Quintil. J»'s/. Or., ix, 3, C
netteté, et étaient venues se placer comme d'ellesmêmes au milieu de leurs préceptes à titre de modèles des figures oratoires. De même on citait de lui beaucoup de mots spirituels : par exemple, une épigramme contre les orateurs, dont il faisait les honneurs au tribunal démocratique, à ses propres dépens en apparence, mais surtout à ceux de son ennemi Démade. Il comparait en général les orateurs aux serpents : « Il sont odieux à tout le monde, disait-il ; mais parmi eux il y a les vipères qui font du mal aux hommes, et il y a une espèce (appelée parias) qui dévore les vipères elle-mêmes. » Quand ce n'était pas le tour du père, c'était celui du fils. Démade avait eu Déméas d'une joueuse de flûte. Un jour que celui-ci faisait le fanfaron à la tribune : « Tais-toi, lui dit Hypéride, tu souffles plus fort que tanière. » D'autres fois c'était un sobriquet qu'il attachait à la personne de son adversaire, comme ce surnom d'Ardette par lequel il flétrit Aristophon comme parjure et qui demande pour nous une explication. Ardette, c'était la colline où chaque année la foule des Héliastes prêtait serment avant d'aller remplir les tribunaux athéniens ; c'était donc comme le grand réceptacle des serments et des parjures. Ou bien enfin Hypéride appliquait si heureusement un proverbe, qu'on ne pouvait plus le répéter sans se rappeler l'usage qu'il en avait fait; son propre nom y demeurait uni et en suivait la fortune à tra-
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vers les âges. Aux yeux des Grecs, il ne le cédait à personne pour l'esprit, et Cicéron lui-même, qui avait ses raisons pour se montrer difficile en pareille matière , ne put lui refuser une certaine mesure de piquant et de sel attique *.
Hypéride en effet était un Attique, et un des meilleurs, non- seulement à cau^e de sa verve spirituelle, mais aussi à cause de sa justesse et de sa précision, de sa souplesse gracieuse et de son élégante simplicité. C'est ce que nous disent les anciens ; et nous ne sommes plus réduits à les en croire sur parole: depuis les découvertes de ces dernières années nous pouvons, jusqu'à un certain point, comprendre par nous-mêmes et sentir le genre particulier d'atticisme qui distinguait le célèbre orateur. C'est surtout aux discours pour Lycophron et pour Euxénippe que nous devons cet avantage. Les plaidoyers étaient peut-être en effet pour lui les meilleures occasions de déployer les grâces de son esprit. Le mieux est d'en citer tout de suite quelques passages : la critique s'appesantirait sans fruit sur ces beautés simples et délicates; elles portent en elles-mêmes un charme pénétrant, dont l'action naturelle vaut tous les efforts de la plus intelligente admiration. Par exemple, voici comme Hypéride fait discuter par Lycophron une des plus
i. Orat., 2G.
importantes parmi les accusations qui l'amenaient devant le tribunal :
« Il importe, juges, pour bien apprécier l'affaire, de remonter jusqu'aux premières imputations dont ils se mirent aussitôt à me charger devant le peuple. Mes amis m'instruisirent par des lettres, et de l'accusation de haute trahison, et des griefs qu'on avait articulés contre moi dans l'assemblée en déposant l'acte d'accusation. Dans le nombre, il était écrit que Lycurgue affirmait, disant le tenir de mes amis, que j'avais suivi la femme de Charippe, au moment même où il l'épousait, et que je l'avais engagée à ne pas permettre à Charippe de l'approcher et à se garder pure de ses caresses. Eh bien ! ce que j'ai dit alors et à mes parents et à mes amis, je vous le dirai aujourd'hui, juges : c'est que, si le fait est vrai, je me reconnais également coupable de tout ce que porte encore l'acte d'accusation. Mais le fait est faux, et je pense qu'il est facile d'en convaincre tout le monde. En effet, qui, clans toute la ville, pourrait être assez dépourvu de sens pour ajouter foi à de pareils discours? Je vous en prends à témoins, juges. Derrière le char qui portait la femme, marchaient nécessairement, d'abord le muletier et le chef du cortège, puis les esclaves qui figuraient dans la cérémonie et Dioxippe (il était là parce qu'il mariait sa sœur en état de veuvage) :
et par la plus inconcevable folie, malgré la présence de tant d'autres hommes qui faisaient partie du cortège, malgré celle de Dioxippe et de son rival à la lutte, Euphréos, qui, de l'aveu de tous, sont les plus forts des Grecs, j'aurais eu l'imprudence de tenir un pareil langage quand il s'agissait d'une femme libre et que tout le monde m'eût entendu, et je n'aurais pas craint d'être sur-le-champ étranglé! Qui, en effet, s'il entendait outrager sa sœur par des propos tels que ceux-ci m'en prêtent, pourrait le supporter et n'en tuerait pas l'insolent auteur ? Mais, ce qui est le plus fort, après ces paroles impudentes, éhontées que j'ai dites, voyez jusqu'où est allée, à ce qu'il paraît, la sottise de Charippe : d'abord, assure-t-on, elle l'a prévenu qu'elle était engagée par serment avec moi, ensuite il m'a entendu l'exhorter à tenir ce qu'elle avait juré, et néanmoins il l'a prise pour femme ! Ni Hercule en démence, ni Margitès, ce type de la sottise, n'en auraient fait autant. »
Gomment les juges n'auraient-ils pas souri en entendant cette spirituelle justification, et ne se seraient-ils pas senti convaincre? Ils sourirent, trèsprobablement; mais ils n'en condamnèrent pas moins l'accusé, s'il est vrai, comme on le dit, que l'accusateur, Lycurgue, ait gagné toutes les causes politiques qu'il plaida de lui-même. C'était, en
effet, une cause politique; Lycophron, quoique le grief principal eût trait à ses mœurs, était dénoncé au peuple comme coupable de haute trahison, et l'acte d'accusalion portait qu'il renversait la démocratie en violant les lois. Aujourd'hui, nous ne sommes guère habitués à nous représenter la sécurité de l'État'comme fondée sur la moralité des citoyens dans leur conduite privée, et le côté politique de l'affaire nous frappe peu. Les républiques anciennes mettaient davantage, au moins en principe, les intérêts humains sous la protection des idées religieuses et morales, et plus d'une fois elles purent croire justifiées les défiances que leur inspiraient les désordres de la vie privée, en voyant qu'ils s'alliaient avec de dangereuses ambitions. Lycurgue s'écriait : « Les voleurs d'esclaves, qui ne nous privent que de nos serviteurs, nous les punissons de mort, et nous épargnerions ceux qui nous ravissent nos sœurs ou nos femmes!... Ce serait une impiété que de renvoyer impuni celui qui viole les lois écrites par lesquelles la démocratie se conserve, et qui s'est fait l'initiateur et le nomothète 1 de la corruption. » Lancées par l'intègre et sévère orateur, ces phrases vigoureuses produisirent, sans doute, une grande impression; et comme le discours qui leur fut opposé, malgré