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Philétaire, Esculape

folles dissipations les richesses qu'il gagnait par son éloquence. On vient de voir que la comédie médisait de l'origine de ces richesses. Il ne faut ni s'exagérer, ni complètement nier la valeur de ces imputations. La satire politique, arme de parti, ne disait pas toujours la vérité, surtout au théâtre. On doit ajouter que l'accusation de vénalité faisait, pour ainsi dire, partie des charges professionnelles d'un orateur. Quel orateur de cette époque ne s'est pas entendu appeler « vendu? » Lycurgue seul, qui par son caractère appartenait à un autre âge, conserve une réputation bien établie d'intégrité; et encore une tradition le représente -t- elle se justifiant à son lit de mort contre les réclamations de Ménésœchme, son successeur dans l'administration des fonds du trésor public. D'un autre côté, l'opinion avait bien quelque raison de se déclarer aussi facilement contre les orateurs. Non-seulement ils agissaient contre l'antique esprit de la législation en trafiquant ainsi de leur parole à l'occasion des embarras de leurs concitoyens; mais surtout il arrivait souvent que les affaires publiques elles-mêmes étaient pour eux une source considérable de revenu. Les étrangers qui recherchaient la protection du peuple athénien, les villes grecques et les rois du Nord ou de l'Asie, dont les intérêts étaient engagés avec les siens, ne croyaient pas pouvoir trop chèrement payer l'appui d'une éloquence applaudie

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au Pnyx; et que n'était-ce pas que les trésors de certains princes ou seulement des satrapes, pour ne point parler du grand roi, comparés aux ressources des petites cités de la Grèce et d'Athènes elle-même! De là, en grande partie, la haute position des principaux orateurs , riches et illustres patrons de pareils clients. Avec les généraux, ils formaient dans l'État une sorte de classe supérieure, à la fois respectée et suspecte. Comme eux ils exerçaient une influence décisive sur les destinées de la patrie ; comme eux ils étaient particulièrement en butte aux accusations de haute trahison, aux vengeances du peuple et à la haine des étrangers; comme eux enfin, ils semblaient souvent réclamer comme une compensation légitime le droit de se livrer à tous les excès du luxe et du plaisir. Alliés et ennemis donnaient aux uns comme aux autres les moyens d'entretenir, dans l'intérêt ou aux dépens de la patrie, cette existence privilégiée. Nul ne recherchera avec plus d'ardeur qu'Hypéride ces avantages et ces jouissances de la carrière d'orateur; mais nul, hâtons-nous de le dire, n'en accepta plus résolument les périls, n'y opposa un cœur plus ferme ni un patriotisme plus énergique; et par là il fit plus que racheter les désordres et les faiblesses de sa vie privée.

La vie politique d'Hypéride se divise naturellement en trois périodes. Dans la première, il fonde

son influence en même temps qu'il établit sa réputation d'orateur éloquent; dans la seconde, il confond ses efforts avec ceux de Démosthène et suit exactement la même politique; dans la dernière, il se sépare de Démosthène, pour ne plus renouer cette glorieuse alliance qu'au moment de leur mort commune. Par rapport à l'histoire d'Athènes, la première de ces époques répond à peu près aux années qui marquent le déclin de la puissance thébaine et les premiers progrès de Philippe; c'est pour les Athéniens un moment de prospérité relative. La seconde comprend les luttes les plus sérieuses qui aient été soutenues contre le roi de Macédoine, et se prolonge encore de plusieurs années au delà de la mort de Philippe. La troisième s'étend à peu près depuis l'an 330 jusqu'à l'établissement définitif de la domination macédonienne, décidé par la victoire de Cranon.

Les commencements politiques d'Hypéride sont, à vrai dire, inconnus, et il est facile de se l'expliquer : une fois devenu homme d'État influent et orateur consommé, il a laissé plus de traces qu'à ses débuts. Peut-être cependant se signala-t-il de bonne heure par une attaque hardie contre le redoutable Aristophon d'Azénia, qui avait abusé de ses fonctions de stratège pour pressurer les habitants de Céos. Il l'accusa de haute trahison. Aristophon, l'homme d'État qui sut le mieux fixer la

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faveur des Athéniens, à ce point qu'il avait pu résister, disait-il lui-même, à soixante-quinze accusations pour décrets illégaux, ne dut cette fois son acquittement qu'à une majorité de deux voix. Plus tard, assez avancé lui-même dans sa carrière, Hypéride, dans son plaidoyer pour Euxénippe, se vantait de ce résultat comme d'un succès.

Ce qui est certain, c'est qu'une fois entré dans la vie politique, il n'épargna aucun effort pour se faire ranger parmi les plus désireux de plaire au peuple et les plus capables de le servir par la parole. En 349, lorsque Phocion conduisit dans l'île d'Eubée, indirectement menacée par Philippe, cette première expédition que termina heureusement la victoire inespérée de Tamynes, Hypéride fournit volontairement deux galères, une en son propre nom, et l'autre au nom de son fils. C'était le double de ce que donnait chacun des riches amis d'Eubule et de Midias, promoteurs de l'entreprise. Il fallait qu'il en fût ainsi, et que la popularité d'un orateur politique s'appuyât souvent sur une générosité supérieure à celle des plus opulents. De même neuf ans plus tard, lors du siège de Byzance, Hypéride cumulait volontairement les charges les plus lourdes et les plus redoutées des citoyens : la même année le vit partir comme triérarque au secours de la ville assiégée, et remplir les fonctions de chorége, pour le plaisir du peuple et pour l'honneur de sa

tribu. Il avait donné la galère qu'il montait. Cependant nous le retrouvons quatorze ans après débiteur du trésor pour cette même galère qu'il avait sans doute laissée en mauvais état. Il est vrai qu'alors un décret proposé par Démade l'avait autorisé, comme d'autres triérarques frappés d'amendes analogues, à déduire de la somme qu'il payait le montant d'une contribution volontaire versée pour un achat de blé ; curieux exemple des atténuations que la démocratie athénienne était forcée d'apporter elle-même à ses exigences. Grâce à ces dispendieux dévouements, le patriotisme d'Hypéride était incontesté ; il faut ajouter que, s'il y avait chez lui des calculs d'ambition, il y avait aussi une sincérité évidente de sentiments à laquelleon ne pouvait s'empêcher de rendrejustice. C'est ce qu'on fit en lui confiant plusieurs de ces missions qui avaient pour but de soutenir à l'étranger les intérêts ou la dignité d'Athènes. L'activité, la souplesse et l'esprit d'Hypéride l'y rendaient d'ailleurs particulièrement propre. Aussi représententelles une part considérable de son rôle politique.

C'est ainsi qu'il fut un jour délégué pour répondre à une réclamation des habitants de Délos. Depuis longtemps ceux-ci cherchaient à rentrer en possession du temple d'Apollon Délien, dont Athènes les avait privés à son profit dès l'année 422 Ils crurent enfin avoir trouvé une occasion favorable, lorsqu'en 340 Philippe eut réussi à entrer

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dans le conseil amphictyonique. Ils portèrent aussitôt leurs plaintes devant les amphictyons, comptant, pour en assurer le succès, sur l'influence du roi de Macédoine, lequel en effet agit contre Athènes, au moins par l'intermédiaire d'une de ses créatures, l'Olynthien Euthycrate. C'était une affaire grave pour les Athéniens : il s'agissait à la fois de conserver des prérogatives religieuses auxquelles ils attachaient un grand prix, et d'éviter l'affront dont les menaçait la malveillance de leur redoutable rival. Le peuple avait d'abord nommé pour son avocat Eschine. Sans doute celui-ci avait fait valoir comme titre particulier son crédit personnel auprès de Philippe. Mais ce choix fut cassé par l'Aréopage, qui aima mieux chercher ses garanties dans un dévouement moins exposé à se tromper de cause, et désigna Hypéride. Cette préférence était pour celui-ci un premier triomphe : il en obtint un second par l'échec des Déliens, qui, cette fois encore, en furent pour leurs peines.

Il fut moins heureux dans une autre cause dont le chargea de nouveau, en 331, la confiance de ses concitoyens. Un Athénien, nommé Callippe, disputant à Olympie le prix du pentathle, avait acheté d'avance la défaite de ses rivaux. La fraude fut découverte , et les Éléens condamnèrent à une amende tous les coupables, le corrupteur et les corrompus. Dans l'antique Grèce, la victoire d'un

athlète était pour sa patrie une gloire nationale. Athènes crut, donc son honneur attaqué en même temps que celui de Callippe, et ne trouva pas que ce fût trop de l'éloquence d'un de ses premiers orateurs pour parer le coup dont les Éléens la menaçaient.

Dans ces deux occasions Hypéride était, à proprement parler, l'avocat du peuple athénien, comparaissant comme partie ou comme patron intéressé devant un véritable tribunal. Il remplit souvent d'autres missions, d'un caractère plus purement politique, soit dans la Grèce continentale, soit dans les îles, par exemple à Thasos, à Cylhnos, à Rhodes, à Ghios : ici pour conclure ou raffermir des alliances, là pour obtenir des secours, ailleurs pour proposer la médiation de sa patrie entre deux villes en querelL. Ces députations que s'envoyaient entre eux les différents États de la Grèce n'ont guère d'analogue dans les mœurs des peuples modernes. Composées en général de plusieurs membres, elles faisaient, pour ainsi dire, de la diplomatie secrète et de la diplomatie publique. Les députés voyaient en particulier les magistrats et les personnages influents, entretenaient le zèle et soutenaient le crédit des partisans de leur patrie, et remplissaient ainsi pendant leurs missions temporaires quelques-uns des devoirs qu'ont à remplir nos ambassadeurs dans leurs missions ex-

traordinaires ou permanentes. De plus, et c'était là leur mandat ostensible, ils portaient la parole devant les assemblées. Ce dernier rôle, réservé naturellement aux orateurs, leur donnait la principale importance. C'était le privilège de leur talent. Ils pouvaient d'ailleurs, aussi bien que leurs collègues, préparer, par leurs démarches et leur influence personnelle, le succès de la négociation publique. Souvent même ils avaient plus d'amis particuliers, car un orateur athénien exerçait quelquefois un patronage presque aussi considérable au dehors que dans l'intérieur d'Athènes. Les titres de citoyen, d'hôte public, d'autres honneurs encore s'obtenaient principalement par leur entremise auprès du peuple, et leur composaient à l'étranger une clientèle qu'ils faisaient agir dans l'occasion.

Lorsque Hypéride représentait ainsi son pays dans ces différentes circonstances , il comptait parmi les plus importants de l'État; il y avait pris la position qu'il devait fidèlement garder, jusqu'à sa mort, en face de la Macédoine : d'abord aux côtés de Démosthène, puis seul à la tête du parti patriotique, pendant tout le temps que Démosthène parait avoir désapprouvé les agressions comme imprudentes. La période d'alliance et d'étroite union entre les deux orateurs semble avoir commencé un peu après 316, c est à-dire vers le

moment où fut conclue entre Philippe et les Athéniens cette paix menteuse qui fut en réalité le signal des efforts les plus énergiques de part et d'autre. On voit alors Hypéride apporter à Démosthène un concours efficace, soit dans leurs querelles communes avec les citoyens de l'autre parti, soit en général dans leur lutte contre la Macédoine. Ainsi, dans un discours contre Théocrinès attribué à Démosthène ou à Dinarque, nous trouvons (35, p. 1333) un indice de cette communauté de situation des deux orateurs, ainsi que des difficultés que la défiance démocratique semait sur la route des hommes politiques athéniens. Le premier venu, le dernier misérable pouvait à chaque instant les entraver dans leur carrière, les arrêter dans l'exécution de leurs plans, en les forçant à répondre devant un tribunal aux accusations les plus graves. Gela était passé dans les mœurs au .point de devenir une ressource presque régulière; cela faisait partie du métier de sycophante. Théocrinès, un homme de cette espèce, avait forcé Hypéride comme Démosthène à entrer en arrangement avec lui, à lui acheter un désistement de poursuites juridiques. Nous ne savons pas la date précise de cette transaction. Mais voici un fait plus connu et plus important. En 343, un peu avant le procès intenté par Démosthène à Eschine, Hypéride accusa de haute trahison Philocrate d'Ha-

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gnuse, créature de Philippe, qu'on avait vu étaler impudemment dans Athènes sa part des dépouilles d'Olynthe, et qui venait d'être le plus actif instrument du roi pour la conclusion de la paix de 346. Philocrate s'enfuit avant d'être condamné. Le sentiment public semblait hésiter encore entre le parti macédonien et le parti national; l'issue du procès d'Eschine, acquitté malgré les éloquents efforts de son accusateur, en fait foi. C'était donc le moment de lutter avec le plus de vigueur. Ainsi firent les deux alliés, aidés alors principalement par Lycurgue; et l'on peut dire que, grâce à leur énergie, qui fut digne des circonstances, pendant les cinq années si importantes qui commencent à partir de cette époque, ils restèrent les maîtres de la tribune politique. Si dans cette période le premier rôle fut rempli par Démosthène, le second semble avoir appartenu à Hypéride, surtout quand les événements se précipitèrent vers la crise. On a vu qu'en 339 Hypéride partit, comme triérarque, au secours de Byzance; c'est probablement vers la même époque qu'il remplit une ambassade à Chios. Les Chiotes contribuèrent, comme on sait, à la défense de cette ville, et par conséquent à l'échec de Philippe, qui avait fondé tant d'espérance sur ses deux tenlatives simultanées contre Byzance et Périnthe. L'année suivante, Hypéride, comme Démomèle, fit décerner une couronne d'or à Démos-

thène , comme au principal auteur de l'alliance thébaine. La proclamation se fit probablement aux grandes Panathénées. Accusé au sujet de cette .proposition par Diondas, il se défendit avec tant de succès, que l'accusateur n'obtint pas le cinquième des suffrages, ce qui entraînait une amende de mille drachmes.

On était alors bien près de Chéronée. Hypéride, retenu par les fonctions de sénateur, ne put pas, comme Démosthène, s'associer de sa personne à cet effort suprême des défenseurs de la liberté. Dès le lendemain de cette catastrophe, il se montra plein d'activité et de courage pour la défense de la patrie. Il alla à Cythnos, une des Cyclades les plus voisines de l'Attique, réclamer des secours. Auparavant il avait proposé et fait passer un décret dont le souvenir est resté, et dont bientôt lui demanda compte une accusation d'Aristogiton, à la fin de 338 ou au commencement de 337. On sait à peu près quelle était la teneur de ce décret. Il prescrivait une série de mesures extraordinaires comme le péril qui semblait prêt à fondre sur Athènes. Le sénat des Cinq-Cents devait descendre en armes au Pirée pour aviser à la défense et présider à l'exécution des ordres du peuple. On devait y transporter les femmes et les enfants, comme au temps de l'invasion de Xerxès. On devait rappeler les exilés, accorder la liberté aux esclaves,

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le titre de citoyens aux métèques ! et à ceux qui, après une tentative d'usurpation, avaient été relégués parmi les étrangers, rétablir dans leurs droits ceux qui les avaient perdus comme débiteurs du trésor public ou pour d'autres causes. Ce décret, adopté d'abord par le peuple, fut probablement rapporté quand les Athéniens furent rassurés au sujet des intentions de Philippe. Mais on prétend que l'attitude qu'ils prirent à l'instigation d'Hypéride, en faisant craindre au vainqueur une résistance désespérée, contribua à le faire incliner vers la paix.

Néanmoins une partie des mesures qu'Hypéride avait fait voter était illégale , et c'est pour cela qu'un procès lui fut intenté. Il en sortit victorieux. Il fit valoir pour sa justification, comme l'attestent les débris de son discours, les périls dont la ville s'était crue menacée, l'émoi causé par la nouvelle de la défaite, l'horreur de la tyrannie et du joug étranger, la nécessité d'être généreux au milieu des craintes communes et dans un pareil-besoin de concorde, la grandeur des ressources nouvelles qu'il avait indiquées au pays. On eût recruté parmi les ouvriers des mines et de la campagne, parmi les débiteurs du trésor public, les citoyens privés de leurs droits et les métèques, une armée de plus

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