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moins curieux de constater que, dans Tordre tout différent des études classiques et des questions d'enseignement, un même mouvement d'inquiétude, de mécontentement et, par suite, de projets de réforme, circule, par-dessus les frontières, à travers toute l'Europe civilisée.
L'empereur d'Allemagne, avec l'humeur remuante qui le caractérise, convoquerait à Berlin une conférence pédagogique, pour faire suite à la conférence économique, que nous n'en serions pas surpris outre mesure. En tout cas, les journaux allemands annonçaient dernièrement que, circonvenu par son entourage, Guillaume II, qui ne se laisse pas absorber tout entier par les préoccupations militaires ou sociales, aurait donné l'ordre de préparer un plan de remaniement scolaire, qui réduirait dans les gymnases la part des langues mortes et notamment rendrait facultative l'étude du grec.
Dans la campagne engagée contre les langues anciennes, c'est le grec en effet qui paraît particulièrement menacé, et la Bévue de l'enseignement secondaire nous a apporté, dans son numéro du 1 er mai 4890, de bien curieux renseignements sur les débats que la question du grec a soulevés en janvier dernier au Parlement hongrois.
Pas moins de sept séances, plus de vingt discours consacrés à attaquer ou à défendre les études grecques, voilà qui fait honneur à une Assemblée politique et qui prouve quel intérêt la Chambre des députés de Pesth attache à la réorganisation des lycées. La discussion n'a d'ailleurs pas abouti à une conclusion ferme, les partisans du maintien dii grec et les partisans de la suppression s'étant trouvés en nombre à peu près égal. Il n'en est pas moins intéressant de recueillir quelques-unes des opinions émises pour ou contre, au cours d'un débat qui a fait apparaître un instant, dans le Parlement hongrois, deux groupes inconnus jusqu'à présent dans nos Assemblées françaises, le groupe des hellénistes et celui des an ti -hellénistes.
Voici d abord les arguments des novateurs qui sont prêts à sacrifier le grec, et peut-être aussi le latin, par voie d'analogie : — Il faut alléger les études, débarrasser les élèves des gymnases d'un fardeau qui les accable, qui contribue au surmenage. Deux langues classiques, c'est trop. L'esprit grec n'a rien de commun avec l'esprit actuel : c'est perdre son temps que de s'en occuper. Il est faux de dire que les études grecques élèvent le caractère; et la preuve, c'est que les Grecs modernes, qui apprennent le grec ancien, ne sauraient être cités comme
des modèles sous ce rapport. Enfin l'étude des langues classiques dans les lycées est une tradition surannée, un legs du passé; il faut désormais diriger l'enseignement secondaire vers un but pratique et professionnel; les études grecques, comme les autres études d'érudition, doivent être transférées des gymnases dans les Universités.
Mais les hellénistes hongrois ne se tiennent pas pour battus et défendent brillamment leur cause. C'est d'abord un professeur de la Faculté de droit, le député Akos de Beôthy, qui fait cet aveu touchant qu'il ne sait pas le grec et qu'il le regrette, parce qu'il sent que son instruction ne repose pas sur une base solide. Un autre fait remarquer très justement qu'une branche d'étude de plus ou de moins n'est point ce qui cause ou ce qui empêche le surmenage, lequel provient surtout des mauvaises méthodes et notamment du système des professeurs spécialistes, qui veulent tirer chacun la couverture de son côté. Un troisième insiste sur l'impossibilité de séparer des enseignements qu'unissent des liens indissolubles, celui du grec et celui du latin. Mais la plupart font valoir surtout le caractère propre de ce qu'ils appellent l'enseignement moyen, qui a pour but de développer les esprits; et à ce point de vue ils estiment que ce serait folie de sup-
primer l'étude d'une littérature aussi belle, aussi parfaite que la littérature grecque, et dont aucune littérature moderne ne peut offrir l'équivalent. On peut, dit-on, par la seule étude des langues vivantes, obtenir les mêmes résultats que si Ton y joint l'étude du grec : c'est une assertion inexacte. Et l'un des orateurs, après avoir déclaré que, un tel retranchement une fois opéré, il faudrait confesser l'infériorité intellectuelle de la Hongrie, que la Hongrie perdrait son rang parmi les nations civilisées, conclut sous cette forme originale : « C'est très bien de cultiver et d'étudier notre littérature nationale; mais l'ours aussi est un animal puissant qui devient maigre et débile, lorsqu'il ne fait que sucer sa propre patte!... »
Il y a encore des pédagogues en Hongrie, et nous ne voyons guère ce qu'il serait possible d'ajouter à cette argumentation vigoureuse. 11 est à craindre pourtant qu'elle ne triomphe pas, telle est la force, là comme ailleurs, du courant de réaction contre les études classiques. En tout cas le ministre hongrois, le comte de Csàky, paraît avoir son siège fait : il est pour la suppression du grec. Dans sa pensée, cette suppression aurait pour avantage de rendre possible le rétablissement dans les lycées de l'unité d'enseignement, le retour à un type unique,
ou tout au moins la fusion des deux types actuels dans les classes inférieures. Il y a là une tendance que nous ne pouvons que désapprouver.
En France, heureusement, on incline tout au contraire à penser que Ton ne saurait trop étendre, afin de répondre à la diversité des besoins, la multiplicité des types de l'enseignement secondaire. C'est dans la spécialisation des lycées et des collèges qu'est le salut ; et nous ne voyons pas d'autre moyen de faire largement sa place au soleil à l'enseignement secondaire moderne, tout en maintenant aux humanités classiques et particulièrement à la langue grecque la part qui leur revient dans la culture générale, et qu'on ne pourrait leur refuser sans souscrire du même coup à l'abaissement intellectuel de la France.