L'AFFAIRE D H A R PALE
rique d'Agen et les épigrammes que son royal auteur i n'avait pas dédaigné d'y insérer à l'adresse d'Harpale et des Athéniens; dans Athènes même la comédie, fidèle à ses habitudes, entretenait le peuple de la grande nouveauté du jour. Le poète comique Timoclès prévenait le rapport de l'Aréopage et donnait dans un dialogue sa liste des orateurs corrompus :
A. Démosthène a pour sa part cinquante talents.
B. 0 félicité divine, s'il ne partage avec personne!
A. Mœroclès aussi a beaucoup reçu...
B. Fou qui donne, heureux qui reçoit.
A. Ainsi que Démon et Callisthènes...
B. Ils étaient pauvres, et je leur pardonne.
A. Et l'éloquent Hypéride.
B. Il va faire la fortune de nos marchands de poisson.
Des noms et des chiffres, voilà ce qui circulait au hasard dans le public, dont le théâtre n'était que l'écho. L'Aréopage se pressa moins que le poète Timoclès. Embarrassé de son rôle, il fit attendre le résultat de ses recherches pendant six mois entiers. On raconte qu'il y eut, par son ordre, des perquisitions domiciliaires chez les principaux orateurs, excepté chez un seul, qui venait de se marier et dont la maison fut protégée par la présence de sa nouvelle épouse. Mais, avant de se décider
1. D'après le témoignage d'Athénée, ce drame satirique était attribué au roi Alexandre ou bien au poète Python de Catane. Deipnosoph., XIII, p. 586 a.
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à faire des dénonciations et à mettre des citoyens en jugement, il hésita beaucoup, ce C'est le peuple, nous dit Hypéride, qui le força, par des ordres réitérés, à dénoncer les coupables. » Pendant ces six mois d'hésitation, on devine combien d'efforts furent tentés, par tous ceux qui éprouvaient des craintes personnelles et par leurs ennemis, pour agir sur les aréopagites. Quant à Démosthène, ses accusateurs nous le montrent « levant l'étendard et jetant le trouble dans la ville, » quand il se croit menacé par l'enquête, tantôt hostile à Alexandre, tantôt devenu son flatteur, puis dénonçant de faux complots contre l'État. En réalité ce fut pour lui une période d'agitation et d'angoisses. Il était attaqué par tout le monde, par ses vieux adversaires les partisans de la Macédoine, par les patriotes dont l'arrestation d'Harpale avait fait avorter les espérances, par les coupables mêmes qui, après s'être crus découverts au moment de cette arrestation, espéraient une sécurité complète pour prix de leur ardeur à charger l'homme le plus en vue. Enfin, son crédit était sensiblement ébranlé auprès du peuple qui l'accusait d'être la cause des embarras actuels. Contre les difficultés de sa situation, il soutint, avec toute l'énergie de son caractère, une lutte inquiète, par instant victorieuse et à la fin désespérée.
Des causes étrangères exercèrent une grande
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influence sur son sort en même temps que sur l'issue de toute l'affaire. Alexandre réclama, de la part des Grecs, les honneurs divins et enjoignit aux différentes villes de rappeler dans leur sein les exilés. L'avilissement de la Grèce avait déjà fait bien des progrès; cependant, lorsque cette prétention d'être adoré comme fils de Jupiter ou de Neptune vint la surprendre vers l'époque de l'arrivée d'Harpale, Athènes au moins eut le courage d'y résister. Sparte, encore abattue par le mauvais résultat de la tentative d'Agis, se contenta de répondre : « Puisque Alexandre veut être dieu, qu'il le soit. » Les Athéniens furent plus hardis. Dans la délibération qui eut lieu à ce sujet, on entendit des paroles comme celles-ci : « De quelle espèce sera ce dieu auquel on ne pourra rendre un culte qu'à condition de se purifier en sortant? » Celui qui protestait avec cette énergie, c'était Lycurgue, bien près de finir sa carrière. Pythéas, qui commençait la sienne et devait bientôt changer de camp, parlait dans le même sens, et, quand on lui demandait comment il osait à son âge se mêler de questions aussi graves, il répondait : « Alexandre, dont vous voulez décréter la divinité, est plus jeune que moi. » Démosthène proposa un décret par lequel le peuple déclarait ne pas reconnaître d'autres dieux que ceux qu'avaient adorés les ancêtres, et sa proposition fut adoptée.
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Les Athéniens puisèrent peut-être une partie de cette audace dans l'irritation que leur causaient les intentions d'Alexandre au sujet des exilés. Il n'y avait pas à se méprendre sur le sens et la portée de la mesure qu'il préparait. Prendre ainsi le droit de régler l'état intérieur des villes, c'était rejeter toute feinte et leur enlever toute illusion au sujet de leur indépendance : Alexandre n'était plus le généralissime des Grecs, mais leur maître. En même temps qu'il inaugurait son despotisme, il l'affermissait. Car les exilés, en rentrant dans chaque ville, devaient y faire dominer son parti, et, s'il s'élevait quelques troubles, lui fournir l'occasion d'y introduire des garnisons macédoniennes, comme il y en avait déjà en Béotie. Athènes allait se trouver particulièrement atteinte dans ses intérêts et dans sa sécurité. Tout près d'elle, Mégare servait de refuge à un certain nombre de ses citoyens, et le retour des Samiens, qu'elle avait chassés de leur île, devait avoir pour effet d'y déposséder ses nombreux colons et d'y détruire son autorité. On a vu que le tour fâcheux pris par l'affaire d'Harpale, avait fait quitter aux Athéniens leur hère altitude vis-à-vis de la Macédoine. Quels ne furent pas leur embarras et leur inquiétude, quand ils apprirent que le roi était sur le point de mettre son projet à exécution! Il chargea, en effet, Nicanor de Stagire de faire aux jeux Olympiques
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une proclamation solennelle, par laquelle tous les exilés de race grecque étaient rappelés dans leurs patries, excepté les Thébains, les meurtriers et les sacrilèges; et cette proclamation fut lue au milieu de vingt mille bannis, dont les applaudissements intéressés simulèrent l'expression de la reconnaissance nationale.
A cette scène assistait Démosthène, comme chef de la députation sacrée des Athéniens. Du moins, pour sa part, trouva-t-il moyen de racheter l'humiliation qui était infligée à toute la Grèce. Un sophiste, nommé Lamachus, avait cru l'occasion bonne pour lire publiquement un panégyrique de Philippe et d'Alexandre, où il insultait à la ruine d'Olynthe et à celle de Thèbes. Démosthène se leva, et, prenant la défense des Thébains et des Olynthiens, mêlant ses propres inspirations aux souvenirs vénérés de la poésie antique, il obtint un tel succès, que Lamachus, couvert de honte, s'enfuit de l'assemblée. Ce fait, qui nous est raconté par le biographe des Dix orateurs, ne peut être rapporté à une autre époque,, ainsi que l'a prouvé M. Scheefer. Démosthène n'était pas envoyé pour combattre les flatteurs d'Alexandre, mais pour tenter quelques efforts afin d'éloigner le péril dont on se voyait menacé. Il entra naturellement en relation avec Nicanor, et, s'il ne réussit pas à empêcher la proclamation, ce qu'on ne pou-
vait raisonnablement espérer, du moins est-il possible que ces négociations secrètes aient été pour quelque chose dans l'accueil bienveillant qu'Alexandre fit bientôt après à une ambassade athénienne.
Il fallut, en effet, se résigner à envoyer au roi des ambassadeurs pour demander comme une grâce que le décret de rappel restât sans exécution; et, afin d'avoir quelque chance de l'obtenir, on reconnut le nouveau dieu. « Pendant que vous gardez le ciel, prenez garde de perdre la terre, » dit Démade aux Athéniens. Démosthène leur donna aussi le conseil de ne plus élever de contestations au sujet des honneurs divins, et les députés d'Athènes partirent pour Babylone avec ceux de beaucoup d'autres villes, dans le même appareil que les Théories, chargées de porter aux sanctuaires les plus vénérés les hommages de la Grèce. Diogène prétendit qu'on devait l'adorer lui-même sous le nom de Sérapis. Quant au but principal que se proposaient les Athéniens, il n'était pas encore atteint lorsque Alexandre mourut.
Au moment où partait cette ambassade et peu de temps avant le dénoûment de l'affaire d'Harpale, on voit assez nettement, d'après les discours de Dinarque et d'Hypéride, quelles étaient les dispositions des Athéniens. On y trouve un mélange de mécontentement et d'inquiétude. La peur domine;
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et cependant, sous le coup des humiliations présentes, une partie des citoyens éprouve au moins des demi-regrets d'avoir fermé l'oreille aux suggestions d'Harpale : alors il eût été possible de tenter une aventure; aujourd'hui on est réduit à une impuissance absolue. On en est venu à dépendre complètement du bon plaisir d'Alexandre, et il se trouve que ces scandales, malencontreusement publiés et assumés par l'État, sont ce qu'il y a de moins propre à gagner cette précieuse bienveillance. Les restitutions réclamées au nom du roi sont impossibles; se contentera-t-il de la seule satisfaction qu'il soit facile de lui donner par la condamnation de plusieurs citoyens? Au moins faut il essayer. Ces contradictions de l'esprit public, ces craintes, ces violences de la politique extérieure, tout cela était évidemment défavorable à Démosthène, qui avait provoqué l'arrestation d'Harpale et la vérification officielle de ses trésors. Il y avait encore une cause de préoccupation, qui, antérieure à la proclamation de Nicanor, devenait maintenant plus vive et plus pressante : on s'inquiétait du voisinage des bannis réfugiés à Mégare. On voit que dès le début des agitations qui avaient fait recourir à l'Aréopage, la vigilance du conseil s'était portée sur ce point. Investi par le décret de Démosthène d'un droit de surveillance souverain, il l'exerça contre plusieurs citoyens qu'il fit juger par les tribunaux,
et la rigueur déployée dans ces occasions donne la mesure de l'inquiétude publique. L'orateur Polyeucte de Gydantide faillit être condamné pour être allé voir son beau-père à Mégare. Trois autres accusés furent mis à mort ; un descendant d'Harmodius et d'Aristogiton fut jeté en prison. Démosthène, qu'un de ses adversaires rend responsable de toutes ces condamnations, accusa lui-même de trahison un certain Archinus, qui fut chassé de la ville. Après son retour d'Olympie, il déposa une plainte contre Callimédon, comme coupable de haute trahison, mais, pour un motif inconnu, ne poussa pas l'affaire jusqu'au bout. Enfin, presque à la veille de son propre jugement, il produisait dans l'assemblée du peuple le dénonciateur d'une conspiration organisée, disait-on, pour s'emparer des arsenaux.
Ces deux derniers faits sont des indices des efforts qu'il fit jusqu'à la fin pour témoigner son dévouement à la cause publique et retenir les restes d'une faveur prête à lui échapper. En même temps ses amis s'agitaient. Gnosion, qui nous est connu aussi par les accusations d'Eschine, allait partout, si l'on en croit Hypéride, répétant que Démosthène, il est vrai, avait reçu de l'argent, mais qu'il l'avait prêté à l'État pour les fonds des spectacles, qu'il ne fallait pas le contraindre à divulguer ainsi la détresse du trésor. Cette assertion,
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si l'on en tient la source pour suspecte, est au moins un exemple de toutes ces rumeurs qui circulaient dans le public et qui devenaient de plus en plus défavorables à Démosthène. Il ne put échapper au péril qui le menaçait. Son influence personnelle, le souvenir de ses éclatants services, si puissant encore six années auparavant lors du procès de Ctésiphon, le dévouement du groupe d'amis qui lui était resté fidèle, ne purent tenir contre la fatalité des circonstances ni contre la coalition de ses constants adversaires, heureux d'offrir cette illustre victime au ressentiment des Macédoniens, et de plusieurs de ses anciens alliés politiques, mécontents d'avoir été arrêtés dans leurs projets agressifs contre Alexandre. L'Aréopage se décida enfin à publier une première liste, en tête de laquelle étaient les noms de Démosthène et de Démade, dénoncés comme ayant reçu, le premier vingt talents, le second six mille statères d'or. Ces noms étaient suivis de ceux de Polyeuete de Sphette, de Céphisophon et d'IIagnonide.' Bientôt devaient venir les dénonciations de Philoclès, de Ghariclès, et d'un certain nombre d'orateurs, Aristogiton, Aristonicus de Marathon, peut-être Mœroclès et Démon, d'autres encore.
Démade fit défaut, et Démosthène fut traduit le premier devant un tribunal de quinze cents juges, formé par la réunion de trois tribunaux ordinaires.
Dix orateurs, désignés par l'Etat, portèrent a parole en son nom. On voit de quel appareil le jugement fut environné. Dans l'intervalle qui s'écoula depuis la citation, Démosthène remplissait la ville de ses plaintes sur les menées de ses ennemis et des partisans de la domination macédonienne. La sentence n'en fut pas moins prononcée. 11 s'entendit condamner à une amende de cinquante talents. Mis en prison comme débiteur insolvable, il réussit au bout de quelques jours à s'évader sous un déguisement, et alla porter son exil et ses regrets à Trézène, sur la côte qui regarde Athènes de l'autre côté de son golfe. Plutarque le représente les yeux tristement fixés sur la ville qu'il croyait avoir acquis le droit d'habiter et de servir toujours. Il y rentra au bout de peu de temps, après la mort d'Alexandre, et sa rentrée fut un triomphe, comme autrefois celle d'Alcibiade. Il revenait au milieu des premiers succès de la guerre Lamiaque, dans des jours inespérés d'orgueil patriotique et d'indépendance, et cette fois il avait puissamment contribué par son éloquence à provoquer un mouvement national dans le Péloponèse. Ce service volontaire eut sa récompense : le peuple le chargea d'un sacrifice à Jupiter, pour les frais duquel il lui fournit les cinquante talents qui représentaient le chiffre de sa condamnation. Ainsi fut éludée la loi, et Démosthène put être à son
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poste dans sa patrie, et y partager la gloire d'une chute qui marqua la ruine définitive de la liberté. Tels sont à peu près la suite et l'enchaînement des faits depuis l'arrivée d'Harpale à Athènes jusqu'aux dernières conséquences qu'elle eut pour l'Etat et pour Démosthène. On ne peut en établir dans tous les détails la chronologie. Mais au moins il y a deux dates positives, celle de la représentation de la pièce de Timoclès aux grandes Dionysiaques, vers la fin de février ou le commencement de mars, et celle des jeux Olympiques au solstice d'été, vers la fin de juin. Si l'on admet, comme cela paraît assez vraisemblable, que la liste de corrompus donnée par le poète comique était une parodie anticipée de celle que l'Aréopage venait d'être chargé de préparer, et que par conséquent elle suivit de peu le commencement de l'enquête, on trouve que l'enquête durait déjà depuis quatre mois au moment de la proclamation de Nicanor; et, comme elle se prolongea pendant six mois, on voit que Démosthène fut mis en jugement au plus deux mois après son retour d'Olympie. Ce qui vient encore à l'appui de ce calcul, c'est que Dinarque, dans son discours d'accusation, semble parler du voyage à Olympie comme d'un fait récent.
Avant de se demander si Démosthène fut coupable, il n'est pas indifférent de marquer une conclusion qui parait ressortir d'elle-même de l'exposition seule des faits : c'est qu'il donna sur toutes les questions les plus importantes les conseils qui se conciliaient le mieux avec l'intérêt et avec la dignité de ses concitoyens. Fallait-il accueillir à bras ouverts Harpale et se jeter tête baissée dans une guerre insensée contre Alexandre'? Fallait-il, quand Harpale eut forcé la porte d'Athènes, l'y laisser employer impunément le fruit de son vol à corrompre les citoyens et à compromettre l'État, malgré les justes réclamations des Macédoniens tout-puissants? Fallait-il, d'un autre côté, pousser la prudence jusqu'à la servilité, s'empresser, dès la première injonction, de proclamer la divinité
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d'Alexandre? Fallait-il enfin s'obstiner dans la résistance à l'ivresse orgueilleuse du conquérant jusqu'à sacrifier une colonie considérable et la sécurité même de l'État? Poser ces questions, c'est les résoudre, et, du même coup, absoudre dans ses actes principaux la politique de Démosthène. Donc, s'il s'est laissé corrompre, la netteté de son jugement n'a pas été pour cela obscurcie, son patriotisme n'a pas notablement dévié, et il ne semble pas, de prime abord, que son pays en ait souffert.
Un point cependant peut laisser des doutes. Fitil bien de s'opposer à ce qu'Harpale fût remis entre les mains d'Antipater ou de Philoxène, et n'eut-on pas raison de lui demander compte de la situation fausse où le peuple se trouva placé vis à- vis d'Alexandre, quand, malgré un engagement formel, il ne put lui rendre ni le voleur ni l'argent? Examinons les conséquences de l'hypothèse contraire. Si Harpale avait été livré sur-le-champ aux Macédoniens, se seraient-ils abstenus pour cela de réclamer les sommes qu'il avait apportées avec lui en Attique? Il est probable que non; mais ce qui est certain, c'est qu'Harpale n'aurait pas fait cette déclaration publique qui servit de base aux vérifications officielles, et qu'il y aurait eu des chances d'éviter une partie de la responsabilité que la constatation du déficit fit peser sur l'État. Ce qui est
plus évident encore, c'est qu'Athènes n'aurait pas eu à répondre de l'évasion du fugitif. Ainsi, des deux réclamations qu'Alexandre se trouva en droit d'adresser, l'une n'eût pas même été possible et l'autre aurait eu moins de fondement. Par conséquent, à ne considérer que les rapports des Athéniens avec le roi, ils eurent à se repentir d'avoir écouté l'avis de Démosthène.
Mais la question était moins facile à, décider à l'origine de l'affaire qu'elle ne l'est devenue après les événements. Elle affectait le régime intérieur de la cité autant que la politique extérieure; elle se compliquait de considérations de morale et de dignité publiques, dont il était alors impossible de ne pas tenir compte. Un scandale s'était produit : un étranger employait notoirement la corruption pour s'emparer de la conscience des citoyens et pour violer ainsi l'indépendance des assemblées. L'État avait-il le droit de fermer les yeux? N'était-il pas de son devoir et de son honneur de repousser hautement la solidarité de pareils actes? Or, du moment qu'on se décidait à réprimer les tentatives d'Harpale, il était conforme à l'antique esprit de la constitution et aux traditions patriotiques de rejeter hors du territoire comme une souillure l'or que l'intrigue y avait introduit. On ne pouvait agir publiquement, rédiger un décret contre un corrupteur étranger, sans s'inspirer de ces sentiments ho-
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norables que coDteDaieDt implicitemeDt les ternies eux-mêmes, consacrés par les lois et les décrets antérieurs, et répétés bien souvent depuis ce fameux édit qui, lancé autrefois contre Arthmios de Zélia, était exposé à tous les yeux dans l'Acropole l. C'est ainsi que dans un État démocratique les formes de la législation, expressions nécessaires des principes qui ont fondé la société politique, les protègent encore quand ils ne se soutiennent plus par eux-mêmes. Personne n'a l'audace d'abolir ni même de négliger les formules, parce que ce serait porter une atteinte visible à la démocratie. Elles s'imposent donc à ceux qui provoquent les décisions du peuple, les rappellent forcément à l'esprit qui anima autrefois la cité, et gardent une force tutélaire au milieu de la décadence des mœurs. Par conséquent les vérifications et les recherches au sujet de l'argent d'Harpale étaient commandées par ces sentiments et ces usages traditionnels, autant que par l'obligation de se mettre en règle à l'égard de la Macédoine. L'État était engagé vis-à-vis de lui-même avant de l'être vis-àvis du roi. C'est ce dont on se préoccupa sérieusement au début; il n'en fut plus de même au bout de quelques mois, quand la proclamation de Ni-
1. Voyez Dcmosthène, Philipp. III, p. 121 et suiv. ; Eschine, contre Ctêsiph., g '258; Dinarque, contre Arislog., &5 2i-26.
canor eut fait céder tout autre sentiment devant la crainte inspirée par Alexandre.
Ce même soin de la dignité publique défendit de paraître obéir avec empressement à un ordre d'Antipater et de Philoxène. Abandonner tout à coup et envoyer à une mort certaine celui que le peuple, à tort ou à raison, venait d'accueillir comme son suppliant, c'était accepter trop facilement la plus odieuse contradiction. Il était plus humain et moins humiliant de réserver le rôle de l'État, sauf à reconnaître la justice des réclamations et à promettre d'y faire droit et de traiter directement avec Alexandre. Ce sont les raisons qui déterminèrent, non-seulement la conduite de Démosthène, mais aussi celle de Phocion, ce partisan déclaré, mais honnête, de la Macédoine, tant elles avaient de force sur l'esprit de tout citoyen attaché à son pays.
On peut même se poser une question. En empêchant l'extradition immédiate d'Harpale, Phocion et Démosthène avaient rendu possible son évasion; n'allèrent-ils pas, comme l'a pensé M. Grote, jusqu'à la prévoir et à la favoriser, afin d'épargner décidément au peuple la honte de livrer son pro- Quelle que soit la valeur de cette hypothèse, il est à remarquer que Démosthène ne fut pas inquiété sur le moment même au sujet de cette évasion, dont pourtant il était rcsponsahle, puisqu'il
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avait été chargé de veiller à ce que le prisonnier fût bien gardé. Aucun acte d'accusation ne fut déposé contre lui, et lui-même, comme Hypéride ne manqua pas de le lui reprocher plus tard, il ne fit pas mettre en jugement les gardiens infidèles. Ce fait témoigne de ce qu'était alors le sentiment public. Par l'évasion d'Harpale, Démosthène fut évidemment mis en péril pour l'avenir; mais, pour le moment, les désirs des Athéniens furent plutôt satisfaits que contrariés.
Donc, sur ce point particulier, Démosthène manqua peut-être de clairvoyance, soit pour son pays, soit pour lui-même; mais ce fut sous l'empire d'influences et de considérations qui s'imposaient à lui, les unes par une nécessité presque absolue, les autres au nom des sentiments les plus respectables. Quel est le juge assez impassible pour prononcer un arrêt sévère contre celui qui, sous la menace d'une humiliation qu'il fallait éluder ou subir, a peut-être eu trop de souci de l'honneur de sa patrie? Et d'ailleurs, s'il y eut une faute commise par Démosthène, quelles en furent, après tout, les conséquences? A y regarder de près, c'est lui qui en fut incontestablement la victime, car il prépara ainsi les arguments de ses accusateurs et sa propre sentence de condamnation. Mais la destinée d'Athènes en fut- elle changée? En aucune manière. Rien ne pouvait empêcher Alexandre de
prendre les mesures qu'il croyait nécessaires pour affermir et consacrer définitivement sa domination sur la Grèce. La satisfaction de voir Harpale entre ses mains ou de le savoir entre celles de ses officiers ne l'y eût certainement pas fait renoncer. Le plus grand danger qui, à cette époque, ait menacé Athènes, et en même temps le seul qu'elle pût conjurer, ce fut celui de la vengeance du roi, quand elle fut sollicitée d'embrasser la cause d'Harpale. Si elle s'y laissait entraîner, elle était perdue. Démosthène lui rendit donc le service le plus important qui se pût rendre alors, en contribuant plus que personne, et au prix d'une rupture avec plusieurs membres de son parti, à la sauver de cette témérité. Il voulut qu'avec la prudence se conciliât une certaine dignité; mais peut-être hésitera-t-on davantage à l'en blâmer, en se souvenant des causes qui valurent aux Athéniens, parmi tous les peuples grecs, les égards particuliers d'Alexandre. Si maintenant il n'était pas possible de rester digne sans se mettre en désaccord avec soi-même, si la lutte engagée contre la servitude de plus en plus menaçante était désespérée, si la corruption des mœurs conspirait avec la fatalité des circonstances pour empêcher les Athéniens de marcher dans des routes droites et le front levé, il n'est pas juste de s'en prendre à un seul homme des embarras et des inconséquences que toute oc-
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casion peut soulever chez un peuple emporté à la dérive par le flot rapide d'événements qu'il ne conduit pas, au milieu des illusions d'un orgueil qu'entretiennent chez lui, en dépit du présent, la vieille habitude de la liberté et les souvenirs récents de tant de jours glorieux de sa décadence elle-même.
L'examen des périls et des difficultés de cette époque tourne donc en définitive à l'honneur de Démosthène, et l'on reconnaît que sa conduite, à la prendre dans son ensemble , fut celle d'un homme qui aimait son pays et qui savait le servir. C'est une forte présomption en faveur de son innocence; mais ce n'est qu'une présomption. Il se pourrait qu'il eût néanmoins reçu l'or d'Harpale : c'est un fait connu, au moins chez les Grecs, que le patriotisme n'exclut pas la vénalité. Examinons donc, autant que possible, la cause en elle-même.
La culpabilité de Démosthène a été affirmée par l'Aréopage et reconnue par la sentence du tribunal. C'est beaucoup, à ce qu'il semble. Mais qu'on lise le discours de Dinarque et les fragments de celui d'Hypéride : on reconnaît avec une profonde surprise que pas une seule preuve n'a été produite à l'appui de la déclaration de l'Aréopage ni à l'appui de la condamnation. Les accusateurs prévoient les réclamations de Démosthène : pour lui fermer la bouche, il leur suffit de s'écrier : « Le Conseil
l'a dénoncé, ô Athéniens ! qu'est-il besoin de longs discours? » Et cette dénonciation s'est bornée à donner le nom de Démosthène avec le chiffre de la somme qu'il est accusé d'avoir reçue. Ainsi il est posé en principe qu'il n'y a pas de discussion. Démosthène est accusé, donc il est coupable : voilà tout le jugement. Les accusateurs vont jusqu'à prononcer le mot de flagrant délit ; mais les explications, les détails, les démonstrations, sont complètement supprimés. On ne trouve à la place que des charges étrangères et des invectives qui s'attaquent à toute la vie de l'accusé, ou plutôt du patient. Quant à la cause elle-même, tout se réduit à rappeler l'autorité immémoriale, tutélaire, inviolable de .l'Aréopage, et à triompher de la contradiction où Démosthène tombe en se défendant : n'est-ce pas lui qui a demandé l'enquête du vénérable Conseil, et n'a-t-il pas prononcé lui-même en termes formels sa propre sentence? Ni Hypéride, ni l'orateur pour lequel Dinarque avait composé son discours, ni Stratoclès qui parla auparavant, ni, on peut l'affirmer, aucun des sept autres accusateurs officiels dont les discours nous sont inconnus, ne traita le fond de l'affaire. Une sentence rendue dans de pareilles conditions est nulle aux yeux de la justice moderne : qu'elle nous laisse donc toute liberté de chercher ailleurs la lumière qu'elle nous refuse.
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Si Démosthène s'est laissé corrompre, quand et pourquoi a-t-il été corrompu? Voilà deux des questions les plus importantes que le procès, suivant nos idées, aurait dû résoudre ; ce sont les premières que nous ayons à examiner. Il est de toute évidence que Démosthènes fut inaccessible à la corruption au-devant de laquelle tant d'autres se précipitaient, d'abord quand il faisait refuser à Harpale l'entrée d'Athènes et ensuite quand il combattait énergiquement ses tentatives. Il n'y a que deux moments auxquels il soit possible de songer : lorsqu'il s'opposa à ce qu'on livrât aux lieutenants d'Alexandre le fugitif, et lorsque celui-ci se sauva de prison. La première hypothèse pourrait présenter quelque vraisemblance. On concevrait à la rigueur qu'Harpale, menacé d'une extradition immédiate, eût acheté son emprisonnement en stipulant une évasion. Mais, pour conclure un pareil marché, il fallait qu'il jugeât lui-même sa situation bien désespérée : il payait un défenseur pour être non pas ouvertement protégé, mais jeté en prison il mettait tout son espoir dans une évasion incertaine, et, en attendant, consentait à se priver de son principal moyen d'action, car Démosthène, en demandant l'arrestation d'Harpale, proposa que son argent fût mis sous le séquestre. On peut ajouter qu'au point de vue de l'orateur il y aurait eu une habileté médiocre ou une rare impudence à pro-
voquer, au moment même où il avait tout intérêt à se cacher, une mesure qui devait avoir pour conséquences inévitables des vérifications et des enquêtes. D'ailleurs, à l'époque même du procès, ce n'est pas de ce côté que se dirigèrent les soupçons. Hypéride dit que , « si Démosthène proposa qu'Harpale indiquât lui-même quelle somme il avait apportée en Attique, ce n'était pas assurément par désir d'en connaître le chiffre, mais pour savoir sur quoi il devait fonder ses exigences : » c'est reconnaître clairement qu'avant la scène du théâtre il n'y avait point eu corruption. Avant l'arrestation d'Harpale, qui lui fut reprochée par les patriotes comme l'acte qui avait consommé la ruine définitive de leurs espérances, Démosthène ne fut pas soupçonné. Ce sont la négligence des gardiens du prisonnier et son évasion qui servirent de fondement principal aux accusations.
Or, si au moment de l'arrestation Démosthène n'était pas déjà corrompu, il est certain qu'il ne le fut jamais, car, à partir de ce moment, aucun service ne put lui être payé. Harpale, une fois arrêté, avant comme après son évasion, n'était en état de récompenser personne, puisqu'il était sans argent. Cet argument, indiqué par Thirlwall, a été repris par M. Grote, qui l'a développé avec la rigueur pratique d'un financier. Dès le lendemain de la scène qui eut lieu au théâtre, on dut, d'après les
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termes du décret rendu sur la proposition de -Démosthène , transporter la somme trouvée chez Harpale dans le lieu le plus sûr d'Athènes, à l'Acropole, où elle fut remise entre les mains de gardiens officiels. Ce n'est pas là qu'aucune soustraction put avoir lieu. Ce fut donc pendant le transport ? En vérité, c'est mettre Démosthène au rang des voleurs de profession. Examinons cependant. Il s'agissait de compter et de transporter sur le rocher de l'Acropole une somme de près de deux millions de nos francs, non pas en billets, mais en monnaies diverses, grecques et asiatiques. Le détail de ces deux opérations, longues et compliquées, fut confié sans aucun doute aux employés du trésor et exécuté, suivant les habitudes athéniennes, avec le plus grand soin. Démosthène, chargé d'une surveillance générale, ne fit rien par lui-même, et ne put rien soustraire frauduleusement sans la connivence ou la complicité d'un certain nombre de personnes, fait dont il n'existe aucune trace.
Dans tous les cas, il semble hors de doute qu'il ne reçut aucun présent d'Harpale. Cependant on ne peut affirmer avec une entière certitude que les vingt talents qui lui furent attribués par l'acte d'accusation n'aient pas été détournés par lui ou avec son consentement. Le biographe des Dix orateurs, dont le témoignage sur toute cette affaire paraît
assez digne de confiance, dit que Démosthène fut accusé « pour n'avoir pas dénoncé la négligence des gardiens d'Harpale, ni publié le chiffre de l'argent recouvré. » Ces dernières paroles peuvent s'entendre de deux façons. Ou bien, comme l'ont compris MM. Grote et Scheefer, elles signifient que l'orateur tarda à faire au peuple son rapport sur le travail des vérificateurs qui avaient compté l'argent saisi, ou bien elles veulent dire que ce rapport fut accusé d'inexactitude, comme n'ayant pas tenu compte d'une partie de la somme. Ce qui pourrait donner plus de valeur à ce dernier sens, ce sont certaines imputations que contient le discours d'Hypéride. Il semble qu'il y soit reproché à Démosthène, dans une phrase mutilée il est vrai *, d'avoir passé sous silence une somme de vingt talents ; et surtout il y est fait ailleurs mention des bruits répandus par Cnosion et d'autres amis de l'accusé, qui prétendaient que ces vingt talents, pris à la vérité de l'argent d'Harpale, avaient été prêtés par lui pour les fonds théoriques 2, et qu'on allait le forcer de divulguer une espèce de secret d'État. Quelle était la portée de cette allégation? Démosthène s'était-il en effet entendu avec quelque