‹ Études sur l'enseignement et sur l'éducationChapitre 25 sur 40 · UN RHÉT0RIC1EN DE · texte numérisé non relu

UN RHÉT0RIC1EN DE

du développement d'une personnalité naissante, les cahiers de M. Bary, que Ton pourrait appeler « les Cent-Jours d'un écolier », puisqu'ils correspondent précisément à cette époque de notre histoire, nous renseignent utilement sur le tour d'esprit des lycéens d'il y a soixante ans, sur leurs goûts littéraires, sur la nature de leurs travaux. Ils contribuent, pour leur part, à l'histoire de l'éducation. Ils nous permettent d'apprécier en quoi les jeunes gens d'alors ressemblaient à ceux d'aujourd'hui, en quoi ils en différaient.

A vrai dire, malgré quelques traits caractéristiques où se marque la distance des temps, ce sont les ressemblances qui nous frappent surtout. « Nous autres lycéens, dit Bary, nous ne risquons pas d'être malades à force de travail. » N'en déplaise aux inventeurs du surmenage, cela n'est-il pas toujours vrai? Et les doléances contre l'internat, contre la tyrannie des maîtres, n'étaient-elles pas déjà ce qu'elles sont aujourd'hui? « L'esclavage m'abrutit. ... Ce n'est donc pas pour nous que ce beau soleil anime la nature, que les arbres rajeunis se parent d'un feuillage verdoyant? »

On s'imagine volontiers que les collégiens d'autrefois s'absorbaient dans leurs livres, pâlissaient sur leurs cahiers, que c'est de notre temps seule-

ment que les journaux ont pénétré dans les lycées! Erreur complète : Bary attendait avec impatience et lisait avec avidité le Nain jaune, auquel il était abonné, comme maintenant on lit le Figaro, Il y a pourtant un progrès à constater : nos collégiens de 1890 ne se contentent plus de lire des journaux, ils en rédigent eux-mêmes. On me montrait l'autre jour une feuille illustrée, publiée par les élèves du lycée Henri IV, et qui portait bravement ce titre, dont l'orthographe hasardée devançait un peu trop les réformes projetées : le Réthoricien (sic)....

Bary était un bon élève, ce qui ne l'empêchait pas de « brocher parfois ses devoirs » ; de s'écrier : « Ah! Dieu, quand ne ferai-je plus de discours latins? » II constatait que tel jour la version grecque donnée par M. Naudet était « assommante », que tel autre le sermon prêché par l'aumônier avait été trop long et d'un ennui mortel. Ailleurs il écrit : « Je reçois ce matin des reproches de M. Naudet : il me reproche de ne pas écouter, et moi je lui reproche de ne pas se faire écouter ». Je crois bien que, ce matin-là, c'est M. Naudet qui avait raison ; car, dans le paragraphe suivant, Bary passe sans transition au récit des aventures de la « Bourgoin », la sociétaire du Théâtre-Français; et il est peut-être difficile de bien écouter son professeur

UN RHÉTORÏCIEN DE 1815. 18?

quand on a l'imagination pleine des histoires de Mlle Mars et de Mlle Bourgoin.

On a beau faire; avec des programmes différents, sous des règles nouvelles d'enseignement et de discipline, l'écolier français reste à peu près le même : très amoureux d'indépendance et de liberté, persifleur et gamin, prompt à la critique, même à la révolte, mais bon, sensible et enthousiaste à ses heures. Ce qui change, c'est le style, ce sont les modes du langage. Emile Bary s'exprime, comme son prénom l'y obligeait, en élève de Rousseau, qui faisait ses délices de la lecture de la Nouvelle Héloïsc. Son langage est emphatique, un peu solennel : nos lycéens d'aujourd'hui sont autrement simples et naturalistes. Ce n'est pas eux qui, parlant d'un de leurs professeurs, diraient comme Bary à propos de M. Fercocq, son professeur de philosophie : <k Il est impossible de voir seulement une fois cet homme divin sans l'aimer ». Des professeurs « divins », y en a-t-il encore? Qu'on ne s'imagine pas, d'ailleurs, que notre rhétoricien chante toujours sur le mode lyrique les louanges de ses maîtres : après ceux qu'il adore, il y a ceux qu'il déteste, M. Jeanne, « le tyran » — c'était le maître d'études — et M. Genty, « le hérisson ».

Il faut lire le long récit où Bary nous raconte les

deux révoltes auxquelles il a participé. Rien de plus amusant que le sérieux, le ton indigné du narrateur. Quoique bon chrétien, il fait cause commune 'avec ses camarades qui ne veulent plus de la messe du jeudi, parce qu'elle les ennuie. Une autre fois, la sédition a pour cause, comme il arrive encore aujourd'hui, l'esprit de solidarité et de camaraderie, la protestation collective contre une punition considérée comme injuste. Ce qu'on ne voit plus, par exemple, c'est une répression du genre de celles qu'on exerçait alors. Nous ne nous représentonspas un grave proviseur, tel que M. de Wailly, « tombant à coups de pied, à coups de poing sur la bande des révoltés », ou bien encore, « écumant de. rage, semblable à une bête féroce qui fond sur une foule de chasseurs, les poursuivant à coups de bâton... ».

Nous avons dit que Bary, du fond de son collège, suivait avec attention les événements du dehors. Il est intéressant de savoir comment ces jeunes contemporains de la chute de l'Empire et de la restauration des Bourbons jugeaient les crises politiques, qui se répercutaient d'ailleurs dans leur lycée, d'abord par le changement de nom — lycée Napoléon, collège royal Henri IV — et aussi par la substitution de la cloche au tambour, pour marquer le

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