L'ENSEIGNEMENT PRIMAIRE A PARIS
les petits « primaires ». — ce L'enfant de Paris, dit-il, qu'on pourrait croire sceptique, est prompt à l'enthousiasme et facile à incliner au bien, si l'on sait s'emparer de sa confiance. Il est très capable d'application soutenue, malgré son apparente légèreté.... » Une des constatations les plus heureuses que nous ayons à relever dans les statistiques de M. Duplan, c'est le succès croissant, le crédit grandissant de l'école laïque gratuite auprès des familles aisées et de la classe moyenne. Des tableaux détaillés nous font connaître les principales professions exercées par les familles des enfants qui forment la clientèle des écoles communales. Les familles d'ouvriers sont naturellement les plus nombreuses de beaucoup ; cependant, sur 66 626 garçons, 1538 appartiennent à des familles qui exercent des professions libérales; 3665 sont des fils de fonctionnaires, d'employés; 9895, des fils de patrons, etc. La proportion, ce qui est remarquable, est à peu près la même pour les filles; et il y a là un symptôme heureux de la fusion progressive des classes sociales, un mélange qui, en même temps qu'il profite à l'école dont il relève le niveau, prépare pour l'avenir de la société le progrès des idées de fraternité et d'égalité démocratiques.
Nous voudrions signaler encore quelques points
intéressants du travail de M. Duplan : par exemple, les tableaux relatifs au certificat d'études, qui prouvent qu'en même temps s'accroissent et le nombre des candidats et la proportion des admis : cette proportion, pour les garçons, était de 64,5 pour 100 en 1878; elle a été en 1888 de 80,98. Mentionnons aussi les résultats des compositions générales ordonnées dans toutes les écoles pour s'enquérir de l'état de l'enseignement. Ces compositions ont démontré que, dans les cours supérieurs, le nombre des élèves ayant dépassé la moyenne et par conséquent en possession d'une instruction suffisante était de 80 pour 100 dans les écoles de garçons, de 70 pour 100 dans les écoles de filles; tandis que dans les cours élémentaires cette proportion ne serait guère que de 50 pour 100....
Mais l'enseignement primaire à Paris est tout un monde, qu'on ne saurait prétendre parcourir tout entier en une fois. Disons seulement en finissant que M. Duplan nous renseigne avec précision non seulement sur ce qui a été fait, mais aussi sur ce qui reste à faire, sur le nouveau plan de campagne préparé par l'administration pour compléter le réseau scolaire, sur les réformes en projet. Rédigés pour servir de guide dans la belle exposition du pavillon de la Ville de Paris, les mémoires du sous-directeur
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de la Seine survivront heureusement à la dispersion des objets exposés, et resteront comme un monument durable, comme le tableau à peu près définitif d'une des périodes les plus fécondes de l'histoire de l'enseignement primaire à Paris.
M. Francisque Sarcey, dans une de ses spirituelles chroniques du XIX Siècle, s'en prenait récemment, avec sa vivacité ordinaire, au système de discipline inauguré depuis quelques années dans nos écoles normales primaires. A l'entendre, l'école normale ne serait plus qu'une autre forme du « Monde où l'on s'amuse ». Parce qu'on a supprimé la surveillance soupçonneuse et la claustration monastique des anciens temps, les habitudes de travail auraient disparu ; les heures d'études ne seraient plus guère que des récréations ; on aurait désappris la discipline et l'obéissance. Les élèves -maîtres, sous prétexte qu'ils s'observent davantage dans leur langage et dans leur tenue, nous sont représentés comme n'obéissant plus qu'à un mot d'ordre, celui de devenir des hommes
du monde. Et d'autre part, au risque de se contredire, on nous les montre abusant de leurs sorties pour fréquenter les cabarets de bas étage....
Tout cela, sur la foi de racontars anonymes recueillis dans un journal pédagogique, la Tribune, qui vient de mourir, faute d'abonnés. Peut-être au lieu d'aller chercher ses informations, sur un sujet qu'il déclare lui-même peu connaître, dans des articles non signés et qu'a probablement inspirés à quelque déclassé je ne sais quelle rancune contre l'administration, M. Sarcey aurait-il mieux fait de s'adresser à des sources plus autorisées et plus sûres.
Cette année, précisément, ces sources abondent. Dans le riche et intéressant recueil des Monographies pédagogiques ! , publié à l'occasion de l'Exposition universelle, outre une excellente histoire des écoles normales, esquissée à grands traits par M. Jacoulet, et un mémoire de M. Clerc sur leur organisation matérielle, on trouvera les renseignements les plus précis, les plus intimes sur la situation morale des écoles normales, dans les rapports des recteurs, dont de longs extraits sont mis sous nos yeux.
1. Le Recueil des monographies pédagogiques ne compte pas moins de 6 volumes in-8. — Paris, imprimerie nationale,
Renseignements officiels, dira-t-on, partant peu dignes de créance, et où la complaisance naturelle des subordonnés dissimule à l'administration une part de la vérité! Il suffit de les lire pour se convaincre du contraire. Ils sont très sincères, ces rapports des recteurs : le mal y est dit, comme le bien, la critique y alterne avec l'éloge! Jamais rien n'a moins ressemblé à l'optimisme béat d'une administration satisfaite d'elle-même, qui, sous prétexte qu'elle a beaucoup fait, croirait n'avoir plus rien à faire et qui s'imaginerait que les meilleures réformes portent leurs fruits en un jour.
Malgré les tâtonnements, les hésitations naturelles de la première heure, malgré la difficulté d'application d'un régime nouveau, l'école normale est de toutes les parties de notre système d'instruction primaire celle qui a le mieux répondu aux efforts de ces dernières années. En y supprimant presque complètement les surveillants attitrés, en faisant appel à la responsabilité des élèves, en mettant leurs études sous la garde de leur conscience et de leur intérêt, on a pensé travailler à l'éducation morale des futurs instituteurs; et on y a réussi. Presque tous les recteurs sont unanimes à constater que l'éducation des normaliens a subi une transformation sensible et des plus heureuses. L'école h'est plus un séminaire à
moitié ecclésiastique : elle est une famille où Tordre n'a pas été compromis parce qu'il est devenu l'œuvre de tous, où les rapports de maître à élèves sont plus faciles, où enfin le jeune homme s'habitue peu à peu à se gouverner lui-même avec un sentiment croissant de sa responsabilité et de sa dignité personnelle. Et qu'on ne dise pas que les études ont souffert de cette discipline plus douce. Les résultats obtenus au brevet supérieur sont là pour attester le contraire. On ne travaille pas moins qu'autrefois dans les écoles normales, et on y travaille mieux, sous des maîtres plus instruits, avec des programmes plus larges et des méthodes plus libérales qui, au lieu de surmener les mémoires, exercent l'initiative de l'esprit.
Ah! sans doute, tout n'est pas encore parfait! On ne fait pas en un jour l'apprentissage de la liberté, pas plus à l'école normale qu'au sein d'une grande nation. Les sorties libres du dimanche ont donné lieu parfois à quelques abus. On a vu des normaliens fréquenter les cafés de la ville ou les bals champêtres du village. De même à l'étude, sans surveillants, on a quelquefois causé un peu trop : il y a eu du temps perdu. N'attachons pas trop d'importance à ces détails; quelques écarts possibles ne sauraient nous faire regretter qu'on ait substitué un régime de liberté relative à celui du silence perpétuel, de la
discipline mécanique, de la contrainte purement extérieure.
La seule précaution à prendre, c'est de ne pas vouloir imposer partout les mêmes règles, c'est de tenir compte, dans certaines régions surtout, des mœurs du pays. Il y a telle école normale dont les élèves particulièrement turbulents et indociles ont besoin d'un peu plus de surveillance; telle autre où Ton peut, sans rien compromettre, aller plus loin dans la voie de la liberté. N'oublions pas, en tout cas, que les élèves eux-mêmes réclament parfois qu'on en revienne à une discipline plus sévère. C'est un curieux exemple que celui qui a été donné dans une école normale d'institutrices, où les élèves ont demandé elles-mêmes à leurs maîtresses de vouloir bien continuer à surveiller leurs élèves, déclarant <c qu'elles ne comptaient pas assez sur leur propre sagesse ». Comme le dit fort sagement le recteur de Dijon : « Il ne faut livrer les élèves à eux-mêmes qu'autant qu'ils s'en montrent dignes, et il faut, en quelque sorte, mesurer sur leur sagesse l'indépendauce qui leur est laissée ».
De même, au point de vue des études, prenons garde qu'appelés par les nouveaux programmes à de plus hautes ambitions intellectuelles les élèvesmaîtres n'en viennent à négliger les connaissances
élémentaires les plus indispensables. Un recteur nous apprend que dans une école normale de son académie les élèves de deuxième année font plus de fautes d'orthographe que les élèves de première année, ceux qui débutent, et les élèves de troisième année plus de fautes encore que ceux de deuxième année.... Il ne faudrait pourtant pas que les normaliens comptassent trop sur la réforme prochaine de l'orthographe, ni qu'ils prétendissent la rendre nécessaire par leur ignorance.
Mais ces défaillances, d'ailleurs exceptionnelles, ne doivent pas empêcher de reconnaître le progrès général qui s'est accompli. Si l'on a dit de nos Facultés que, en comparaison de ce qu'elles étaient il y a vingt ans, elles sont devenues méconnaissables, le même éloge peut s'appliquer à nos écoles normales. Où est le temps qui vit fleurir des règlements comme celui-ci : ce Règlement de l'école normale de Grenoble du 8 octobre 1871. Art. 10 : Après la prière du soir et la lecture spirituelle, les élèves monteront au dortoir dans un silence recueilli. Ils se déshabillent promptement, mais ne quittent leur pantalon pour se mettre au lit qu'après le signal donné par ces mots : Au sein de Dieu, que prononce le maître, et auquel ils répondent ensemble : Je repose en paix!... » Que l'on compare avec les règlements de
ce temps-là celui, par exemple, qui a été récemment établi pour l'école normale de Douai, et qui est cité dans le rapport du recteur du Nord ; et Ton se convaincra que, pour médire des écoles normales, ce n'est pas précisément dans leur situation présente qu'il faut aller chercher des arguments.