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LA DISCIPLINE SCOLAIRE ET LE RAPPORT DE M. MARION

On se reprend encore à le réformer officiellement ce vieil enseignement secondaire, qui, déjà remanié tant de fois dans ces dernières années, paraît être devenu un champ d'expériences. Le fait est que jusqu'ici il n'a point participé au sort heureux des deux autres degrés de l'enseignement, supérieur et primaire, et qu'il semble toujours chercher sa voie définitive. La nouvelle expérience aura d'ailleurs été conduite avec prudence et entourée de toutes les garanties. Avant de soumettre au Conseil supérieur n'importe quel plan de réforme, le ministère, de l'instruction publique a confié à une grande commission le soin d'étudier la question ; préalablement, il avait ouvert une enquête dans toutes les académies et demandé aux recteurs leur avis.

Pendant un an, sous ia présidence de M. Jules Simon, cette commission, dite « du surmenage », a travaillé, sans se presser d'ailleurs, à dresser ses plans de réforme. Ne nous plaignons pas d'une sage lenteur qu'explique et que justifie la gravité, la complexité des questions à l'étude. La commission s'est subdivisée elle-même en sous-commissions, qui ont choisi chacune leurs rapporteurs spéciaux : M. Marion pour la discipline; M. Maneuvrier pour l'hygiène; MM. Lavisse, Lachelier, Croiset, Merlet, Vacquant, Bossert, etc., pour l'histoire, la philosophie et les autres parties de l'enseignement littéraire ou scientifique.

La plupart de ces rapports sont remarquables : nous signalerons entre tous celui où M. Marion, l'éminent professeur de la science de l'éducation à la Sorbonne, a résumé, avec une grande élévation morale, les principales améliorations qu'il conviendrait d'apporter dans le régime intérieur des collèges et des lycées ! .

M. Marion part résolument de ce principe que, dans l'état de nos mœurs, l'internat est une nécessité.

1. Le Rapport de M. Marion a pris un caractère officiel, depuis que M. le Ministre l'a inséré intégralement dans le fascicule intitulé : Instructions, programmes et règlements, qui a été adressé le 15 juillet 1890 à tous les membres du personnel administratif et enseignant des lycées et des collèges.

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Qu'on s'en plaigne ou non, qu'on soit de ceux qui maudissent l'internat, ou de ceux qui le considèrent comme excellent, à un certain âge, pour la formation du caractère, ce qui est certain, c'est que nous ne pouvons pas nous en passer. Telle est la conclusion des plus libres esprits, de Guyau, par exemple, dans son livre sur l'Éducation et l'Hérédité. Il n'existe en France que trois ou quatre cents établissements convenables d'enseignement secondaire : « Or, fait observer Guyau, il y a trente-six mille communes, et dans chacune de ces communes plusieurs enfants qui doivent faire leurs classes. L'internat est donc, pour les petits bourgeois de province, le seul moyen de faire instruire leurs fils sans de trop lourds sacrifices. Si l'État supprimait aujourd'hui l'internat, d'abord il aurait à redouter la concurrence des pensionnats cléricaux; ensuite on le verrait rétabli demain par des particuliers. L'instruction deviendrait une spéculation privée, la pire des industries. » Le mieux est donc de consentir sans récrimination à un mal nécessaire. A renouveler sans cesse contre l'internat des critiques vieillies, on n'aboutit qu'à un résultat : c'est de discréditer, c'est d'affaiblir une institution qu'on est impuissant à supprimer. Ces attaques ont encore un autre inconvénient : c'est qu'en promettant pour

demain la suppression radicale de l'internat, ce qui est impossible, on néglige, on oublie de l'améliorer .aujourd'hui, ce qui serait relativement aisé.

Du moins, puisqu'il faut conserver l'internat, M. Marion voudrait, comme correctif, que la population de nos maisons d'éducation fût contenue dans des limites raisonnables : trois cents internes au maximum; qu'il n'y eût plus de ces internats démesurés où la vogue accumule chaque année un nombre d'enfants toujours plus considérable. Je crains bien que ce ne soit là encore un vœu platonique, destiné à succomber devant la force des faits. La faveur des familles semble de plus en plus s'attacher aux établissements populeux, tels que Louisle-Grand, Stanislas, qui, précisément parce qu'ils comptent plus d'élèves, réussissent plus brillamment dans les examens et dans les concours. Il en est des lycées comme des théâtres : plus il y a déjà de monde, plus la foule s'y porte avec empressement et aspire à s'y entasser. D'autre part, ceux qui réclament des internats restreints s'y prennent trop tard : les architectes ne les ont pas attendus. D'immenses constructions toutes neuves se sont élevées de côté et d'autre; et l'on ne peut raisonnablement espérer de l'administration de l'instruction publique qu'elle pousse le désintéressement jusqu'à laisser vides ou

à peu près des édifices dont l'établissement lui a coûté fort cher.

Nous augurons mieux de la plupart des réformes de détail que M. Marion propose pour améliorer le régime de l'internat, pour y introduire une discipline plus libérale, pour faire surtout que l'éducation n'y soit pas un vain mot. Sur plusieurs points, d'ailleurs, l'expérience est déjà faite, et des innovations heureuses ont d'avance donné raison à M. Marion. Il veut, par exemple, que l'on renonce à la règle monastique du silence, imposée aux élèves, soit pendant les repas, soit dans les rangs, au sortir de la classe et de l'étude : les conversations sont permises déjà, croyons-nous, au lycée Janson de Sailly, et dans plusieurs lycées de province. De même, quoique ce point soit plus controversable, M. Marion demande que le droit de punir soit réservé en principe au chef de la maison, au principal ou au proviseur, les professeurs et les maîtres d'études devant se borner à avertir et à noter : c'est ce qui se pratique déjà à l'École Monge.

Ce qui est autrement important, c'est l'esprit véritablement nouveau qu'il s'agirait de faire régner dans ies lycées, en exigeant que le proviseur y devînt de plus en plus un éducateur, donnant le ton moral de la maison, réunissant de temps en temps les élèves

dans des conférences familières, où il leur parlerait raison, où il mettrait le meilleur de lui-même. M. Marion sait mieux que personne quelles difficultés de tout ordre rencontrera la pratique de ces « sermons laïques » : chez les maîtres, ce qu'il appelle finement « une certaine timidité toute française »; chez les élèves, un esprit naturel de moquerie. Aussi consent-il à ce que la réforme ne soit tentée d'abord que dans les lycées nouveaux, où il n'y a pas encore d'habitudes prises, et surtout avec les petits élèves, avec ceux que leur âge rend plus accessibles aux leçons de morale, aux allocutions douces et fermes d'un proviseur, qui ne se contentera plus de maintenir l'ordre extérieur dans sa maison par les moyens ordinaires de la discipline, mais qui voudra y introduire une âme, une âme.de liberté et de raison.

Combien d'autres propositions intéressantes nous aurions à relever dans le beau travail de M. Marion : la discipline préventive substituée le plus possible à la discipline répressive; des relations plus suivies établies entre les familles et l'administration des lycées, grâce à des notes qui ne seraient plus trimestrielles, qui deviendraient mensuelles, plus complètes d'ailleurs et plus abondantes en renseignements précis; l'établissement d'un conseil de'

discipline, composé du proviseur, du censeur, de plusieurs professeurs, et de quelques répétiteurs ! ; le pensum supprimé, aussi bien que les arrêts, et le séquestre, d'odieuse mémoire; une réglementation nouvelle des privations de sortie et des retenues du jeudi; une distribution plus équitable des récompenses, accordées désormais à l'effort, au mérite moral, non moins qu'au talent et au succès; des réserves apportées au classement qui consiste à ranger les élèves, d'après les compositions, dans une série linéaire (1, 2, 3, 4...), et qui, en établissant des différences, des inégalités, où il n'y a bien souvent qu'une imperceptible nuance, est une puérilité ou une injustice....

Nous aurions peut-être des réserves à faire sur quelques vues de détail : M. Marion, par exemple, se défie trop à notre gré de l'amour-propre et de l'émulation. Mais nous aimons mieux finir en approuvant sans restriction les conclusions du rapporteur sur la réforme générale qui, à nos yeux, peut seule assurer dans l'enseignement secondaire le succès de toutes les autres : une préparation pro-

1 Sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, le Conseil supérieur s'est approprié, et a établi comme règles de la discipline des lycées, les propositions de M. Marion. (Voir V Arrêté du 5 juillet 1890,)

fessionnelle meilleure du personnel enseignant : « L'État ne fera œuvre d'éducation que s'il commence par former des éducateurs ». N'est-il pas vrai que la plupart de nos professeurs n'apprennent encore leur métier que dans les tâtonnements de la pratique; qu'on ne les prépare, ni à l'École normale, ni dans les Facultés, à réfléchir d'avance sur les meilleures méthodes, sur les lois de l'enseignement et de la discipline? N'est-ce pas un directeur de l'École normale supérieure qui disait dédaigneusement, il y a quelques années : « Il est tout aussi inutile, pour bien professer, d'avoir étudié les règles de l'éducation que, pour bien digérer, de connaître les fonctions de l'estomac ». Un progrès capital sera que ces préjugés tombent : sans quoi les élèves des lycées continueront à souffrir d'un mal plus réel que le surmenage, je veux dire l'inexpérience de certains maîtres, l'emploi de mauvaises méthodes, l'absence de coordination dans les études et d'entente entre les divers enseignements; d'un seul mot, le malmenage.

l'éducation morale au collège

L'enseignement secondaire libre aura rendu de réels services à notre enseignement universitaire. C'est de l'École alsacienne qu'est venu le premier exemple des réformes introduites dans le plan d'études des lycées. C'est à l'École Monge et à son initiative que nous devons en partie le mouvement en faveur de l'éducation physique. Aujourd'hui, c'est Sainte-Barbe des Champs qui, dans une brochure due à un de ses maîtres, M. Morlet, V Éducation morale au collège, nous apporte à son tour sa pensée réformatrice en matière de discipline. M. Morlet fait un acte d'adhésion absolue aux principes formulés dans le rapport de M. Marion et adoptés par le Conseil supérieur dans sa dernière session. Ces principes auraient déjà, depuis plusieurs années,

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trouvé un commencement d'application au collège de Fontenay-aux-Roses.

C'est dans le choix bien entendu des surveillants généraux et des maîtres répétiteurs que M. Morlet fait consister le principal de la réforme. Qu'on améliore leur situation matérielle, qu'on relève leur situation morale, dit-il, et on aura le droit d'exiger d'eux plus de garanties qu'on ne l'a fait jusqu'à présent. Au lieu de « professeurs de silence », on aura des éducateurs, collaborant avec bonne volonté et dévouement à l'œuvre commune.

Dans le projet de loi relatif à l'enseignement libre, que la Chambre des députés a discuté et adopté en 1882, et qui dort depuis lors dans les cartons du Sénat, nous avions demandé nous-même que les chefs d'institution fussent à l'avenir pourvus d'un « certificat d'aptitude pédagogique ». Parla, disions- nous, les directeurs des maisons d'éducation prouveront qu'ils possèdent ces aptitudes professionnelles, ces qualités pédagogiques, cette dignité et cette autorité morale dont un examen scientifique ou littéraire n'est en aucune façon le gage.

Il y a déjà tant de diplômes que, avant de créer un nouveau titre, il serait sage d'y regarder à deux fois. M. Morlet, lui, n'hésite pas. Il veut qu'on impose un certificat d'aptitude pédagogique aux surveillants

généraux, dont il étend d'ailleurs les attributions, dont il fait les « tuteurs » des internats, et aussi aux maîtres répétiteurs, au moins comme condition d'avancement.

L'intention est excellente : mais est-il bien nécessaire, pour juger des aptitudes pédagogiques et morales des surveillants de nos lycées, de les soumettre à un nouvel examen? Ne suffit-il pas de les voir à l'œuvre quelque temps pour que censeur, proviseur et recteur aient leur opinion faite sur ce point?

L'institution d'un certificat pédagogique ne vat-elle pas apparaître comme une formalité des plus désagréables, ajoutée à tant d'autres, et qui grossira encore le mécontentement dont les maîtres répétiteurs donnent en ce moment tant de preuves? S'il y a une condition nécessaire pour réussir dans les fonctions d'éducateur, c'est assurément d'y apporter un peu et même beaucoup de bonne humeur. Or, si l'on en juge par les réclamations pleines d'acrimonie du journal des maîtres d'études, la Réforme universitaire, c'est la bonne humeur qui leur manque le plus; et c'est ce qui nous fait craindre que pour le moment, ils ne soient en général mal préparés à rendre* les services qu'on attend d'eux.

Leur irritation paraît si grande qu'elle leur fait

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oublier tout ce qu'on a fait pour eux depuis treize ans. Ils ont songé un instant à manifester, eux aussi, le 1 er mai, et à se joindre aux ouvriers pour réclamer la journée de huit heures. Ils y ont renoncé, non sans maugréer; et ils en sont encore à écrire sérieusement, dans le rapport qu'ils ont adressé au ministre, que « le maître répétiteur est taillable et corvéable à merci; qu'il doit vingt-quatre heures sur vingt-quatre et qu'on les lui prend quelquefois » ! C'est se moquer du monde que de travestir les faits par des exagérations aussi fâcheuses. En fait, le maître répétiteur le plus chargé doit avoir au moins par jour six heures de liberté, qui lui sont garanties par le décret de 1887; et, en outre, il est légèrement ridicule de présenter comme des heures de travail et de service effectif le temps qu'on passe à dormir dans le dortoir commun....

Ceci dit, nous ne méconnaissons nullement tout ce qu'il y a de pénible dans les fonctions de maître répétiteur, et nous applaudirons de grand cœur à tout ce qu'on tentera de pratique pour les alléger et les adoucir. A ce point de vue, un moyen que propose M. Morlet, et qui, paraît-il, a été heureusement expérimenté à Sainte-Barbe des Champs, ce serait d'associer les élèves eux-mêmes à la discipline, de Gonfler en partie à quelques-uns d'entre eux la

surveillance de leurs camarades, d'organiser les études avec des élèves pris comme capitaines ou comme moniteurs, et qui sont chargés d'assurer l'ordre et le silence. M. Jules Simon a recommandé ce système, qu'il a vu pratiquer dans son enfance. Dans plusieurs pays d'Europe, on utilise les grands élèves pour maintenir les petits dans la discipline. Nous ne répondons pas du succès en France : mais on pourrait toujours essayer. Il y a des moniteurs dans les écoles primaires; pourquoi n'y en aurait-il pas dans les lycées?

Quoi qu'il en soit, il est urgent de faire triompher dans les lycées les principes d'une discipline moins mécanique et plus paternelle. M. Morlet résume ses vues de réformes, en demandant que l'internat devienne de plus en plus une école d'éducation, qu'on mette une méthode à la place d'un mécanisme, qu'au principe d'autorité s'ajoute le principe d'affection, qu'on cherche à prévenir plus qu'à réprimer, que l'action morale, en un mot, se substitue le plus possible aux punitions et même aux récompenses. Pédagogue optimiste, M. Morlet est de ceux qui regardent l'action morale comme le remède unique et souverain, comme la panacée, et qui croient, avec Herbert Spencer, que « l'exagération même de cette attente n'est pas sans avantage ». Il

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cite lui-même une anecdote qui montre combien un peu de confiance et un simple encouragement valent mieux parfois, pour réformer la conduite et le travail d'un élève, que la répression et les châtiments : « Un maître avait dans son étude un très mauvais élève, dont le carnet portait régulièrement la note mal. Un soir, en rédigeant ses notes, le maître se trompa de ligne et lui mit la note assez bien, croyant l'attribuer à un de ses camarades. Étonnement de l'élève, qui en fait la remarque au maître. Celui-ci, ne voulant pas confesser son erreur, lui répondit qu'effectivement la note était indulgente, mais qu'il avait cru remarquer chez le petit dissipé une tendance à l'amélioration, et que pour l'encourager il lui avait donné une note meilleure. L'enfant revint à son banc, silencieux, un peu rêveur. Quel travail de réflexion s'opéra dans ce jeune cerveau? Toujours est-il que, le lendemain, il avait encore la note assez bien y méritée cette fois, et qu'il ne tarda pas à s'amender tout à fait. »

Le seul danger à craindre, c'est que notre foi dans l'efficacité de l'action morale nous entraînât à croire qu'elle se suffit à elle-même, qu'elle peut rendre inutiles toute punition et toute récompense. Ce serait, sous une autre forme, l'erreur des politiques qui s'imaginent que la République peut subsister par la seule

force de ses principes, sans recourir à des mesures de défense. Les maîtres répétiteurs se plaignent que le Conseil supérieur leur ait retiré le droit de punir! Nous demandons, comme eux, qu'on le leur rende. Ne soyons pas dupes de cette double illusion, qui serait fatale à la discipline scolaire : d'une part, que les enfants sont de petits anges, qu'une direction purement morale peut maintenir dans le devoir; d'autre part, que les maîtres sont des hommes parfaits, que l'autorité de leur talent ou de leur caractère dispense de recourir aux vieux moyens disciplinaires.

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