Discours contre Titnarque, p. 13 d'Estienne
cret de la république de Venise et en général que les comités de salut public, l'infaillibilité. Infaillible et irresponsable, voilà des mots incompatibles, on serait tenté de le croire, avec la liberté et les défiances républicaines, et que consacrait cependant la démocratie d'Athènes par une de ces contradictions hardies qui paraissent avoir été nécessaires à l'existence même des plus célèbres républiques. Une institution comme celle de l'Aréopage ne pouvait avoir d'analogue exact dans les sociétés modernes. Elle naquit à Athènes, non de la pensée d'un législateur, malgré tout ce que fit Solon pour en affermir et en perpétuer la puissance, ni des calculs d'un parti, malgré les liens étroits qui la rattachèrent primitivement à l'aristocratie, mais de l'antique et naturelle union du patriotisme et de la religion nationale. De là vinrent la persistance de son autorité et ses retours de puissance, malgré les empiétements de la démagogie et les atteintes inévitables de la décadence générale.
Le soin même que Dinarque met à rappeler les droits antiques et sacrés de l'Aréopage, et à établir que son crédit n'a pu être ébranlé ni par quelques acquittements obtenus de la pitié d'un tribunal ni par la flétrissure de quelques-uns de ses membres, prouve sans doute le déclin de sa majesté et de sa puissance. Mais on voit aussi dans le discours de cet orateur, comme dans les autres témoignages
L'AFFAIRE D'HARPALE 285
contemporains, que, si en fait il avait perdu de son indépendance et n'exerçait quelquefois qu'une influence illusoire, il gardait en principe des droits incontestés et conservait encore dans un grand nombre de cas un pouvoir considérable.
Lors donc que l'Aréopage, à la suite d'une enquête et d une délibération secrètes, avait prononcé qu'un acte était imputable à un citoyen, la question qui se débattait devant les tribunaux ordinaires, saisis de la mise en accusation, se réduisait à savoir s'il y aurait condamnation ou acquittement et quelle serait la peine infligée. Le nombre considérable des juges convoqués, celui des accusateurs officiels, tout cet appareil déployé avait pour objet, non pas d'environner de plus de garanties et de plus d'éclat la découverte de la vérité, qui était supposée connue et au-dessus de toute discussion, mais de rendre hommage à l'autorité des aréopagites et de donner solennellement à leur déclaration son efficacité. Ainsi se trouvaient constitués ces procès singuliers où l'accusé, entouré de toutes les formes de la justice, n'avait à réfuter aucune démonstration de son crime et ne pouvait plaider avec quelque chance de succès que les circonstances atténuantes, où il ne s'agissait pas pour lui de convaincre les juges, mais de les fléchir.
De ces diverses observations ressortent des con-
clusions importantes. L'Aréopage, une fois chargé d'une enquête, quels que fussent ses embarras et ses doutes, ne pouvait guère se dispenser de désigner des coupables. L'attente publique, la gravité des circonstances, le soin de sa propre autorité lui en faisaient une obligation. D'un autre côté, le secret des délibérations était en soi-même plus favorable aux abus qu'au respect de la vérité ; et les abus tendirent à se multiplier à mesure que s'affaiblirent 1" empire de la religion et l'énergie des sentiments patriotiques. Tous les archontes que le vénérable Conseil admettait dans son sein à leur sortie de charge , n'étaient pas des modèles de vertu, et n'abjuraient pas en y entrant leurs passions particulières ni les engagements de parti. L'austère et sainte institution ne put éternellement purifier tous les éléments humains qui venaient chaque année remplir les places vides et entretenir son existence. Enfin, provoquée par un besoin de l'opinion publique, une enquête de l'Aréopage n'était affranchie de toute entrave que pour y mieux répondre. Au fond, elle restait soumise à l'influence des préoccupations extérieures, ne pouvait se prolonger sans en suivre les mouvements, en subir la tyrannie, et le plus souvent la sentence, à laquelle elle aboutissait, en devait être la fidèle expression. Ainsi cette indépendance apparente de l'Aréopage était dans la réalité singulièrement restreinte; à ce
L'AFFAIRE D'HARPALE 287
point qu'on se demande s'il pouvait, quand même il l'aurait voulu, sauver un innocent contre lequel ■ s'étaient déclarées les circonstances. Son témoignage perd donc pour nous ce caractère de certitude incontestable dont l'avaient revêtu chez les Athéniens la foi traditionnelle et l'intérêt politique, et se trouve aujourd'hui réduit à la valeur d'une présomption, d'autant plus faible que nous avons moins de confiance dans les mœurs de l'époque, et qu'elle se refuse à une analyse exacte des éléments dont elle est formée.
Quand Démosthène fit sa proposition d'enquête, il n'ignorait ni les droits ni la faiblesse de l'Aréopage; il savait à quel danger il s'exposait lui même. Pourquoi alors s'y exposa-t-il? — Il ne put faire autrement. Une enquête était impérieusement exigée par la situation; un premier décret avait déjà décidé qu'il y en aurait une. Si l'on ne voulait pas qu'elle fût une source de procès particuliers, de violences et de réclamations pareilles à celles qui avaient autrefois éclaté dans l'affaire des Hermès, qu'elle aggravât les troubles de la ville au lieu de les calmer, il fallait la confier à l'Aréopage. Au point de vue particulier de Démosthène, désigné le premier aux soupçons publics et en butte à des attaques passionnées, que devait-il faire? Devenir spectateur muet et passif des événements, se retirer tout à coup de la scène où il venait de jouer
288 DEMOSTHÈNE
le principal rôle? Non, assurément; il se serait couvert de confusion, sans diminuer son propre péril. Il devait rester et lutter en face. C'est ce qu'il fit, et, pour commencer, il jeta le défi à ses adversaires, en se condamnant d'avance à la peine de mort, s'il était dénoncé par le rapport de l'Aréopage.
On a vu ses efforts pour éviter cette dénoncia • tion, pour multiplier les preuves de zèle, convaincre les Athéniens de la nécessité de ses services. Ses fréquentes apparitions à la tribune, sa mission à Olympie, les dénonciations et les accusations dont il prit lui-même l'initiative pour signaler les périls de l'État, ne peuvent pas être prises uniquement pour les marques d'un dévouement actif à la chose publique : ce furent aussi des actes de la lutte qu'il soutint pour son propre compte, lutte énergique et violente, surtout vers la fin, où il blessait en se débattant, dût-il en coûter la fortune ou la vie à quelques malheureux. Les circonstances et la coalition de ses ennemis furent plus fortes que lui. Il tomba. Pressé par l'impatience du peuple, cédant aux sollicitations de citoyens dont les noms nous ont été conservés par un des narrateurs indifférents de cette affaire, l'Aréopage se décida à nommer la victime qui lui était fatalement désignée. Il mit Démosthène en tête de sa première liste de dénonciations, et, se bornant à quelques
L'AFFAIIŒ D'HARPALE 289
considérants généraux sur les dangers que faisait courir à la cité la vénalité des orateurs, il le livra à la justice d'un tribunal. Parmi les dix accusateurs officiels choisis pour réclamer la punition, on cite, avec Hypéride et Stratoclès, qui marquent l'union du parti patriotique et du parti macédonien, Ménéssechme, Pythéas, Himéraeos, Patrocle. C'étaient ceux mêmes qui, dit-on, avaient déterminé par leurs démarches la décision de l'Aréopage. Démosthène, au contraire de Démade, accusé en même temps que lui, et qui fit défaut, eut le courage de se présenter devant les juges. On peut s'en étonner. Le fait a été nié par Ideler, sur la foi de témoignages antiques. Mais la lecture des plaidoyers de Dinarque et d'Hypéride ne permet pas de le révoquer en doute.
Une fois devant le tribunal, Démosthène entendit ce que d'avance il était sûr d'entendre : des injures, des diatribes contre toute sa vie publique et privée, des déclamations; Démosthène le traître, l'efféminé, le fuyard, le déserteur; Démosthène l'ennemi des jeunes gens, le buveur d'eau à l'éloquence vénale. Puis venaient les vieux souvenirs de ses querelles et de ses procès avec ses tuteurs, avec son neveu Démomèle, avec Aristarque, avec Midius, de toutes les occasions où on l'accusait d'avoir trafiqué de sa parole aux dépens des particuliers et de l'État ; et la tirade pathétique sur la ruine de
Thèbes, et l'exécration solennelle lancée contre ce maudit de la fortune et des dieux, ici d'autant plus à sa place qu'il s'agissait d'une décision de l'Aréopage. Il y avait plus de vingt ans que ces accusations et ces invectives avaient commencé à retentir aux oreilles des Athéniens. La satiété et le dégoût auraient dû, ce semble, en amorlir chez eux l'effet. Mais non; ils trouvaient toujours un charme nouveau dans l'humiliation de leurs grands hommes. L'égalité des mœurs démocratiques prenait ainsi sa revanche contre le génie. Elle ne fit pas grâce à Démosthène de cette espèce d'exécution prolongée sans interruption par l'office de dix accusateurs publics; et, quand il eut été condamné, elle n'adoucit en rien pour lui le régime de la prison, trop dur pour la constitution délicate du grand orateur. La condamnation de Démosthène était d'autant plus inévitable qu'il fut jugé le premier. Cette satisfaction qu'il fallait donner à l'opinion publique et surtout au mécontentement de la Macédoine devenait illusoire, si le premier accusé était absous : c était donner de l'espoir à tous ceux qui se sentaient menacés d'accusations pareilles, et s'exposer, de la part d'Alexandre, à une interprétation défavorable des dispositions du peuple athénien. Aussi les accusateurs eurent-ils bien soin d'insister sur cette considération en même temps que sur le danger de la colore du roi. Les listes de dénonciations
L'AFFAIRE D HARPALE 291
que publia successivement l'Aréopage amenèrent un assez grand nombre de condamnations. Nous ne savons pas au juste si tous les accusés furent condamnés, ni quand les dénonciations s'arrêtèrent. Peut-être laissa -t-on s'éteindre sans bruit cette affaire commencée avec tant de fracas, quand les hommes les plus compromis et les plus en vue eurent été frappés par le tribunal. C'était poursuivre, on le savait bien, un but impossible à atteindre, que d'annoncer la prétention de retrouver tout l'argent qui avait servi aux largesses intéressées d'Harpale; et d'ailleurs la mort d'Alexandre ne tarda pas à donner un autre cours aux préoccupations publiques. Un fait curieux et qui montre bien à quel point la justice était alors primée par la politique, c'est l'inconséquence volontaire de la conduite que l'on tint à l'égard de Démade. Il fut désigné en même temps que Démosthène par les premières déclarations de l'Aréopage. Après ses aveux publics et ses professions de foi éhontées, il eût été scandaleux qu'il parût oublié. Il fut même condamné, et sans doute à une amende considérable , car il était accusé d'avoir eu pour sa part six mille stalères d'or, et la loi, qu'on n'appliquait pas, il est vrai, dans toute sa rigueur, fixait la peine, dans les procès de corruption, au décuple de la somme reçue. Mais sa tranquillité n'en fut nullement troublée. Il ne se donna pas la peine de comparaître devant le
tribunal. Sa statue de bronze qui se dressait sur l'agora, la nourriture au Prytanée qu'il partageait avec les descendants d'Harmodius et d'Aristogiton, servirent à un mouvement oratoire d'un accusateur de Démosthène, puis n'en continuèrent pas moins d'attester la reconnaissance du peuple pour ce précieux intercesseur auprès des Macédoniens. Enfin, malgré son amende, qu'on se figure difficilement qu'il ait payée, on le retrouve quelques mois après à la tribune du Pnyx prononçant, au milieu de l'effervescence causée par la nouvelle de la mort d'Alexandre, sa fameuse phrase : « Athéniens, Alexandre n'est pas mort, car le monde serait rempli de l'odeur de son cadavre. »
Démade fut condamné pour la forme , Démosthène le fut par raison d'État ; et, à l'époque où l'on était, la condamnation ne fut infamante ni pour le premier, qu'aucune flétrissure ne pouvait plus atteindre, ni pour le second, dont le retour, moins de deux ans après, était fêté par l'enthousiasme populaire. La condamnation de Philoclès, celui .qui, avec Démosthène, était le plus compromis par les circonstances, parait aussi avoir eu un caractère politique. Ce que le discours même de son accusateur l nous apprend sur sa fortune, sur son indépendance, sur les nombreuses preuves de considé-
1. Ce discours avait été composé par Dinarque. C'est un des trois que nous possédons de cet orateur.
L'AFFAIRE D'HARPALE 293
ration qui lui avaient été données pendant toute sa vie antérieure , nous fait douter qu'il ait été coupable.
Tel fut le dernier procès de Démosthène. Beaucoup d'autres dans le cours de sa carrière lui avaient été intentés. Les procès étaient une nécessité de la vie politique. Aristophon d'Azénia , qui appartenait à la génération précédente, se vantait d'avoir échappé à soixante-quinze accusations. Démosthène était resté loin de ce chiffre ; cependant le seul Aristogiton, un des plus décriés parmi les partisans de la Macédoine, l'avait accusé sept fois. Des procès lui avaient été suscités par des haines particulières, par exemple par celle de Midias, qui, dès 350, l'avait fait accuser comme déserteur par Euctémon ; des fonctions publiques , comme celle d'intendant des vivres qu'il remplissait à l'époque de la grande disette, peu d'années avant l'arrivée d'Harpale, lui avaient attiré des accusations à l'occasion des redditions de comptes ; mais surtout ses actes politiques avaient été souvent attaqués devant les tribunaux. Ce dernier genre d'attaques ne lui avait fourni que des occasions de triomphe. Soit que les coups fussent franchement dirigés contre lui, comme au moment de sa loi sur les contiibutiors maritimes ou immédiatement après la bataille de Ghéronée, soit que l'on contestât à ses amis le droit de lui décerner des couronnes pour sa con-
duite dans les dernières luttes soutenues contre Philippe, le peuple lui avait accordé une protection éclatante, consacrant du même coup par sa sentence le patriotisme de l'accusé et la noblesse des efforts dont il avait été le principal promoteur. Mais il ne pouvait en être de même dans l'affaire d'Harpale. A cette affaire n'était liée aucune grande cause qui parût attaquée dans la personne de l'orateur et que l'honneur du peuple fût engagé à défendre. C'était un conflit d'intérêts vulgaires, une complication de désirs avortés , de demi- résolutions, de craintes et d'humiliations, nullement propre à faire ressortir la grandeur d'un caractère ni à provoquer un élan de la conscience publique. Ce procès fut un des signes les plus attristants de la déchéance d'Athènes.
Cette accusation de vénalité, sous laquelle Démosthène parut alors succomber, lui avait été adressée bien des fois par ses ennemis, non pas en particulier dans des procès de corruption, mais en général dans les débats juridiques qu'ils avaient avec lui. A Athènes, il n'y avait de cause bien plaidée contre un orateur que s'il était déshonoré du coup. Quel fondement pouvait donc avoir cette imputation si fréquemment reproduite, et par suite, que faut-il penser de celui qu'elle attaquait? La question serait longue à examiner en détail ; aussi nous bornerons-nous à une remarque générale.
L'AFFAIRE D'HARPALE 295
Mais d'abord, il faut peut-être mettre à part ce qui se rapporte à la conduite de Démosthène lors de la révolte et de la ruine de Thèbes. On l'accusa de s'être approprié une partie considérable d'une somme de trois cents talents que Darius le Jeune lui avait fait remettre pour exciter cette révolte, et d'en avoir empêché le succès par son avarice. C'est ce que signifie ce mot l'or du Grand Roi, répété à l'envi par Hypéride, Dinarque et Eschine. C'est un point obscur, au sujet duquel on pourrait rappeler qu'une enquête confiée à l'Aréopage n'aboutit pas, et que l'éloquence d'Eschine, sous l'impression plus récente d'une catastrophe qui avait ému loute la Grèce, ne fut pas assez convaincante pour déterminer la condamnation de son ennemi. Réservons-le cependant. Sur tout le reste, on ne peut s'empêcher de faire une réllexion, c'est que cette même accusation de vénalité fut attachée, par les adversaires de Démosthène, à tous les actes par lesquels il servit le plus efficacement son pays : la réforme de la triérarchie, la confédération Eubéenne, l'appui obtenu par les Amphissiens et, au même moment, la dénonciation des projets de Philippe, l'alliance thébaine. Il est vraiment difficile de croire que de simples calculs de cupidité se soient trouvés si constamment d'accord avec les vrais intérêts et l'honneur d'Athènes. La plupart de ceux qui ont étudié de près la vie de Démos-
thène, sans doute frappés de cette contradiction, ont mieux aimé s'en tenir à reconnaître chez lui un dévouement remarquablement fidèle et éclairé, crue de tout expliquer quand même par cette accusation banale de corruption à laquelle tous les pas d'un orateur athénien étaient exposés. Niebuhr ', qui n'a pas chez nous la réputation de crédulité, proclame énergiquement la noblesse du caractère de Démosthène, et, précisément à propos de l'affaire d'Harpale, traite de fables et de calomnies toutes les allégations injurieuses pour son honneur. Droysen tourne en ridicule la confiance de Niebuhr, et fait de Démosthène à soixante ans un vieillard cupide et usé d'esprit : il tombe dans des erreurs et des invraisemblances que relèvent sans peine Eysell, Thirwall, Grote, Schsefer, le dernier et consciencieux biographe de l'orateur. Le plus sûr est de croire tout simplement à l'honnêteté de Démosthène dans la suite et l'ensemble de sa conduite politique, et de se résigner à voir dans la sincérité de son patriotisme le premier principe de son éloquence. Ce qui fait son caractère distinctif et sa grandeur parmi ses émules, c'est, suivant la remarque de Paneetius, qu'il soutient mieux que les autres la cause de l'honneur et du bien. Ne serait-il en cela que le plus habile des déclama-