sa tribu. C'est ainsi qu'un homme politique, dans l'intérêt même de sa carrière, donnait aux luttes des tribunaux une part considérable de son activité. Il y avait donc tout avantage pour lui à s'y être préparé de bonne heure.

Telle est la marche que suivirent à Athènes

Vjnivareitajç BIBUOTh^A

beaucoup d'orateurs, et dans le nombre Démosthène ; telle est aussi celle que suivit Hypéride. Il fut d'abord seulement avocat, puis il fut à la fois avocat et orateur. C'est ce qui explique le nombre assez considérable de plaidoyers civils qu'il avait fourni aux recueils de l'antiquité. Des affaires de tutelle et de succession, des débats entre contribuables au sujet des taxations de l'État ou de ces échanges de fortune que la loi pouvait imposer, des procès intentés à des spéculateurs sur les denrées nécessaires à l'alimentation publique, des accusations d'immoralité, des plaintes pour injures ou voies de fait, des disputes à propos d'aqueducs ou de limites de propriétés : voilà quelques-uns des sujets, si divers par leur nature et leur importance, qui exercèrent devant les tribunaux civils l'éloquence naissante ou déjà formée d'Hypéride. Il affirme lui-même dans son plaidoyer pour Euxénippe (c. 28) qu'il n'a jamais attaqué en son propre nom un seul particulier. Le fait, bien remarquable s'il était vrai, est contredit par le procès d'Aristagora que suscita, nous le savons, la passion personnelle de l'orateur. Remarquons cependant qu'il ne lui était guère possible de se rendre à lui même, vers la fin de sa carrière, ce témoignage, s'il ne s'y sentait autorisé par une réputation de modération relative. Les succès qu'il obtint devant les tribunaux contribuèrent sans doute à lui procurer

les moyens de satisfaire son goût pour le luxe et pour le plaisir.

En effet, au milieu du relâchement qui était alors général dans la société athénienne, on lui prête des mœurs particulièrement voluptueuses. On raconte qu'après la mort de sa mère, il alla jusqu'à chasser son fils Glaucippe de la maison paternelle, pour y établir à demeure la courtisane Myrrhine, célèbre par ses fastueuses exigences; ce qui ne l'empêchait pas d'entretenir en même temps deux autres maîtresses : Aristagora au Pirée, et, à Eleusis, dans ses propriétés, la Thébaine Phila, qu'il avait rachetée de l'esclavage pour un prix fort élevé i. Phila avait été vendue comme esclave à la suite de la destruction de Thèbes par Alexandre en 335; son libérateur pouvait avoir de quarantecinq à cinquante ans. Nous trouvons dans ses plaidoyers mêmes la preuve des troubles qui mirent fin à sa liaison avec Aristagora. Il regarda comme de bonne guerre d'user contre elle des armes qu'il maniait le mieux; il vint lui-même, devant le tribunal du polémarque, lui reprocher son impudeur, l'accuser de n'avoir pas rempli les conditions imposées par la loi aux étrangers domiciliés, et

4. 20 mines, environ 1,H)0 francs ; ce qui équivaudrait aujourd'hui à une somme beaucoup plus forte. Les faits nous sont transmis par le biographe des Dix orateurs, p. 840 D, et par Athénée, XIII, p. 500 C.

réclamer peut-être par deux fois une condamnation. Il fallait, semble-t-il, beaucoup de colère et peu de scrupule, pour mêler ainsi la justice à une querelle d'amant. Du reste, ce fut à l'occasion d'une vengeance analogue qu'il prononça cette fameuse défense de Phryné à laquelle est resté attaché le souvenir le plus populaire de sa vie. L'orateur Euthias, pour faire expier à Phryné les mécomptes de sa passion ou, suivant les chroniques amoureuses, de son avarice, avait intenté et soutenu contre elle une accusation d'impiété. Elle avait, disait-il, célébré dans des orgies le culte impudique d'une divinité nouvelle. La condamnation eût entraîné la peine capitale. Exposée à ce péril par un de ses amants, Phryné fut sauvée par un autre, car c'est à ce titre franchement avoué qu'Hypéride se présenta devant les juges. Autrefois les larmes de Périclès avaient arraché au tribunal l'acquittement d'Aspasie. L'émotion d'Hypéride fut plus hardie encore. Jamais son éloquence n'avait été plus gracieuse ni plus vive, au jugement de l'antiquité : Quintilien » cite comme une preuve du talent deMessala, une traduction où l'orateur romain avait osé lutter contre un pareil modèle. Cependant Hypéride allait échouer : tout à coup il amène sa cliente devant les juges, déchire le vêtement qui

recouvrait sa gorge et expose à leurs yeux le spectacle de sa beauté. Saisis d'une admiration et d'une pitié subites, une sorte de crainte religieuse, dit un des récits de l'antiquité *, les empêcha de faire périr la prêtresse de Vénus. Un décret, ajouta-t-on, voulut protéger désormais la conscience des juges contre de pareilles surprises, en défendant de faire paraître à leurs regards les accusés au moment de la sentence.

Ce succès, dont les anciens n'ont pas paru mettre en doute la vérité, s'était conservé dans les écoles de rhétorique comme le triomphe de l'action oratoire. Ce que les modernes, naturellement, y remarquent le plus, ce sont les mœurs singulières dont il témoigne ; c'est cette puissance d'une passion qui, dans une affaire religieuse et capitale, s'impose à des juges au nom du sentiment dont elle est née et qu'ils partagent. Cette passion si vive durait encore, si l'on en croit un témoignage antique, lorsque Hypéride introduisit dans sa maison cette Myrrhine qui devait elle-même avoir deux rivales en même temps. Avec le souvenir de ses désordres, nous a été transmis celui de son amour pour la bonne chère. Il faisait tous les jours sa promenade au marché au poisson, et la comédie contemporaine s'était plus d'une fois égayée au sujet

Page 1