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LE NOUVEAU PLAN D'ÉTUDES DES LYCÉES ET LA RÉFORME DE JANVIER

Les plans d'études en France vivent encore moins que les Constitutions. Les programmes établis en 1880 ont duré un peu plus de quatre ans; ceux de 1885, un peu moins de cinq ans, puisqu'un nouvel arrêté, à la date du 28 janvier 1890, vient de les modifier encore. Et à peine le plan d'études nouveau a-t-il paru qu'il est déjà attaqué avec vivacité. On ne lui accorde même pas la faveur d'une toute petite lune de miel de vingt-quatre heures. Il n'est pas encore appliqué, et dès à présent on parle de le changer. Il ne trouve pas grâce même devant de hauts fonctionnaires de l'Université.

Dans le numéro du 1 er février 1890 de la Revue,, de V enseignement secondaire, un recteur, M. Edgar

Zévort, examine en détail toutes les modifications de l'arrêté du 28 janvier et n'y trouve guère que des sujets de critique, ce Était-ce bien la peine, dit-il, de consulter une commission spéciale, la section permanente et enfin le Conseil supérieur de l'instruction publique, pour substituer, en troisième, la tragédie de Cinna à celle d'Horace*!.. . » — « ; Le programme de géographie est fort bien rédigé, mais il est bizarrement distribué.... » — « Pour l'enseignement de l'histoire, la réforme est ajournée une fois de plus. . . . » — Enfin, dans son ensemble, la dernière refonte des programmes a apparaît comme une revanche prise par le latin et par le grec ».

Nous ne nous associerons pas, pour notre part, à cette campagne. Il n'y a que des inconvénients à discréditer, dès la première heure, une réforme nouvelle, qui est un fait accompli. Eût-elle de graves défauts, qu'il conviendrait de les couvrir d'un voile complaisant, afin de ne pas ôter confiance et courage à ceux qui sont chargés de l'appliquer. De grâce, comme le disait l'autre jour M. Francisque Sarcey : « Laissez-nous respirer; laissez se tasser les réformes dernièrement inaugurées : il sera toujours bien temps de changer encore, si les résultats qu'elles donnent ne sont pas satisfaisants ».

Il n'est d'ailleurs pas difficile de défendre contre

les attaques dont elles sont l'objet la plupart des résolutions votées, dans la session de décembre 1889, par le Conseil supérieur. Les changements portent moins sur les programmes eux-mêmes que sur l'emploi du temps, sur la durée des classes et sur leur répartition entre les divers enseignements. On a eu surtout en vue de réduire la aédentarité : le mot est encore plus barbare que celui de ce surmenage », mais enfin il est admis; il est classique de toutes manières.... Les hygiénistes, qui ont inventé le mot et qui détestent la chose, ont obtenu que la durée totale des classes de la semaine fût réduite d'une heure et demie en sixième, en cinquième et en quatrième, de deux heures en troisième, de deux heures et demie en seconde, de quatre heures et demie en philosophie. Faut-il se plaindre de ces réductions? Nous ne le pensons pas. M. Zévort leur reproche cependant de porter non sur le latin, le grec et le français qui, étant considérés comme les enseignements principaux, conservent leurs classes de deux heures, mais sur l'histoire et sur les langues vivantes, sur les sciences aussi, sur les enseignements modernes en un mot. Dans les trois classes de grammaire, en troisième et en seconde, les langues vivantes perdent une demiheure sur leurs deux heures ; dans toutes les classes,

l'enseignement de l'histoire est réduit d'ue demiheure. On a pensé, non sans raison, que les classes d'histoire, qui ne comprennent pas les mêmes formalités que les classes de lettres proprement dites — récitation des leçons, dictée des devoirs, —pouvaient sans inconvénient supporter une petite diminution de temps. Quant aux classes de langues vivantes, nous serions des premiers à regretter qu'on leur eût mesuré l'espace encore plus parcimonieusement que par le passé, si l'on n'y avait apporté un correctif : « Une partie du temps enlevé aux classes par la réduction de leur durée à une heure et demie devra être restituée aux divers enseignements sous forme d'interrogations, de direction pratique du travail, etc. » En d'autres termes, des conférences, des exercices pratiques, dont l'organisation variera avec le nombre et la force des élèves, viendront compléter l'enseignement de la classe. ... M. Zévort affirme qu'il n'y a là qu'un palliatif « illusoire »; il insinue que ces conférences ne seront prises au sérieux, ni par les élèves, ni par les professeurs. . . . Nous en attendons au contraire d'excellents résultats, et nous saluons avec plaisir dans cette mesure un premier effort tenté pour généraliser dans toutes les classes l'usage des interrogations, des colles, comme on dit, qui réussissent si bien en mathématiques spéciales; un pre-

mier essai pour joindre à renseignement collectif de la classe des soins plus particuliers, appropriés à la faiblesse de certains élèves.

Nous nous garderons aussi de nous plaindre des allégements apportés à renseignement scientifique dans la section des lettres. Même réduite d'une demiheure en sixième, en cinquième et en seconde, d'une heure en troisième, d'une heure et demie en rhétorique, de deux heures en philosophie, la durée des classes de sciences nous paraît largement suffisante, dans un enseignement où l'étude des langues doit conserver la primauté. A cette réduction du nombre des heures correspondent d'ailleurs des suppressions d'enseignements : les sciences physiques et naturelles disparaissent, par exemple, du programme de la classe de seconde.

Les programmes littéraires revisés ne présentent que peu de modifications. La proportion entre les heures consacrées au français, au grec, au latin, reste à peu près la même. Il semble pourtant, et cela n'est pas fait pour nous déplaire, qu'il y ait eu, chez les rédacteurs du nouveau plan d'études, une tendance à relever les études latines et grecques. La composition latine est maintenue en rhétorique; le thème grec fait sa rentrée en troisième et en seconde. Le latin gagne une heure en seconde : il est

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vrai qu'il perd une demi-heure en quatrième. L'enseignement du français est encore élargi. Des Morceaux choisis de Rousseau sont inscrits parmi les auteurs de seconde. Les classiques ne sont plus seulement les écrivains du xvn e siècle: les grands écrivains du xvin e et du xix e siècle sont formellement admis aux mêmes honneurs.... La poésie française profite de la disgrâce définitive du vers latin. Les élèves de quatrième doivent être exercés a à retourner et à compléter des vers français ». Il est inutile de parler de tout un chassécroisé d'auteurs; on fait passer d'une classe dans une autre tel ouvrage de Tacite, tel ou tel chant de Y Enéide. Ce sont là des remaniements sans importance qui ne changent pas la physionomie générale de la classe et qui tendent seulement à renouveler, à varier les listes des textes que les élèves auront à expliquer.

Il s'en faut donc de beaucoup que la réforme modeste et prudente de 1890 soit une révolution. Rien n'est changé aux programmes de philosophie, et pourtant!... Rien n'est innové non plus dans les classes préparatoires aux Écoles du gouvernement, tant que les conditions des examens d'admission dans ces Écoles n'auront pas été modifiées et adoucies. Un seul enseignement nouveau est introduit

dans le cadre des études secondaires : celui de l'hygiène. M. Zévort s'étonne que cette étude ait été inscrite au programme de rhétorique : il fallait bien pourtant que l'hygiène suivît le sort des sciences naturelles dont elle n'est qu'une annexe et une application 1 . Pour tout le reste, le plan d'études revisé reste fidèle à l'esprit qui a dicté les réformes de 1880 et de 1885 : et nous espérons que le régime nouveau assurera à notre enseignement secondaire un peu de cette stabilité que a tout le monde réclame », M. Zévort l'avoue, mais qu'il risque de compromettre lui-même par ses critiques un peu inquiètes.

1. Les choses avaient élé ainsi réglées par l'arrêté du 28 janvier, mais les modifications apportées dans le régime du baccalauréat ont eu pour conséquence que les éléments d'histoire naturelle ont été reportés dans la classe de philosophie; et c'est à la classe de philosophie que l'arrêté du 12 août 1890 a rattaché l'enseignement de l'hygiène.

l'association nationale pour la réforme de l'enseignement secondaire

La constitution d'une Association nationale pour la réforme de renseignement secondaire est chose faite. Il y a bien trois ou quatre ans, si je ne me trompe, qu'on travaillait à organiser la société nouvelle. Si l'élaboration a été longue et pénible, le résultat, en ce qui concerne au moins les noms des premiers adhérents, a de quoi satisfaire l'amourpropre et flatter les espérances des promoteurs. La liste des associés est des plus brillantes. Le choix du président, M. Georges Berger, indique à lui seul qu'on rêve de faire grand. M. Berger a réalisé des merveilles à l'Exposition universelle; V Association nationale, sous son patronage, veut faire aussi des merveilles, en révolutionnant notre enseignement secondaire*

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C'est bien, en effet, une pensée de transformation complète qui anime la société dite « de réforme ». Elle ne se contente pas des modifications sages et prudentes que vient de consentir le Conseil supérieur. Le nom de M. Raoul Frary, un des membres de la ligue, est tout un programme : c'est lui, on s'en souvient, qui proposait de substituer la géographie aux langues anciennes comme base de l'enseignement classique. Le nom de M. Lockroy aussi : on n'a pas oublié que, lors de son passage au ministère de l'instruction publique, il profita de l'occasion qui lui était fournie par le discours d'usage au Concours général pour signifier leur congé aux études latines.

Il n'y a donc pas à s'y tromper, c'est une véritable croisade qu'on entreprend contre nos institutions scolaires, et le manifeste qui vient de paraître est un cri de guerre contre le système actuel des études. Nous nous permettrons d'observer tout d'abord que le moment qu'a pris pour se constituer l'Association nationale n'est peut-être pas des plus heureusement choisis. Est-ce précisément au lendemain des réformes nouvellement tentées, alors que l'Université fait effort pour se corriger, pour se perfectionner elle-même, et qu'elle témoigne de sa bonne volonté en admettant toutes les modifi-

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cations compatibles avec le maintien des bonnes études, qu'il convient d'ouvrir une crise nouvelle et de troubler encore le monde scolaire par l'annonce d'une révolution radicale? Ne pourrait-on pas laisser respirer un peu de temps en paix professeurs et élèves? Faut-il que notre enseignement secondaire, à la façon d'un gouvernement chancelant, mal assis et par suite impuissant, soit toujours condamné à vivre une vie précaire, sous la menace d'interpellations perpétuelles et d'une revision imminente?

Ce qui nous étonne surtout, c'est que dans une matière aussi délicate, aussi compliquée que l'organisation des études secondaires, les réformateurs, groupés sous la bannière de M. Berger, aient déjà et à l'avance trouvé la solution définitive de toutes les questions. Avant même de s'être réunis, avant d'avoir délibéré, ils ont leur siège fait. Ce n'est pas à eux qu'on pourra reprocher, comme à certains députés, de manquer de programmes. Ils disent nettement ce qu'ils veulent, ce que veulent du moins quelques-uns d'entre eux. Car, si j'en crois le témoignage d'un des ligueurs, et non des moins qualifiés, qui m'avouait ces jours-ci qu'il avait adhéré de confiance, il se pourrait bien qu'un certain nombre des associés aient signé sans regarder, et que, quand on en viendra à discuter, en réunion générale, les

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