‹ Études sur l'enseignement et sur l'éducationChapitre 27 sur 40 · UN RHÉTORICIEN DE · texte numérisé non relu

UN RHÉTORICIEN DE

plus d'étude. Aussi il faut voir comme Bary se fâchç quand il apprend qu'on va lui imposer chaque jour une heure supplémentaire de répétition pu . de classe. N'aurions-nous pas à profiter aujourd'hui, dans la distribution de la journée scolaire, de ces réclamations désintéressées et sincères, où un jeune homme laborieux témoigne que, dans ses études, ce qui lui profitait le plus, c'était la méditation personnelle, c'était le loisir librement employé à des travaux de prédilection?

Il s'en faut que nous ayons tracé un tableau complet de la vie scolaire de 1815, telle que nous la révèlent les cahiers de Bary. M. Francisque Sarcey, dans sa préface, relève entre autres un ou deux traits intéressants : d'abord le caractère des amitiés entre camarades, en ce temps-là, amitiés exclu* sives, jalouses, qui n'admettaient pas le partage. Bary se reproche comme une faute d'avoir donné place dans son affection à un second ami. Un autre sentiment, plus tendre, n'est pas étranger aux préoccupations de notre lycéen : « toi, s'écrie-t-il, dont le nom fait palpiter mon cœur, chef-d'œuvre du ciel, qui fis naître en moi les premiers feux, entends la voix plaintive de ton Emile!... » Et cette invocation pathétique à une absente se termine ainsi : « Je joue à la balle pour la première fois de

l'année. Mon adresse et un trou que j'ai à ma culotte . font un grand progrès. ...» Rien de plus plaisant que ce mélange d'impressions sentimentales et de petits détails réalistes !

Mais ce sont les sentiments de famille qui dominent dans le cœur du jeune Bary. Quoi de plus touchant que la façon dont il parle de son père, reconnaissant tout ce qu'il lui doit, mettant à profit ses conseils pour se réformer, pour se corriger de ses défauts. C'étaient vraiment, à en juger par celui-là, de braves jeunes gens que ceux qui composaient la génération de 1815! Estimons-nous heureux si nos jeunes contemporains leur ressemblent, dans les dispositions essentielles de leur intelligence et de leur cœur, s'ils ont, dans leur manière de penser et d'écrire, là même précocité et la même fermeté! Quelque suranné qu'il puisse paraître aujourd'hui, après tant de remaniements et de réformes, le système d'enseignement suivi dans l'Université naissante suffisait à faire de bons esprits et à élever de nobles âmes de Français.

On se presse trop de dire parfois que ta République n'a rien faît pour renseignement secondaire, et qu'elle a réservé toutes ses faveurs aux écoles primaires ou aux Facultés, Il suffit de jeter les yeux sur la statistique do renseignement secondaire en 1887, récemment publiée par le ministère, pour se convaincre que tout au contraire, depuis 1876, lès efforts ont été considérables, les progrés ininterrompus i .

Au moment où, fidèle à l'esprit de la circulaire de 1872 et des réformas de 1880, l'Université va encore essayer, <t avec une prudente hardiesse »,

i. Voir la Statistique de V Enseignement secondaire en tHSl. P/iris, imprimerie nalienale* ISS'J,

selon le mot d'un de ses proviseurs, d'améliorer la discipline intérieure de ses lycées, et d'alléger, sans les affaiblir, les études de l'enseignement classique, il n'est peut-être pas sans intérêt de faire un retour en arrière et de constater tout ce qui a déjà été fait, en attendant ce qui reste à faire.

La statistique de 1887 se compose de deux parties, consacrées, l'une à l'enseignement secondaire des filles, l'autre, qui ne compte pas moins de 521 pages, à l'enseignement secondaire des garçons. Rien qu'aux dimensions respectables du volume où il est question des lycées et collèges féminins, on a tout de suite l'impression qu'il y a là une œuvre importante, tout un monde nouveau, dont la création, fût-elle la seule œuvre accomplie, suffirait à honorer l'administration qui, en quelques années, l'a organisée de toutes pièces. Mais il s'en faut que dans le vieil enseignement secondaire des garçons on soit resté inactif et stationnaire.

N'est-ce donc rien que d'avoir créé depuis dix ans 16 lycées nouveaux et 18 collèges? d'avoir employé près de 100 millions à transformer les bâtiments scolaires, à aménager des installations défectueuses?

Les dépenses ordinaires des lycées se sont accrues dans des proportions notables. La subvention de l'État n'était que de 2800000 francs en 1876; elle

s'est élevée à 7800000 francs en 1887, soit une augmentation de 5 millions.

Dira-t-on que cet argent a été mal employé? Il a servi à multiplier le nombre des chaires, à favoriser le développement de renseignement spécial, à mieux outiller, dans l'enseignement classique, l'étude des sciences, du dessin, des langues vivantes, les exercices de gymnastique.

Cet argent a servi aussi à relever les traitements des professeurs, à mettre sur le pied d'égalité les maîtres de l'enseignement spécial et ceux de l'enseignement classique.

En 1876, il n'y avait, pour 81 lycées, que 2549 fonctionnaires; pour 100 lycées, on en compte 3 740, en 1887. Ceux qui savent combien certaines classes sont encore encombrées ne se plaindront certes pas de cet accroissement du personnel enseignant qui reste, malgré tout, insuffisant.

Les résultats ont-ils répondu à ces sacrifices financiers? Les tableaux statistiques que nous avons sous les yeux permettent de répondre affirmativement. Quoi qu'on en ait dit, il y a une progression continue dans la population scolaire. En 1876, il n'y avait que 40 995 élèves externes et internes dans les lycées nationaux; on en comptait 53 516 en 1887.

Je sais bien qu'il faut tenir compte de la transfor-

mation d'un certain nombre de collèges en lycées, et que la population des collèges a diminué d'un peu plus de 2 000 élèves. Mais, tout compte fait, il n'en reste pas moins acquis que la clientèle de l'Université est loin de décroître.

Une particularité qui n'est pas à dédaigner, c'est

que dans les dix dernières années la moyenne du

nombre des internes s'est abaissée de 1 élève par

établissement, tandis que la moyenne des externes

. augmentait de 33.

A ceux qui s'étonneraient que la population de nos lycées n'ait pas grandi dans des proportions plus larges encore, il est bon de rappeler que les petites classes ont vu nécessairement diminuer le recrutement de leurs élèves, du fait de l'établissement des écoles primaires gratuites et aussi de la suppression du latin en huitième et en septième. D'un autre côté, les écoles primaires supérieures ont enlevé à l'enseignement spécial une partie de son effectif.

Nous avons entendu parfois des orateurs de la Droite affirmer à la Chambre que, pour peupler ses lycées, l'État n'avait plus d'autre ressource que de multiplier avec profusion le nombre de ses boursiers. Il ne sera pas inutile de noter, à ce point de vue, que, malgré la progression constante du crédit des bourses (1 million en 1876, 2233000 francs en

1887), le chiffre des boursiers nationaux internes n'est encore que de 2 827; en y joignant 200 boursiers externes et environ 1000 boursiers des communes et des départements, on arrive à un peu plus de 4000 boursiers. Est-ce trop? et trouvera-t-on qu'on a fait trop large la part de la gratuité dans l'enseignement secondaire?

On se plaint aussi que les frais de pension et d'études soient trop élevés dans les établissements de l'État. Certes, ce n'est pas nous qui nous opposerions à des réductions, qui faciliteraient à un plus grand nombre d'enfants pauvres l'accès des études secondaires. Mais il ne faut pas oublier que, même dans l'état actuel des choses, chaque élève interné . coûte en moyenne 1 156 francs à l'État et ne lui rapporte que 901 francs.

On trouvera, soit dans les tableaux de la statistique officielle, soit dans les notices substantielles qui les précèdent, mille preuves de la sollicitude et de l'activité de l'administration universitaire. On se convaincra, en les étudiant, que sous le rapport de l'installation matérielle, des soins physiques, comme au point de vue des études, nos vieilles maisons universitaires ont réalisé déjà bien des progrès, ce qui ne dispense pas d'ailleurs d'en souhaiter d'autres; L'Université secondaire, depuis dix ans, sans renon-

cer à ses traditions, s'est vaillamment mise à l'œuvre pour entrer dans la voie des réformes, et il y aurait une souveraine injustice à méconnaître qu'elle continue à bien mériter du pays. Nous ne saurions souscrire aux récriminations excessives de quelques-uns de ses critiques. Je me rappelle avoir entendu un soir, dans la salle de la Société de géographie, une conférence de M. de Coubertin, le directeur de la Revue athlétique, où l'orateur disait, comme conclusion d'un tableau peu flatté de l'internat à Louisle-Grand : <k Un tel régime d'éducation ne peut produire que des ratés... ». Nous étions là, dans un coin de la salle, un certain nombre d'anciens élèves de Louis-le-Grand : un ou deux membres de l'Institut, deux ou trois proviseurs de Paris et votre serviteur. Notre émoi fut assez vif et nous eûmes envie de protester. Mais, dame! nous étions tous des « ratés » : la manifestation « rata », elle aussi, et M. de Coubertin continua librement le cours de son réquisitoire....

Qu'on critique l'Université tant qu'on voudra! On lui rendra service, en l'obligeant à mieux faire encore : mais qu'on n'oublie pas cependant qu'elle donne l'exemple rare d'un grand corps qui sait se réformer lui-même.

Il n'y a pas à se le dissimuler d'ailleurs : pour

lutter contre renseignement libre, l'Université doit se préparer à de nouveaux efforts. La statistique de 1887, si elle nous apporte la preuve de la décadence regrettable de l'enseignement libre laïque, nous démontre en même temps les progrès constants de l'enseignement ecclésiastique.

Les établissements libres laïques étaient au nombre de 494 en 1876 : il n'y en a plus aujourd'hui que 302. Par contre, 40 collèges ecclésiastiques nouveaux ont été fondés, ce qui donne un chiffre total de 349 établissements de cette catégorie, avec une population de plus de 50000 élèves. N'oublions pas surtout ce chiffre significatif : tandis que les sommes payées par les familles pour les élèves internes, dans les maisons de l'État (collèges et lycées), ne s'élèvent qu'à 21 millions environ, le produit des contributions familiales, dans les maisons religieuses, est de 23 millions au moins.

Sans nous alarmer outre mesure de ce rapprochement, nous en concluons qu'il y a encore quelque chose à faire, pour assurer à l'Université la confiance et les sympathies des familles, et nous espérons que les réformes récemment votées par le Conseil supérieur contribueront largement à ce résultat.

VJI

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