‹ Études sur l'éloquence attiqueChapitre 50 sur 51 · Kl. Schriften, I · texte numérisé non relu

Kl. Schriften, I

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teurs? Mais cette habileté de déclamation est absolument impossible; cette puissance d'hypocrisie est au-dessus des forces humaines : non, la plus merveilleuse éloquence qui ait existé n'a pas été puisée à cette source impure.

Croyons donc que Démosthène fut un grand citoyen. Sommes-nous obligés pour cela d'affirmer ' son intégrité absolue? Cette conséquence n'est nullement nécessaire ; l'expérience a prouvé qu'on peut'être sincèrement dévoué à son pays et même à sa foi politique, sans rester inaccessible à toute espèce de tentation. Il se peut que Mirabeau ait été acheté, et cependant je ne crois pas à sa trahison i. Mais restons dans l'antiquité. Démosthène n'a pas laissé une réputation aussi pure que ses deux contemporains Lycurgue et Phocion. Sans doute on l'a beaucoup calomnié. La calomnie était une arme ordinaire dans les luttes politiques, et il fut d'autant plus exposé à ses coups, que la méchanceté des protecteurs naturels de sa jeunesse l'avait laissé de bonne heure sans défense, et que 1 âpreté de son caractère lui suscitait d'ardentes inimitiés. Cependant, sans discuter en particulier chacune des allégations dont il eut à souffrir, et

1. Voyez sur cette question plusieurs pages remarquables, publiées par M. Désiré Nisard, dans ses Études de critique littéraire, et la correspondance entre Mirabeau et le comte de La Marck, publiée par M. de Bacourt.

dont aucune d'ailleurs ne se prête autant à la discussion que celle qui se rattache à l'affaire d'Harpale, on en vient assez naturellement à se poser une question dont la réponse est forcée : Démosthène vivait en homme riche; quelle était donc la source de sa fortune? Les restes de son patrimoine, arrachés à l'avidité de ses tuteurs, diminués encore par la charge de la triérarchie qu'ils firent peser sur lui avant le temps, ne purent suffire ni aux exigences d'une vie luxueuse ni à toutes ces-générosités par lesquelles il dut, comme la plupart de ses rivaux, acheter la bienveillance du peuple. Nous savons que, surtout pendant la première partie de sa carrière, il fit ce commerce de plaidoyers que toléraient les moeurs athéniennes. Mais cela ne suffit pas encore. Il faut bien admettre que Démosthène fut plus d'une fois le patron rétribué d'intérêts considérables, soit dans la ville, soit surtout à l'étranger.

Ne nous faisons pas un idéal de vertu en dehors de la nécessité des faits. Le portrait qu'Eschine, dans son accusation contre Démosthène, traçait du parfait orateur, n'était qu'une abstraction brillante, conforme, il est vrai, à l'esprit de la constitution, mais bonne à reléguer parmi les merveilles de l'âge d'or. Prenons les choses comme elles étaient faites en réalité par une force presque irrésistible. Il y avait alors à Athènes disproportion

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entre le rôle d'un homme d'État considérable et ses ressources légitimes ; il y avait pour lui contradiction entre les obligations de la vie publique et les devoirs de la morale privée. Pour ne parier que de la politique extérieure, elle n'était ni éclairée par des missions permanentes, ni dirigée par un sénat comme celui de Rome, ou par des ministres comme dans les États modernes. Le législateur semblait avoir compté sur l'initiative individuelle : le premier venu pouvait prétendre à remplir une part de ces offices inoccupés; et, naturellement, ils revenaient surtout aux principaux orateurs qui faisaient profession de conseiller le peuple. De là pour eux la nécessité d'être au courant de tout, d'entretenir au dehors des relations particulières, d'y avoir des créatures et des affidés, d'être mêlés à des transactions secrètes. En même temps, il leur fallait au dedans entretenir leur crédit en multipliant les dons volontaires et les sacrifices les plus onéreux. Ils étaient des personnages dans l'État ; et, comme cette haute position n'était pas prévue par la constitution ni rétribuée par le peuple, qu'elle était le prix du mérite et non de la fortune acquise, ils avaient à la soutenir par leur industrie personnelle. Il résultait de tout cela que leur vie se partageait, pour ainsi dire, entre deux politiques : par l'une, ils faisaient les affaires du pays ; par l'autre, ils faisaient les leurs, et souvent

ils étaient d'autant plus capables de faire les affaires du pays que les leurs avaient été mieux faites.

Il est facile de voir combien d'abus de détail devaient sortir de cet énorme abus, presque établi en principe, qui permettait à des citoyens de chercher les occasions et la récompense de leurs services en dehors de la cité et de l'ordre moral. L'opinion publique faisait expier ces abus aux orateurs par l'état perpétuel de suscipion où elle les maintenait presque tous. Ils étaient constamment sous le coup de l'accusation de vénalité, et une inquiétude continuelle était la rançon de leur influence et de leur gloire.

Il faut donc se représenter Démosthène dans toute la grandeur et dans toute la misère de son rôle. Il était à lui seul comme un centre d'activité, dont les efforts se faisaient sentir également dans la ville, dans toute la Grèce et chez les nations étrangères. Il présidait aux destinées de son pays, il avait pour clients les rois du Bosphore, pour correspondants particuliers les chefs de parti dans les villes grecques, les satrapes de l'Asie Mineure et le Grand Roi. Mais il était obligé de patronner devant le peuple des intrigants, d'employer des agents indignes, de former association avec des misérables comme ce Callias, dont le nom, autrefois stigmatisé par Eschine, lui était encore jeté

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comme un affront par Hypéride. Enfin il accepta des salaires, et ses mains ne restèrent point pures de l'or étranger. Néanmoins, et c'est ce qui le relève bien au-dessus de la troupe vulgaire des orateurs à gages, il garda une politique indépendante, et ne se laissa jamais entraîner à soutenir un avis qui lui parût contraire à l'intérêt ou à l'honneur d'Athènes. C'est ainsi que son patriotisme resta constamment ardent et sincère, bien qu'il soit prudent d'admettre que plus d'une fois il s'en fit payer les actes par des particuliers, par des villes grecques ou par le Grand Roi, Conciliation étrange entre des sentiments opposés ; patriotisme imparfait, plus prêt au sacrifice de la vie qu'à celui de la fortune, que notre moralité réprouverait plus sévèrement, s'il nous était possible un seul instant d'oublier ses puissants et tragiques effets, et si nous ne voyions que la faute était d'abord imputable à la société athénienne.

Du reste, si Démosthène ne fut point exempt du mal commun, il s'en fallut de beaucoup qu'il le portât pour sa part jusqu'au scandale. Il fut bien différent, non-seulement de 1 impudent Démade, mais aussi du prodigue et voluptueux Hypéride. Les exagérations de ses ennemis sont flagrantes. Un d'eux lui reproche sa mollesse et son luxe : « Il mène une vie délicate au milieu des maux publics ; il descend en litière la route du Pirée, pour insul-

ter aux privations des pauvres K » Pures flatteries , à l'adresse des mauvaises passions d'un tribunal démocratique ; car bientôt après 2 le même accusateur constate que la fortune appréciable de Démosthène se réduit à rien, ce sont ses propres expressions : deux maisons, l'une dans la ville et l'autre au Pirée. Ce qui ne l'empêche pas d'évaluer à cent cinquante talents les sommes reçues du roi de Perse et d'Alexandre. Hypéride y ajoute soixante talents gagnés avec des décrets de proxénio. Et au moment même où tout cet or s'accumule dans leurs supputations, l'accusé n'a pas de quoi payer son amende sous la menace de la prison ! Ce sont les dignes arguments d'un procès sur lequel on peut hardiment conclure que, s'il est un cas où l'innocence de Démosthène nous soit démontrée, c'est précisément le seul où il ait été frappé par la sentence des juges.

En réalité, la passion dominante de Démosthène fut la passion politique. Par sa force elle le préserva d'excès auxquels se laissèrent aller ceux qui étaient plus sensibles à d'autres séductions. Mais, d'un autre côté, elle le réduisit à l'emploi de moyens, sans lesquels son ambition ne pouvait se satisfaire, ni peut-être Athènes être gouvernée. Il se livra tout entier aux affaires publiques ; or il ne

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