UN RHÉTORICIEN DE
signal du lever : la cloche, souvenir du couvent; le tambour, image de la caserne. Ce qui ressort surtout des confidences de Bary, c'est l'indignation qu'il ressent devant les palinodies auxquelles il assistait; les mêmes gens criant à quelques jours de distance, avec la même conviction : « Vive le roi ! — Vive l'empereur! »
Lui-même il hésite à prendre parti et il semble que ce patriote de seize ans place déjà dans son cœur la France, « la nation », comme il dit, audessus des questions de personnes et des formes de gouvernement. « Entre le sabre et l'éteignoir, que faire?» dit-il joliment. Aux dernières pages pourtant, qui coïncident avec la défaite définitive de Napoléon, auquel il ne pardonne pas d'avoir fait tuer 150000 hommes, dans le dernier effort de son ambition, il se range du côté du roi. Avec ses camarades, il enfonce les portes du lycée; il va aux fortifications piocher, bêcher, traîner la brouette : le tout pour la patrie. « Le lendemain, dit-il, nous sommes récompensés de nos travaux patriotiques par une bonne courbature. »
Ce qui ne serait pas moins curieux à étudier chez le rhétoricien de 1815, c'est la direction de ses goûts littéraires. Cette génération-là se pâmait d'enthousiasme devant des écrivains bien oubliés aujour-
d'hui : les Esménard, les Soumet, les Colardeau, N'est-il pas à craindre qu'il en soit de même, dans cent ans, de la plupart des auteurs à la mode dans cette fin de siècle?
C'est à Rousseau et à Chateaubriand que va surtout l'admiration de Bary. Après avoir lu et relu René, moraliste précoce, il ajoute : « Pourquoi fautil que l'auteur de ces ouvrages si attachants soit un homme vénal et vil, sans mœurs et sans religion? » Mais les lectures purement littéraires ne faisaient pas négliger aux lycéens d'alors les études didactiques et les exercices classiques. Bary cultivait avec passion les vers latins, et c'est en vers latins qu'il se lamentait sur la mort de son frère. Il se nourrissait du Conciones : ce qui ne l'empêchait pas, dès la seizième année, d'écrire en français avec beaucoup de pureté et d'élégance. Ce qui est plus digne encore de remarque, c'est l'ardeur avec laquelle les jeunes gens de ce temps-là poursuivaient, en dehors des travaux scolaires obligatoires, leurs études personnelles. Bary apprenait l'allemand tout seul; ses camarades étudiaient volontairement d'autres langues vivantes. Tous ils s'escrimaient à faire, bien ou mal, des vers français. Il y avait alors, avec des programmes moins chargés, une plus grande liberté dans le labeur individuel, moins d'enseignement et