LÉGISLATION DE L'ENSEIGNEMENT PRIMAIRE
« un degré suffisant d'instruction religieuse, tel que Ton peut l'exiger d'un maître laïque ». Il est vrai que, s'ils étaient accordés avec une extrême facilité, les brevets restaient révocables : ils pouvaient être retirés par décision du conseil académique. Enfin en 1831, 13 984 communes n'avaient pas encore d'école, et un rapport au roi constatait que la moitié du nombre total des enfants était laissée sans instruction.
S'il se trouve encore quelque instituteur qui, sous la troisième République, se plaigne de sa situation matérielle et de l'insuffisance de son traitement, je le renverrais volontiers au recueil de M. Gréard, et notamment à une pièce des plus curieuses reproduite dans l'appendice : c'est le procès-verbal de réception d'un clerc paroissial et instituteur, en date du 27 janvier 1828, dans la commune de la Trétoire (Seine-et-Marne). Les attributions de l'instituteur, telles que les détermine ce règlement municipal, sont des plus réjouissantes. Il est avant tout chargé de sonner la cloche de l'église; il a pour fonctions principales d'assister à tous les offices, d'accompagner le curé, de nettoyer l'église.... Quant à l'école, « il sera tenu de la faire, quand il se présentera des enfants », et il n'est pas dit qu'il s'en présentât souvent. Le mode de rétribution n'est pas moins divertissant. Outre une certaine quantité de blé fournie
par les cultivateurs et les meuniers, et quelques petites rétributions payées par <c les rnanouvriers », l'instituteur « aura l'herbe et les tonsures du cimetière, à la charge de l'élaguer, et de l'entretenir clos... ». Il n'y a guère qu'un endroit au monde où une pareille situation serait peut-être encore enviée : c'est l'Espagne, le pays où les toréadors sont parfois millionnaires, mais où les instituteurs n'ont pas toujours de quoi manger. Les journaux ne racontaient-ils pas tout récemment que, dans un village des environs de Malaga, un malheureux instituteur en fonctions, malgré les supplications adressées à la municipalité qui lui devait je ne sais combien de trimestres arriérés, malgré les six francs que son inspecteur lui avait envoyés par charité, était mort littéralement de faim, après trois ans de privations et de souffrances?
Nous avons sous les yeux le tome IV de la Statistique de renseignement primaire, qui fait partie des documents publiés par l'administration de l'instruction publique pour l'Exposition universelle de 1889. Cette publication a été rédigée par les soins de la commission permanente de statistique scolaire, que préside avec tant de compétence M. Levasseur; et elle répond à la période quinquennale 1883-1887. Elle nous apporte les renseignements les plus précis sur la situation de nos écoles primaires de tous les degrés, sur les résultats positifs du grand effort qui a été accompli dans ces dernières années pour la diffusion de l'instruction.
Quel dommage que nous ne possédions pas, sur la situation de l'instruction primaire il y â cent ans,
des statistiques aussi minutieuses, aussi exactes que celles qu'on nous présente aujourd'hui ! Nous n'en serions pas à entendre répéter par des hommes de parti pris ce paradoxe irritant que la Révolution de 1789 a trouvé l'éducation populaire dans un merveilleux état de prospérité. Des érudits, un peu passionnés dans leur culte pour l'ancien régime, nous racontent sérieusement, d'après je ne sais quelles archives communales, que, par exemple, en 1718, le diocèse de Rouen comptait 855 écoles de garçons et 306 écoles de filles, pour un territoire de 1 159 paroisses, a Reste à savoir, comme le faisait finement remarquer M. Jules Simon, ce qu'on enseignait dans ces écoles, et si même on y enseignait quelque chose. » La vérité est que, dans ces statistiques imaginaires, on comptait une école partout où le curé de la paroisse réunissait une demi-douzaine d'enfants pour leur donner des leçons de catéchisme.
Nos descendants seront plus heureux : ils pourront savoir, avec pièces authentiques et dans le plus menu détail, sans avoir à redouter des controverses inutiles, quelle a été, depuis la fondation de la république, la progression, année par année, du nombre des écoles, du nombre des maîtres et des élèves. Rien de plus éloquent que les chiffres de ces statis*
tiques annuelles qui répondent mieux que tout autre argument aux critiques de nos adversaires. Nous n'en citerons que quelques-uns, quoique tous puissent être invoqués pour justifier, par les progrès qu'ils attestent, les sacrifices financiers que le pays s'est imposés.
M. Amagat affirmait sans sourciller, dans la discussion du budget de 1890, que depuis 1876 la population scolaire, dans les écoles publiques ou privées, avait toujours oscillé autour du chiffre de 4 700 000 enfants. C'est avouer, ou bien qu'on n'a pas lu, ou bien que l'on conteste, dans son authenticité pourtant irrécusable, la statistique officielle, laquelle donne, pour 1887, les chiffres suivants : élèves inscrits dans les écoles primaires publiques et privées, 5 526 365, et, en y joignant les 741 224 élèves des écoles maternelles; 6 267 589 enfants ; soit 1 million et demi de plus qu'en 1876.
On a quelquefois prétendu que dans ce progrès considérable la meilleure part devait être attribuée à la création des écoles libres. On a fait sonner bien haut, à la tribune même du Palais-Bourbon, les 60 millions de dépenses que la laïcisation obligatoire des écoles publiques coûterait par an aux familles catholiques. Je doute fort, pouf ma part, que cette évaluation de 60 millions soit exacte. Si
elle Tétait, il faudrait en conclure que les organisateurs de renseignement privé gaspillent joliment leur argent, et que l'État, s'il veut être économe, n'a nullement à prendre exemple sur eux. 60 millions, en effet, c'est un bien gros chiffre pour les résultats que nous révèle la statistique de 1887. A cette date, en effet, les écoles privées n'étaient au nombre que de 13 501, avec une population de 1 081 795 enfants. Il s'en faut de beaucoup que pour quatre fois plus d'élèves l'État dépense quatre fois plus, c'est-à-dire 240 millions.
Un des progrès les plus intéressants dont les tableaux de la commission de statistique nous apportent la preuve, c'est la diminution très sensible du nombre des instituteurs et institutrices non brevetés. Pour ne citer qu'un seul détail, en 1881, il y avait 20 755 institutrices enseignantes qui n'étaient point pourvues de titres de capacité : en 1887, on n'en compte plus que 11 156. Voilà assurément un des plus beaux résultats de ces lois scolaires tant décriées, qui n'ont pas été, comme on se plaît à le dire, des lois de guerre contre la religion, mais simplement des lois de guerre contre l'ignorance. Elles ont réduit de moitié en quelques années le nombre des instituteurs sans titres, partant sans instruction suffisante.
Aussi les brevets de capacité qui ont été recherchés avec une véritable fièvre dans les années 1884- 1885, et auxquels on reproche souvent d'être trop multipliés, parce qu'ils dépasseraient les besoins d'un recrutement normal, ont-ils sensiblement diminué en 1886 et en 1887. Tandis qu'en 1882 il y avait 25 191 brevetés des deux sexes pour le brevet élémentaire, et, en 1885, 31 170, il n'y en a plus eu que 11 705 en 1886, 12 599 en 1887, soit la moitié moins qu'en 1882. Par contre, et ceci est encore un signe favorable du relèvement des études professionnelles, le brevet supérieur semble suivre une progression ascendante : 3 338 brevets en 1882, 4 256 en 1887.
De même, le nombre des certificats d'études primaires augmente sans cesse, et avec des maîtres plus instruits nos écoles préparent un plus grand nombre de bons élèves : de 91 153 en 1882, le nombre des candidats reçus s'est élevé, en 1887, à 144 046. Le certificat d'études primaires supérieures qui, en 1883, n'avait été conféré qu'à 491 postulants, l'a été, en 1887, à 1 205.
L'ignorance recule donc, chassée de partout. La proportion des conscrits sachant au moins lire était en 1882 de 86, 9 sur 100; elle a été en 1887 de 89, 7. Mais c'est dans quelques années seulement qu'on
pourra apprécier équitablement les résultats moraux et sociaux de l'œuvre entreprise par la troisième république. Pour le moment, on ne peut que les prévoir, et affirmer, chiffres en main, que, avec ses 5 882 écoles maternelles, avec ses 80 209 écoles primaires (chiffres de 1887, qui ont été dépassés depuis), avec ses 130 528 classes, la France de 1889 s'est placée au premier rang des nations civilisées, en matière d'enseignement primaire.
Les vœux des cahiers de 1789, les décrets de la Convention, sont enfin réalisés et appliqués, et parmi tous les documents réunis à l'Exposition universelle pour célébrer notre centenaire politique, une place d'honneur appartient à la statistique scolaire qui atteste la grandeur de nos sacrifices et la persévérance de nos efforts pour la cause de l'éducation du peuple.