Institut, orat., X, i
caractère intéressant dont les qualités morales paraissent, sans ostentation maladroite, à propos des faits ou des incidents qui se rattachent à la cause. Un simple détail, un mot les feront souvent mieux ressortir que de longues protestations. L'amour de la justice, la modération, les sentiments de l'honnête homme et du bon citoyen doivent avoir inspiré la conduite du client et doivent inspirer encore ses paroles. Il fallait de plus à Athènes que ces qualités générales fussent présentées de manière à former un ensemble en harmonie avec la condition et l'extérieur de l'homme qui paraissait devant le tribunal. Sous tous ces rapports, Lysias est le maître des orateurs anciens.
Il l'est également clans l'art de tracer des tableaux et de faire voir les faits qu'il expose. C'est là que se montre surtout la souplesse de son talent. Faut-il expliquer ces détails de la vie privée dont la complication fait le plus souvent la difficulté des affaires civiles? Il y réussit sans aucun embarras; il adopte l'ordre en apparence le plus simple, développe naturellement la suite des circonstances et en établit habilement la nature et les rapports, tout en sachant parler toujours aux yeux et au bon sens des juges, sans jamais exiger de leur part aucun effort d'intelligence ; et cette exposition si claire et si pleine d'aisance est en même temps précise et rapide.
S'agit-il de décrire, au lieu d'un intérieur de maison, la situation de tout l'État dans une crise politique? A la netteté du pinceau de Lysias se joindra quelque chose de plus vigoureux, et en même temps que le sujet s'agrandira et que les idées s'élèveront, l'expression atteindra même à une sorte de pathétique contenu. Tel est le caractère d'un tableau général d'Athènes i au moment de la tyrannie des Trente qui, emprunté au développement d'un argument, peut cependant être donné comme un exemple de narration :
« C'est avec un sentiment de chagrin que je ce vous rappelle les malheurs qui ont affligé la ville; « mais cest une nécessité de le faire en ce moment, « afin que vous sachiez, juges, quelle compassion « Agoratus mérite de votre part. Vous savez quel « était le caractère et le nombre de ces citoyens « qui furent ramenés de Salamine, et de quelle « mort ils durent périr par l'ordre des Trente; « vous savez combien d'autres furent tirés d'É- « leusis et condamnés au même sort; vous vous « souvenez aussi de ceux qui dans cette ville, vic- « times de haines privées, furent conduits dans la « prison : ils n'avaient fait aucun mal à leur pays, « et cependant ils furent forcés de subir la mort la « plus honteuse et la plus infamante, laissant, ceux-