Voir le livre récemment paru chez Delagrave
vignes et bois ; à proximité d'un grand centre industriel, le Creusot, d'un grand centre commercial, Lyon, et non loin de Saint-Étienne et de ses mines, c'est-à-dire dans le milieu le plus favorable à l'instruction des élèves-maîtres. » L'enseignement spécial, à ses débuts, n'avait pas les hautes ambitions qu'il a conçues depuis; il aspirait avant tout, sous un nom mal venu d'ailleurs, à être un enseignement technique, à répandre ces connaissances pratiques que nous sommes maintenant plus disposés à aller chercher, soit dans les écoles primaires supérieures, soit dans les écoles spéciales de l'industrie et du commerce. Mais le progrès des idées a fait que l'enseignement spécial tend de plus en plus à devenir, sous une autre forme et par d'autres moyens, l'équivalent du vieil enseignement classique. Du jour où il a été admis qu'on pouvait demander aux langues vivantes et aux sciences cette même culture générale qui autrefois était considérée comme le privilège exclusif de l'étude des langues anciennes, l'École de Cluny était condamnée en principe. Instituée pour un tout autre objet, elle ne répondait plus aux destinées nouvelles du second degré de l'enseignement secondaire.
Ce qui cependant devait la perdre, plus encore que ce changement survenu dans les idées, plus
que cette contradiction entre sa destination primitive et le but qu'on se propose aujourd'hui, c'est tout simplement qu'elle a le tort d'être installée à Cluny et non à Paris. Un chef-lieu de canton isolé, et qui n'avait pas même de chemin de fer en 1866, n'était pas un séjour propice pour une École normale supérieure. M. Duruy s'en doutait bien ; mais il était pressé d'agir, et des raisons d'économie, les générosités de la ville de Cluny et du département, lui imposèrent un choix malheureux. Gageons que, établie à Paris, défendue par l'éclat qui est propre aux institutions de la capitale et par tous les intérêts qu'elles groupent autour d'elles, l'École de Cluny eût vécu. On l'aurait modifiée, transformée : on ne l'aurait pas supprimée. M. Renan a bien dit qu'il était plus facile de travailler et de vivre en province qu'à Paris. Cela est contestable même pour les individus; mais cela est certainement faux pour les grandes Écoles. Cluny apprendra à ses dépens ce qu'il en coûte d'être une École provinciale!
Les amis de Cluny le savaient bien. Aussi ontils organisé depuis quelque temps une véritable campagne pour le transfert dans la capitale. Les bonnes raisons ne manquent pas : elles viennent trop tard. La suppression est une mesure plus simple et qui correspond mieux aux projets actuels
de réforme. Il sera difficile, d'ailleurs, de répondre aux arguments que fait valoir M. Charles Dupuy. « Les résultats obtenus, dit-il, n'ont pas répondu aux sacrifices de TÉtat. L'école a plutôt végété que vécu. Elle n'a réussi ni à fixer son personnel, ni à créer une tradition, ni à former des maîtres en nombre suffisant pour l'enseignement secondaire spécial. Sur 325 candidats qui depuis 1886 ont obtenu le titre d'agrégé de l'enseignement spécial, l'école de Cluny en a fourni seulement 50, soit 15,38 pour 100. La pauvreté de ces résultats s'explique par la faiblesse des épreuves subies à l'entrée. Un certain nombre de jeunes gens se sont présentés à la fois en 1889 à l'école normale de Cluny et à l'école normale de Saint-Cloud. Ceux qui n'étaient pas reçus à Saint-Cloud ont seuls persisté à se présenter à Cluny. »
La suppression n'ira pas d'ailleurs sans quelques difficultés. Supprimer est facile, mais il faut remplacer. Ira-t-on jusqu'à abolir, comme le demandent déjà des journaux un peu pressés, les agrégations particulières de l'enseignement spécial? Il me paraît difficile d'y consentir. Ce n'est pas au moment où l'on veut faire cette démonstration, que nous croyons possible et très désirable, qui consistera à prouver que les langues vivantes et la langue maternelle
peuvent suffire aux exigences et aux besoins d'un enseignement secondaire moderne, qu'il conviendrait de soumettre les futurs professeurs de cet ordre d'enseignement aux épreuves de l'agrégation des lettres ou de l'agrégation grammaire, par exemple, surchargées et compliquées qu'elles sont par toute sorte d'exercices grecs oii latins. A l'École supprimée survivra donc, croyons-nous, la nécessité d'une préparation spéciale pour des agrégations spéciales; et nous ne voyons d'autre solution à cette difficulté que la création d'une section nouvelle à l'École normale de la nie d'Ulm, en même temps que l'extension des bourses d'enseignement spécial, puisqu'il faut encore les appeler ainsi, qui existent déjà auprès de certaines Facultés.
M. Bischoffsheim, qui n'en est pas à sa première libéralité envers la science, a généreusement mis à la disposition du Ministre de l'instruction publique une somme de 5000 francs, à distribuer en prix aux lauréats d'un concours sur l'organisation des jeux scolaires.
Le concours a été des plus brillants : plus de soixante concurrents, dont quelques-uns de marque, avec autant de livres ou de mémoires, dont le rapporteur, M. Edouard Maneuvrier, nous dit qu'aucun n'est sans valeur. Il en est venu du nord et du midi ; toutes les classes de la société ont fourni leur contingent; et ce n'est pas une des moindres originalités de ce concours sans précédent que la commission ait eu à récompenser à la fois, d'un de ses deux
premiers prix, un ancien ministre de la guerre, M. le général Lewal, et d'un second prix un instituteur rural du Finistère, M. Michel.
L'autre premier prix a été attribué, ex œquo, à M. le docteur Lagrange, pour ses deux ouvrages : la Physiologie des exercices du corps ! et V Hygiène de l'exercice chez les enfants et les jeunes gens. Ces deux livres considérables, qui se complètent l'un l'autre, et qui exposent avec autant de clarté que de science la théorie et la pratique des exercices du corps, nous paraissent destinés à exercer une influence des plus heureuses sur l'avenir de L'éducation physique. Le docteur Lagrange a écrit de main de maître ce qu'on pourrait appeler la philosophie des mouvements. On sait exactement, après l'avoir lu, quels sont les organes, quelles sont les fonctions qu'intéresse telle ou telle catégorie d'exercices; quels sont les mouvements qui déforment les membres et ceux qui n'ont que des effets salutaires sur- le corps et sur l'esprit. Le mécanisme musculaire, les effets physiologiques de la gymnastique, les causes de la courbature, de l'essoufflement, les moyens de préparer l'entraînement et l'accoutumance au travail physique, les conditions nor-
1. 1 volume in-8 de la Bibliothèque internationale; F. Alcan, Paris, 1886.
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maies des exercices vraiment hygiéniques : aucun point n'est omis, toutes les questions sont traitées avec ampleur. Désormais les éducateurs de la jeunesse auront un guide sûr, qui leur épargnera les tâtonnements et les erreurs, et qui leur permettra de substituer à la confusion des règles ordinaires Tordre de méthodes raisonnées et scientifiques.
Tout autre est le caractère du mémoire du général Lewal, sorte de coup de clairon patriotique, vigoureux appel à la régénération et au relèvement de notre race par le développement de la force phy* sique. Tandis qu'on pourra demander au docteur Lagrange des renseignements précis, pour bien régler les exercices corporels et l'éducation musculaire, on trouvera dans VAgonistique de l'ancien Ministre de la guerre comme un foyer d'idées généreuses, très propres à allumer dans les cœurs un goût passionné pour les exercices et les jeux. Le général Lewal est très pénétré de ce sentiment que notre pays souffre d'une sorte de décadence physique et morale : « Le recrutement de l'armée s'amoindrit, la taille diminue, la marche fatigue davantage, le sac paraît plus lourd aux épaules ; les gens de la campagne eux-mêmes ne vont plus à pied, ne portent plus de fardeaux. L'énergie, l'esprit d'aventure, la résolution ont manifestement
baissé. On osait danô les deux derniers siècles : on n'ose plus aujourd'hui. »
Le remède, il faut le chercher dans le rétablissement de l'équilibre entre la culture du corps et celle de l'esprit. Comme le dit un vieux dicton, que le général Lewal a pris pour devise :
Au bel air pur, jeu vif et libre Esprit et corps bien équilibre.
Ce n'est point aux Anglais, comme on pourrait croire, c'est aux Grecs que le général Lewal emprunte les principales inspirations de son projet de renaissance physique. Cet excellent Français connaît sa République de Platon aussi bien et mieux qu'un professeur de philosophie! Et il est plaisant de voir avec quelle dextérité il manie les mots de gymnique, de machétique, de proégélique, de cynégétique; et tout cela pour dresser un plan d'éducation physique des plus modernes. Chose étrange chez un militaire, l'auteur de VAgonistique ne veut pas qu'on encourage l'escrime dans les écoles : l'escrime a le tort, à ses yeux, d'être un exercice automatique. Mais, sauf ce point où il est permis d'être en dissentiment avec lui, les conseils du général Lewal sont excellents et son œuvre témoigne d'autant d'expérience que de patriotisme. Il a fait grand honneur au concours Bischoffsheim, en ne dédaignant pas d'y prendre part.
Ce qui ressort d'ailleurs de ce concours, c'est d'abord que la gymnastique proprement dite, la gymnastique officielle, avec ses exercices systématiques, est notablement en baisse dans l'opinion. A l'imitation de M. Herbert Spencer, nos éducateurs français n'hésitent pas à lui préférer les jeux libres, les exercices naturels et spontanés. « Il n'y a pas de gymnastique, pas d'escrime, pas d'équitation, dit le général Lewal, qui vaille une heure de mouvement au grand air des champs. » Et la conclusion du docteur Lagrange est la même : il raille les tours difficiles, les machines et les engins compliqués, les artifices trop savants que prônent ceux qu'il appelle « les pédants de la gymnastique ».... « Nous sommes tombés sous leur férule, dit-il, et il arrivera sans doute un moment où nous serons aussi étonnés de prendre de l'exercice en marchant que Tétait M. Jourdain de faire de la prose en parlant ! »
Sans doute, il ne faut pas abuser de la gymnastique; il ne s'agit pas de faire de nos enfants des athlètes et des gymnastes ; et je sais tout ce qu'on peut dire en faveur des jeux, où plus de plaisir accompagne plus de liberté. Cependant il est permis de penser que les jeux, désordonnés et irréguliers, ne sauraient remplacer la gymnastique disciplinée et réglée. Est-ce au moment où l'on a obtenu à
grand'peine que la législation imposât cet enseignement dans toutes les écoles, où des manuels officiels en règlent la marche, où Ton commence enfin à l'organiser sérieusement un peu partout, qu'il convient de la discréditer et d'en proclamer les défauts? Ne pourrons-nous jamais aller jusqu'au bout de nos entreprises, et un chimérique amour du mieux serat-il toujours un obstacle pour nous empêcher de réaliser le bien?
Un autre résultat satisfaisant du concours dont nous venons de rendre compte, c'est qu'il montre de quel souci passionné l'éducation physique en général est devenue l'objet dans ce pays. On ne peut plus le nier, et nous nous en réjouissons sincèrement : l'éducation physique est à la mode. M. Philippe Daryl, M. Pierre de Goubertin peuvent se féliciter de l'issue de leurs efforts. C'est maintenant à l'administration de l'instruction publique qu'il appartient de mettre à profit cet heureux mouvement de l'opinion publique. Un crédit de 100000 francs est proposé par le gouvernement au projet du budget de 1891 pour l'établissement des jeux scolaires dans les collèges et les lycées : nous voudrions qu'on fit davantage et qu'on ne laissât pas échapper une occasion qui peut-être ne se retrouvera plus. Il faut savoir profiter des remèdes tant qu'ils guérissent!
Les maîtres répétiteurs ont beaucoup fait parler d'eux cette année : ils ont eu leur semaine de vogue, et tous les journaux à Tenvi ont paraphrasé les beaux vers que Victor Hugo consacra jadis à chanter leurs misères. Le congrès auquel les maîtres parisiens avaient convié leurs collègues de province a été très légitimement interdit par le Ministre de l'instruction publique, qui ne saurait admettre que des fonctionnaires se réunissent dans des espèces de meetings, pour y discuter des questions d'ordre administratif.... Mais il y a toujours, paraît-il, même avec la loi et avec les arrêtés ministériels, des accommodements heureux : l'administration est tolérante, et sous la forme plus correcte d'une réunion générale de ses membres, l'Association des maîtres répé-
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titeurs a pu tenir plusieurs séances et formuler librement ses vœux.
Nous ne reviendrons pas sur la question du congrès. Il ne faudrait pas que le corps des répétiteurs, par des manifestations bruyantes et par des sommations inacceptables, compromît sa juste cause. De grâce, qu'ils n'imitent pas le fâcheux exemple donné parles employés des postes et des télégraphes! Je sais bien qu'ils ont invoqué, pour s'excuser, le précédent des congrès d'instituteurs. D'abord il n'est point prouvé qu'on ait eu raison de s'engager dans une voie un peu périlleuse, en favorisant ou en tolérant les congrès primaires. Mais, de plus, l'assimilation n'est pas exacte. Le dernier congrès des instituteurs, congrès international, a été organisé, à l'occasion de l'Exposition universelle, par les soins du Ministère lui-même. L'avant-dernier s'est réuni avec l'autorisation et sous le patronage de l'administration. C'était, en vérité, en prendre à son aise avec la discipline que vouloir aller de l'avant, comme faisaient les répétiteurs, sans avoir sollicité ou tout au moins sans avoir reçu l'autorisation du Ministre.
Mais, en laissant de côté la forme insolite et irrégulière sous laquelle les répétiteurs entendaient introduire leurs cahiers de doléances, il faut bien reconnaître que pour la plupart leurs réclamations
sont fondées . Quoiqu'on ait déjà beaucoup fait pour améliorer leur situation, quoiqu'ils .aient changé de nom, les maîtres répétiteurs d'aujourd'hui sont parfois aussi malheureux que les maîtres d'études d'autrefois.
Leur premier vœu est excellent : « Les maîtres répétiteurs sont chargés de l'éducation des élèves, sous la direction du proviseur ». La rédaction seule laisse peut-être à désirer; car elle semble exclure les professeurs de l'œuvre éducatrice. Mais l'intention est parfaite : le régime intérieur de nos lycées ne s'améliorera sérieusement que le jour où les maîtres prendront tout à fait au sérieux leur rôle d'éducateurs. Sur ce point, les dernières réformes leur donnent déjà en partie satisfaction. En décidant que les bulletins de notes mensuelles ou trimestrielles ne seraient rédigés qu'après une réunion à laquelle auront pris part tous les maîtres à qui ont affaire les mêmes élèves, en appelant à siéger dans le conseil de discipline deux répétiteurs à côté de cinq professeurs, le Conseil supérieur a manifesté hautement son intention d'associer de plus en plus, dans l'œuvre commune de l'éducation, toutes les forces de chaque maison universitaire.
Il est vrai — et les maîtres répétiteurs s'en plaignent vivement — que le même jour le Conseil
supérieur leur a enlevé dans une certaine mesure le droit de punir, puisqu' <c ils ne punissent plus que par le moyen de notes soumises au surveillant général, au censeur ou au proviseur ». Ce qui revient à dire que le maître répétiteur ne peut plus, comme autrefois, appliquer immédiatement les sanctions de la discipline. Il y a là, croyons-nous, une mesure fâcheuse, qui n'aura d'autre résultat que d'affaiblir, en la désarmant, l'autorité du maître. On ne relèvera pas son prestige moral en établissant entre le professeur et lui une nouvelle inégalité, en lui refusant ce qu'on accorde au professeur : le droit de punir de sa propre autorité.... Sans compter que le maître répétiteur, qui est en contact permanent avec l'élève, qui, sauf les heures de classe, le surveille depuis le lever jusqu'au coucher, a autrement besoin que le professeur de faire sentir son pouvoir et son autorité. Nous ne pouvons donc qu'approuver le deuxième et le troisième vœu de l'Association : « Les maîtres répétiteurs sont maîtres dans leur classe. — Ils ont le droit de punir dans l'étude, comme les professeurs dans la classe, immédiatement après la faute. »
Ce qui n'est pas moins juste, c'est que par tous les moyens possibles on facilite aux répétiteurs l'accès des examens professionnels; c'est qu'on les
mette en situation, quand ils s'en montrent dignes, de suivre les cours des Facultés; c'est qu'on les appelle le plus vite possible, quand ils sont pourvus du diplôme de licencié, dans les chaires du professorat. Nous comprenons l'impatience de tous ces maîtres qui, après avoir laborieusement conquis leur licence, attendent pendant des années leur nomination de professeur dans un collège ou de chargé de cours dans un lycée. Au mois de juillet 1889, il y avait 76 répétiteurs réduits à cette situation d'expectants : 50 pour les sciences et 26 pour les lettres. Le répétitorat ne sera vraiment une carrière, que lorsqu'il conduira sûrement et avec quelque rapidité au professorat.
Ce qu'on ne saurait accorder, par exemple, c'est la suppression des bourses de licence. Je sais tout ce que les maîtres répétiteurs peuvent avoir conçu de rancunes contre une institution nécessaire, qui leur crée des concurrents, mais qui assure des élèves à nos établissements d'enseignement supérieur. Il ne suffirait pas, pour avoir raison de ces réclamations, de faire observer que les normaliens de la rue d'Ulm ne demandent pas la suppression des boursiers d'agrégation. On nous répondrait que les normaliens de la rue d'Ulm n'ont pas autre chose à faire qu'à préparer, dans des conditions
excellentes, leurs examens d'agrégation. Les maîtres répétiteurs, au contraire, écrasés par leurs devoirs professionnels, n'ont que peu de temps et peu* de liberté pour soutenir la concurrence des boursiers de licence. Nous ne nous dissimulons donc pas les inconvénients que présente pour les répétiteurs cette nouvelle forme de la lutte pour la vie. Ils n'ont pas à espérer pourtant qu'on leur sacrifie une institution excellente dont ils sont appelés à bénéficier eux-mêmes, s'ils subissent avec succès le concours des bourses. Tout ce qu'ils peuvent demander utilement, c'est qu'on ne multiplie pas les bourses outre mesure, de façon à encombrer les abords des chaires magistrales et à rendre plus difficile encore pour eux la nomination à un emploi de professeur. Il appartient d'ailleurs à l'administration de corriger le dommage dont se plaignent les répétiteurs, en leur donnant le plus possible, dans l'accession aux chaires des collèges, la préférence sur les jeunes boursiers, lesquels ne joignent pas à leur diplôme l'expérience de la discipline acquise dans les pénibles fonctions du répétitorat.
Sur d'autres points encore, il y aurait à faire droit à de légitimes revendications. Nul doute qu'elles ne soient accueillies avec faveur par là commission spéciale que le Ministre songe, dit-on >
à organiser. Mais c'est précisément parce que ces réclamations sont justes, parce qu'elles ont toutes nos sympathies, que nous engageons les intéressés à ne pas se départir d'une attitude correcte et mesurée. Qu'ils nous permettent de leur dire que leur journal, la Réforme universitaire, n'a pas toujours été rédigé de façon à mériter la bienveillance de l'administration. Il gagnerait à se maintenir dans la région des discussions générales. Les répétiteurs se plaignent des c rapports secrets 1 rédigés contre eux. Ne donnent-ils pas eux-mêmes le mauvais exemple, en abusant des personnalités et des dénonciations anonymes contre les administrateurs des lycées? Ils ont déjà fait preuve de sagesse en débarrassant leur journal du directeur qui les engageait, malgré eux, dans la grande armée des mécontents, à la remorque du boulangisme. Qu'ils fassent un progrès de plus, en renonçant à un système de récriminations injurieuses contre tel censeur, contre tel économe. Leur cause est excellente; qu'ils ne la perdent pas en la confiant à de mauvais avocats et en la défendant par de mauvais moyens.
Sous ce titre : Lycées et collèges déjeunes filles ! , M. Camille Sée publie la cinquième édition, l'édition de l'Exposition, de l'intéressant ouvrage où il a réuni les documents, rapports et discours, relatifs à la loi de 1880 sur l'enseignement secondaire des jeunes filles.
Le livre a fait son chemin : mais ce qui vaut mieux encore, ce qui assurément doit réjouir davantage M. Camille Sée, c'est que l'œuvre elle-même à laquelle il a attaché son nom, l'œuvre du développement de l'instruction des femmes, est en pleine prospérité.
En huit ans, quel progrès! quelle rapide crois-*
l. i vol. Paris, Léopold Cerf, 1889;
sance! On peut dire, sans faire tort à personne, et malgré des efforts louables qui remontaient au ministère de M. Duruy, que l'enseignement secondaire des jeunes filles n'existait pas en France en 1881. C'est en 1881 seulement qu'on a commencé à appliquer la loi ; et aujourd'hui l'enseignement nouveau compte déjà plus de 50 lycées ou collèges, avec une population scolaire de 6634 jeunes filles. Si l'on tient compte en outre des élèves qui continuent à fréquenter les cours secondaires dans les villes qui ne possèdent encore ni lycée ni collège, c'est plus de 10 000 jeunes filles qui sont dès à présent appelées à jouir des bienfaits de l'instruction universitaire.
Dira-t-on que, pour subvenir aux frais d'entretien de cette université féminine, les dépenses, les charges budgétaires sont trop lourdes?
La subvention de l'État, pour le budget de 1889, n'a été que de 1519000 francs. Un million et demi, est-ce trop pour assurer le fonctionnement de plus de 110 établissements, lycées, collèges ou cours secondaires?
Si renseignement secondaire des jeunes filles trouve encore des détracteurs dans notre pays, il peut se consoler, d'abord en constatant les résultats que nous venons de rappeler, ensuite en recueillant
les témoignages de sympathie qui lui viennent de l'étranger. M. Rouvier disait, en 1889, devant la Chambre, que le succès de l'Exposition universelle avait été mieux accueilli par quelques-unes des nations voisines que par certains de nos compatriotes : « C'est qu'il y a, s'écriait-il, en dehors de nos frontières, des esprits moins aveuglés par la passion que ne le sont, hélas ! quelques-uns de nos concitoyens ». Cela est malheureusement vrai en ce qui concerne l'enseignement secondaire des femmes, comme pour nombre d'autres choses. Tandis que quelques Français s'amusent encore à cribler nos lycées de filles de leurs épigrammes et de leurs railleries attardées, les étrangers les imitent et les copient. M. Camille Sée fait école, notamment en Portugal.
Une loi a été votée par la Chambre des députés et par la Chambre des pairs du Portugal, le 8 août 1888, qui établit, pour commencer, trois instituts publics d'enseignement secondaire des jeunes filles. C'est le Ministre de l'intérieur, président du conseil, M. José Luciano de Castro, qui en a pris l'initiative, et le Parlement portugais, où Mgr Freppel sans doute ne compte point d'amis, a voté la loi sans dis? cussion.
Dans les détails de l'organisation de ses instituts
féminins, le gouvernement portugais s'est ouvertement inspiré de la législation française. Les programmes d'études sont à peu près les mêmes que chez nous. L'enseignement est confié soit à des professeurs-femmes, soit à des professeurs-hommes. Le régime général est l'externat; mais un internat peut y être annexé, et les partisans de l'internat sont même plus affirmatifs en Portugal qu'en France, puisqu'ils déclarent que «c ce régime, malgré les défauts qui lui sont inhérents, est encore celui qui convient le mieux aux nécessités de l'enseignement et de l'éducation ».
Le gouvernement portugais a fait étudier avec «oin et de près les établissements français, et il est intéressant de voir comment une jeune Portugaise, Mme Alice Pastana Coalho, envoyée en mission chez nous, apprécie la lutte engagée entre les défenseurs des couvents et de l'ignorance et les amis de l'instruction :
• « Des esprits timorés, dit-elle, prévoyaient le naufrage, pour ainsi parler, de la candeur de la femme française, de ses qualités féminines, de sa foi religieuse : une succession de naufrages également douloureux. Pour ces esprits, la femme, dans la mer agitée de la vie, ne saurait se sauver qu'en se cramponnant à la bouée de l'ignorance. Comme si cette
entrave trop pesante n'était pas beaucoup plus propre à la faire tomber au fond et à la jeter dans la fange! Heureusement, la pratique, cette grande logicienne, a convaincu les incrédules. La mer est restée pour le moins aussi calme qu'elle l'était il y a neuf ans ! »
Souhaitons, sans trop l'espérer, que nos incrédules français se rendent enfin à l'évidence des faits, et que la loi Camille Sée trouve un accueil aussi favorable auprès de nos compatriotes qu'en Portugal et ailleurs. Ce n'est pas trop demander, en tout cas, aux esprits impartiaux, à ceux que n'égare pas la passion politique ou religieuse, que d'attendre de leur bonne foi qu'ils voudront bien reconnaître les résultats obtenus, et qu'ils ne s'associeront pas aux préjugés, aux récriminations des hommes de parti qui, par une étrange aberration, persistent à croire ou tout au moins à dire que la femme sera défigurée et pervertie par les mêmes enseignements qui doivent assurer la dignité et le bonheur de ses fils.