UN DISCOURS DE M. LOCKROY
seulement les bouleversements, ce sont aussi les changements perpétuels, ce sont les réformes, les prétendues réformes à jet continu, que redoutent à bon droit les amis de nos études classiques. « L'Université ne s'effraie d'aucun progrès », comme le disait, dans un juste hommage rendu à son esprit libéral, M. le ministre de l'instruction publique. Elle a vu avec satisfaction la place plus grande donnée, dans les programmes de 1881 et de 1885, aux sciences et aux langues vivantes. Elle s'emploie avec dévouement à faire aboutir ces heureuses innovations. Elle ne regrette pas outre mesure les sacrifices qui ont été imposés aux lettres, en ce qui concerne les exercices mécaniques et de pure forme, tels que les vers latins.
Là-dessus, M. Lockroy a pu s'apercevoir que le sentiment était unanime. Quand, procédant à l'exécution nouvelle d'un exercice qui est pourtant mort depuis plusieurs années, le ministre a ingénieusement appelé les vers latins « une innocence laborieuse », c'a été un enthousiasme général. Les élèves ont applaudi à cette condamnation rétrospective des vers latins, tout comme s'ils étaient obligés d'en faire encore! Les professeurs ont souri, en hommes tout consolés de n'avoir plus à en corriger I Au Concours général, on applaudit d'ordinaire par lycée,
par groupe, comme à la Chambre. Quand c'est un élève de Stanislas que Ton couronne, Stanislas seul bat des mains; de même pour un Louis-le-Grand et pour les autres collèges. Mais dans la journée d'hier, sur le vers latin, ou plutôt contre le vers latin, la concentration s'est faite,... comme à la Chambre encore quand on y parle du général Boulanger]
L'Université a manifestement pris son parti de suppressions nécessaires, dont le résultat a été d'accroître la part accordée à des études plus modernes. Mais il s'en faut qu'elle soit résignée à accepter ce que M. Lockroy lui prophétise, « l'empiétement fatal des sciences » ! . Elle n'est point prête, il faut qu'on le sache, à consentir l'abandon de ce qui est à ses yeux le fond essentiel de la culture littéraire et du développement des esprits : une forte et solide initiation à ces langues anciennes, auxquelles nous devons les meilleures qualités de l'esprit français, et que nous ne pourrions faire disparaître de nos programmes, ou, ce qui reviendrait au même, discréditer en les réduisant à Ja portion congrue, sans -déçouronner l'éducation libérale et sans amoindrir .le patrimoine intellectuel delà nation.
1. Les dernières réformes qui ont supprimé le baccalauréat es sciences et imposé à tous les. élèves de renseignement secondaire classique l'obligation de faire leur rhétorique, justifient amplement notre affirmation.
Les cancres des lycées de Paris, s'ils étaient admis aux honneurs de la séance du Concours général, auraient assurément applaudi à tours de bras les mordantes ironies de M. Lockroy sur l'inutilité des études classiques. Nous ne doutons pas que M. Viette n'ait eu le plus vif succès auprès des écoliers qui l'écoutaient, en dénonçant le baccalauréat, « cet ennemi héréditaire qui nous a tous courbés sous ses fourches caudines », et aussi en déclarant que la vie du lycéen n'est bonne et heureuse... « qu'à cause des vacances! »
C'est à se demander ce qui serait resté debout, dans nos institutions d'enseignement secondaire, si un ou deux autres ministres, après MM. Viette et Lockroy, avaient continué le même exercice. Lés journaux de province nous apprendront sous peu si les députés d'opinions avancées, auxquels a été presque partout réservé l'honneur de présider cette année les distributions de prix, auront comblé les quelques lacunes qui restent, et achevé l'œuvre de critique et de dénigrement si bien commencée par MM. les ministres.
Au risque de paraître encore « morose et ému », aux yeux des rédacteurs de la Justice y nous avouerons ne pas bien comprendre comment il peut venir à l'esprit des représentants du gouvernement de pro-