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lent, à être le principal héritier du rôle qu'abandonnait Démosthène. Son importance grandit de plus en plus non-seulement dans le parti auquel il restait invariablement fidèle, mais dans l'État, et, de tous les orateurs, c'est lui qui eut le plus d'influence sur les événements qui suivirent à Athènes et en Grèce la mort d'Alexandre. Très-peu de temps avant ces événements eurent lieu l'affaire d'Harpale et le procès de Démosthène.
Vers le commencement de l'année 324, Harpale, satrape de Babylone, pour échapper au châtiment de sa désobéissance et de ses malversations, se sauva en Grèce. Il arrivait précédé de la réputation de ses fastueux désordres, et comptant, pour se faire bien accueillir, sur les sommes considérables qu'il emportait avec lui et sur un corps de six mille mercenaires dont il se faisait suivre. Il avait choisi Athènes pour son refuge. Son titre de citoyen, les largesses par lesquelles il l'avait acquis, lui faisaient espérer une réception bienveillante, et c'était d'ailleurs le seul endroit où des projets de révolte contre la Macédoine pussent prendre quelque consistance. Il se dirigea donc sur le cap Sunium, et envoya de là demander aux Athéniens l'entrée de leur ville et leur protection. On se rappelle ce qui suivit cette demande : comment, d'abord alarmée par l'annonce de son arrivée, Athènes, grâce aux efforts de plusieurs des chefs
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du parti antimacédonien, consentit à lui faire un accueil favorable, puis bientôt, cédant aux conseils de Démosthène et de Phocion, refusa de le soutenir. Déçu dans ses espérances, réclamé par Antipater et par Olympias, et protégé contre cette réclamation par ceux mêmes qui avaient fait échouer ses efforts, Harpale voit cependant saisir, pour être restitué à Alexandre, tout l'argent qui lui restait, il est mis lui-même en prison, et s'échappe enfin, laissant derrière lui des querelles, des émotions, des embarras presque inextricables. Il avait déclaré avoir apporté dans la ville au moins sept cents talents, et l'on ne trouvait que la moitié de cette somme. De là mille soupçons contre les orateurs qu'il pouvait avoir corrompus pendant son séjour, des accusations échangées entre eux au gré de leur passion ou sous l'influence de leurs craintes, une agitation extrême de l'opinion publique, une situation fausse vis-à-vis d'Alexandre, et, comme dernier résultat, un procès, précédé d'une enquête de l'Aréopage, dont Démosthène fut la principale et la plus regrettable victime. Parmi les dix accusateurs désignés par l'État figurait Hypéride.
Telles furent les principales péripéties de cette affaire. Rien de plus obscur que le procès qui en fut la dernière conséquence. Sa durée, qui fut de six mois, suffit pour témoigner des incertitudes et
des hésitations des Athéniens Dès le principe, bien avant de se trouver en face l'un de l'autre au tribunal, Hypéride et Démosthène furent en complet dissentiment. Le premier, dans l'ardeur infatigable de sa haine contre la Macédoine, avait embrassé la cause d'Harpale, et rêvé un soulèvement de la Grèce à la suite d'Athènes, qu'auraient favorisé la révolte des satrapes mécontents et l'adjonction des troupes mercenaires qu'Alexandre leur ordonnait de licencier. Le second, au contraire, avait provoqué la mesure la plus propre à ruiner les projets d'Harpale et de ses partisans : c'était sur sa proposition qu'Harpale avait été arrêté, et l'argent saisi et transporté à l'Acropole en vue d'une restitution. Aussi, quand les circonstances eurent rendu des condamnations presque nécessaires et fait porter principalement sur Démosthène le poids de la défaveur publique, Hypéride s'acquitta sans regret et sans ménagement des fonctions d'accusateur qui lui étaient officiellement confiées. Il ne se refusa aucune des railleries ordinaires sur l'humeur chagrine de Démosthène, « le buveur d'eau, » sur sa sévérité affectée pour les jeunes gens qu'il traitait injurieusement de « videurs de coupes : » il appela de toutes ses forces le ridicule et la honte sur ce glorieux vétéran des luttes oratoires, et surtout, bien entendu, il lui reprocha sur tous les tons de s'être laissé corrora-
pre, d'avoir touché le prix de l'évasion d'Harpale. a C'est toi, lui disait-il, qui as organisé la surveillance d'Harpale, et cependant tu n'as ni remédié à la négligence des gardiens, ni mis en jugement les complices de l'évasion. Quoi ! tu lui aurais ménagé ces facilités gratuitement? et, tandis qu'Harpale donnait de l'or aux orateurs subalternes, qui n'ont dans leurs attributions que le tumulte et les cris, il t'aurait oublié, toi, le directeur de toute l'affaire ? Qui croira jamais cela? » Ailleurs il ajoutait : « Démosthène ne craint pas d'accuser les autres et de dire que le conseil de l'Aréopage veut le faire périr pour être agréable à Alexandre : comme si vous ne saviez pas tous qu'on ne fait pas périr celui qu'on peut acheter, mais celui qui est inaccessible à la corruption ! » Ni dans ces invectices, ni trèsprobablement dans le reste du discours, il n'y avait de preuves positives. Mais Démosthène était condamné d'avance, et Hypéride fut vainqueur. Triste victoire, qui privait Athènes d'un grand citoyen en même temps que d'un grand orateur ; et triste époque, qui ne permettait pas à deux hommes également attachés à leur pays de rester unis dans une conviction commune, ni de voir avec une égale clarté où devait se porter l'effort de leur dévouement.
Condamné à une amende énorme et jeté en prison comme débiteur insolvable, Démosthène réus-
sit à s'évader et à se sauver de l'Attique. Au bout d'un an des événements imprévus vinrent mettre fin à son exil, en lui permettant de s'associer à un grand mouvement national. Alexandre mourut, et les espérances qu'Hypéride avait conçues prématurément à l'arrivée d'Harpale semblèrent tout à coup se réaliser. Les Athéniens se déclarèrent les champions de la délivrance, des Grecs, et marchèrent contre Antipater avec l'aide des Étoliens et de nombreux alliés. Si Léosthène fut le héros de la guerre Lamiaque, c'est Hypéride qui en fut l'orateur. C'est lui qui contribua le plus à la faire décider par sa patrie, malgré la résistance de Phocion et des plus riches citoyens, et Athènes lui dut une partie de ces alliances que ses orateurs allaient disputer chez chaque peuple aux orateurs de la Macédoine. Voici un fragment des exhortations qu'il adressait à ses concitoyens : « C'est surtout dans la guerre que l'inconstance de la fortune transporte de l'un à l'autre, selon les vicissitudes des événements, les avantages et les succès. D'ailleurs, il vous est plus honorable de prendre les armes pour attaquer que pour vous défendre. Les belles actions sont toujours suivies des belles louanges, de même qu'aux actions qui ne sont pas belles s'attache une renommée indigne de votre glorieuse réputation. » Ces belles louangvs qu'Hypéride promettait aux Athéniens, c'est lui qu'ils
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chargèrent de les leur décerner publiquement après les brillants succès qui signalèrent la première campagne, quand on célébra les funérailles de Léosthène et de ses compagnons, tombés avec lui sous les murs de Lamia. Cette oraison funèbre, que nous pouvons lire aujourd'hui, marque le véritable terme de sa carrière politique : elle fut le dernier triomphe de son éloquence et la dernière joie de son patriotisme.
Bientôt après, le vùnqueur de Granon exigeait en maître la condamnation à mortd'Hypéride et de Démosthène, et les deux orateurs étaient contraints de fuir. On dit qu'ils se rencontrèrent à Egine et s'y réconcilièrent. Ils n'échappèrent ni l'un ni l'autre à la poursuite des Macédoniens. Tout le monde sait comment Démosthène mourut dans l'île de Calaurie. Déjà Hypéride avait été pris par Archias, le traqncur de proscrits, dans le temple de Neptune à Hermione, et livré au supplice par Antipater à Cléones ou à Gorinthe, le 9 de Pyanepsion, c'est-à-dire le 5 octobre de l'année 322. On raconte que, mis à la tortuïc, il s'était lui-même coupé la langue avec les dents, afin de ne faire aucune révélation. Selon le récit le plus accrédité, ce furent ses bourreaux qui se chargèrent de cette mutilation, plus affreuse encore que la vengeance que devait plus tard inventer contre Cicéron le ressentiment sanguinaire d'Antoine. Son corps fut abandonné sans sépul-
ture. Cependant des amis réussirent à recueillir ses os et à les rendre à sa famille, qui les ensevelit dans le tombeau de ses parents auprès des portes Hippades. Il faut se rappeler à la fois le prix que l'antiquité attachait aux devoirs funèbres et la rigueur de la législation athénienne en matière politique, pour apprécier à sa juste valeur l'acte qui, en condamnant à mort Hypéride,. avait exclu ses restes du territoire de sa patrie. Un jour vint, à ce qu'il parait, où les Athéniens osèrent permettre qu'on éludât leur sentence.
Voilà quelle fut, dans son dessin général et dans quelques-uns de ses détails, la vie d'Hypéride. On y reconnaît les traces d'une rare activité, une série non interrompue d'émotions pendant plus de vingt années, depuis le brillant épanouissement de son talent jusqu'à sa fin tragique, des occasions presque innombrables pour son éloquence. Qu'était-ce que cette éloquence? Quelle idée doit-on s'en faire aujourd'hui, et jusqu'à quel point un contrôle peut-il s'exercer sur les jugements qu'en ont portés chez les anciens ses admirateurs et ses critiques? A quelle opinion enfin est-il possible de s'arrêter sur l'orateur et sur l'homme? C'est ce que je voudrais essayer de déterminer, au moins dans une certaine mesure.
Quand on vient de parcourir la vie d'Hypéride et qu'on se demande comment il devait parler, le souvenir de ces passions qui l'ont agité, de ces scènes violentes dont il a été l'acteur ou la victime, font penser à une éloquence fougueuse et entraînante. Que nous disent à ce sujet les critiques anciens qui avaient entre les mains ses discours politiques? Longin, après avoir beaucoup vanté ses qualités diverses, ajoute, en le comparant à Démosthène : « Ses beautés, quoique nombreuses, ne vont pas cependant jusqu'à la grandeur, ni jusqu'à ces emportements passionnés d'une éloquence qui ne se maîtrise plus ; elles sont sans action sur l'auditeur et le laissent calme; jamais personne, en lisant Hypéride, n'a ressenti d'effroi i. » Hermogène, avant