‹ Études sur l'éloquence attiqueChapitre 35 sur 51 · Brulus · texte numérisé non relu

Brulus

de cérémonie, on sent la vie d'un discours d'action. Quand il fut prononcé au Céramique, les Athéniens y trouvèrent tout ce que demandait l'éclat de la fête dont il était le principal ornement, tout ce qui pouvait le mieux assurer le plaisir de leurs oreilles et de leur imagination , et ils trouvèrent aussi, au milieu de ces périodes fleuries et harmonieuses, des traits qui leur allaient droit au cœur, l'éloquente expression de leurs sentiments les plus chers et de leurs espérances les plus vives, l'orgueil de leur gloire renaissante, et cette indicible émotion des âmes patriotiques qui voyaient à demi repoussé, avec le joug macédonien, le cortège d'humiliations et de hontes qu'il traînait à sa suite. Pour montrer combien ces éloges sont mérités, il faudrait citer tout le discours. Mais, grâce à une traduction l qui a suivi de près la découverte du texte ancien, ce discours est aujourd'hui assez connu pour qu'il soit possible d'y renvoyer le lecteur. Telle est d'ailleurs dans l'histoire dés lettres grecques l'importance de ce morceau, qu'un examen en rapport avec sa valeur dépasserait les proportions de cette étude.

Le jour où Hypéride prononça l'éloge des morts de Lamia, il justifia pleinement la confiance de ses concitoyens qui l'avaient désigné pour être l'o-

1. Cette traduction a été publiée avec le texte original par M*. Dehèque, pour donner un complément nécessaire à l'édition des Orateurs attiques de MM. Didot.

rateur de la patrie : comment serait-il possible que d'autres jours encore, dans les assemblées du peuple ou devant les tribunaux politiques, libre des formes convenues que la tradition imposait à l'oraison funèbre, cette parole vive et animée n'eût pas touché les Athéniens? A coup sûr, la môme imagination échauffée par les mêmes sentiments, dont toute sa vie atteste la constance, trouva beaucoup de ces heureuses inspirations, telles que nous en admirons dans l'éloge funèbre, et qui ont pour double effet d'émouvoir et de charmer.

On peut donc croire que, si l'éloquence d'Hypéride n'eut pas cette vigueur soutenue et cette force concentrée suivie d'éclats terribles qui font la supériorité de Démosthène, elle fut souvent énergique et touchante. Il semble qu'elle ait eu le don particulier d'un pathétique spirituel, où brillent des éclairs de passion, mais surtout qu'anime et colore le mouvement d'une imagination vive et ingénieuse. Hypéride sentait assez fortement pour être éloquent ; mais il avait trop d esprit pour s'oublier lui-même et pour appartenir tout entier à son émotion. Une idée pouvait le frapper vivement; mais souvent elle semblait s'atténuer et se fondre sous les formes et les images dont il se plaisait à la revêtir, ou dans la mobilité de ses sensations. De là son infériorité, quand on le compare au petit nombre de ceux qui ont été vraiment possédés du

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dieu de l'éloquence; de là aussi la souplesse de son talent et cette réunion si complète d'avantages divers qui le distinguait parmi ses rivaux. « Si l'on mesurait les mérites, dit Longin, d'après leur nombre plutôt que d'après leur valeur réelle, Hypéride l'emporterait de beaucoup sur Démosthène. 11 a dans la voix une plus grande variété de tons et possède un plus grand nombre de qualités qu'il porte toutes près de la perfection : semblable aux athlèles du pentathle, qui, luttant aux cinq sortes d'exercices, n'obtiennent dans aucun le premier rang, mais dépassent dans tous la portée du commun. » Que l'on considère un instant le tableau de sa vie. Orateur intrépide des assemblées populaires, avocat de tous les genres de causes civiles et politiques, défenseur et représentant de sa patrie dans des missions de toute espèce, panégyriste officiel d'Athènes dans des solennités nationales et religieuses : que de rôles divers! La diversité de ses aptitudes y suffit. Parmi ses contemporains il n'y a qu'une voix sur son éloquence, et la critique plus sévère d'un âge sur lequel il n'exerce plus de prestige est contrainte de constater la variété de ses succès. Il sait toucher toutes les cordes, il excelle dans l'art d'exciter la pitié, même au témoignage de celui qui lui refuse le plus nettement la faculté des grands effets pathétiques l ; nul n'a su 1. Longin, Du Sublime, chap. xxxiv.

mieux raconter, ce qui était peut-être la plus précieuse qualité devant des juges athéniens ; son éloge funèbre était considéré comme un des chefsd'œuvre du genre démonstratif. On n'admirait pas moins le discours qu'il avait prononcé dans l'affaire du temple de Délos, et qui semble avoir tenu à la fois de l'éloquence d'apparat et de l'éloquence judiciaire. Nous voyons, en effet, qu'indépendamment de la discussion qu'il ne put manquer d'opposer aux réclamations des Déliens, ce qui assura principalement sa victoire sur eux et srr leur puissant protecteur, Philippe de Macédcme, ce fut le charme des récits mythologiques où il exposait la première origine des titres d'Athènes à la possession du sanctuaire vénéré d'Apollon. Devant le tribunal religieux des amphictyons, c'était prouver son droit à la confiance de la divinité, que de célébrer dignement après tant d'autres les courses errantes de Latone et la naissance de ses immortels enfants. Ne se croirait-on pas encore aux âges de foi naïve qui avaient inspiré les hymnes homériques ? Singulière religion , bien humaine et bien extérieure, dont les gardiens, au siècle d'Aristote, en étaient encore à mesurer la piété d'un peuple d'après de pareils souvenirs et d'après la forme qu'ils recevaient d'une bouche harmonieuse?

Ce qui contribuait encore au succès de cette ima-

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gination brillante et gracieuse, c'est l'esprit qui en relevait les inventions. L'esprit chez Hypéride prenait toutes les formes, directes et détournées, impétueuses et souples, douces et violentes. Les vives saillies, les ironies fines et mordantes, les plaisanteries, les attaques masquées sous une apparente modération, les argumentations ingénieuses et les récits piquants variaient ses discours et en soutenaient l'intérêt par un mélange de verve et de grâce. Toujours alerte et éveillé, prompt à l'attaque et à la riposte, souvent il semblait se jouer au moment où il blessait son adversaire du trait le plus sûr et le plus pénétrant. Cet art de toucher juste paraît avoir particulièrement frappé Cicéron * et Quintilien 2. « Tu t'efforces de tromper l'opinion, disait Hypéride à Aristophon d'Azénia ; mais c'est vainement. Tu ne prouves pas qu'on prenne ta malice pour de la sagesse, ton avarice pour de l'économie, ta malveillance pour de la sévérité. Non, il n'y a pas de défaut dont tu puisses te vanter comme d'une vertu. » Cet exemple était resté dans les écoles, et en le citant on n'avait même pas besoin de nommer l'auteur 3. C'est ainsi qu'un certain nombre des phrases d'Hypéride avaient été désignées au choix des rhéteurs par leur précision et leur

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