FAUTES DES CHEFS
grand nombre et sous le feu de ses batteries fort bien armées ; puis, se retirer dans des conditions telles qu'on ne peut y penser sans frémir.
Parmi les charges qu'il est juste de faire peser sur O'Reilly, Fernan Nunez en oublie une des plus graves : l'insuffisance notoire des approvisionnements. Il semblerait véritablement que le général ne se fût . jamais demandé ce qu'il adviendrait de ses troupes une foi débarquées, si elles avaient à soutenir une lutte de quelques semaines avec les Algériens. Vivre sur l'ennemi était aussi impossible en 1 775 qu'en 1 830, de sorte que le corps expéditionnaire eût été affamé avant même de pouvoir s'emparer des forts qui dominaient la place. En tout état de cause, et même en supposant que les premiers engagements eussent tourné à l'avantage des Espagnols, l'expédition se trouvait gravement compromise et, un peu plus tôt ou un peu plus tard, eût abouti à un désastre complet. Rien donc ne saurait diminuer la culpabilité d'O'Reilly en tant qu'organisateur du coup de main ; tout dépose contre son imprévoyance et sa légèreté dont il semble d'ailleurs avoir eu conscience : son mot à Fernan Xunez, avant l'action, l'indique. Sur le terrain montra-t-il au moins de la présence d'esprit et des qualités militaires ? Point. Ses ordres, au début, ne sont pas exécutés : il n'a pas l'air de s'en apercevoir; et, pendant toute la première partie de la journée, il semble comme absent, tellement qu'on n'a pu décider si lui-même ou un autre officier de l'état-major avait ordonné la marche en avant et la retraite. Les adjudants aussi se dérobent ; Fernan Nunez fait
observer qu'il n'y eut parmi eux qu'un tué et deux blessés* et que tous les ordres du général furent portés par des officiers delà troupe. « On se demande (( où étaient Messieurs les adjudants et ce qu'ils ont « fait ». O'Reilly ne reprend un peu le commandement effectif de ses soldats que lorsqu'il se sont retranchés, mais c'est pour ordonner leur renvoi à bord des vaisseaux de l'escadre.
Ainsi le général irlandais, que la fortune avait gâté jusqu'alors et qui tomba de haut, fut, sinon l'unique, tout au moins le principal auteur de cette fâcheuse aventure, et quoi qu'on puisse imputer à la conduite assez louche en plusieurs circonstances de D. Pedro Castejon et aux sentiments de jalousie qu'il devait nourrir contre son collègue de l'armée de terre, il n'est que juste de faire porter sur O'Reilly la part la plus grande dans l'insuccès de l'expédition^.
1. L'un des blessés futD. Joaquin de Oquendo, cet officier que Fernan Nufiez avait rencontré à Paris chez Aranda.
2. Sur l'affaire d'Alger, outre le Journal de Fernan Nunez, les ordres à l'escadre ou à l'armée réunis par lui (Bibl. de l'Université, ms. 1311 et Bibl. Nat., Ms. Esp. 424, fol. 208 et suiv.) puis un chapitre de la Vida de Carlos III (fol. 87 et suiv.), nous avons encore consulté les documents d'origine espagnole publiés dans les tomes VIII et IX de la Revue Africaine d'Alger et le récit sommaire, mais bien fait, de l'expédition de 1775 qui se trouve dans Y Aperçu sur l'Etat d'Alger rédigé au Dépôt de la Guerre, Paris, 1830, 3« édition, p. 50 à 70. On peut consulter aussi le mémoire de D. Léon Galindo y de Vera sur l'histoire des possessions espagnoles en Afrique, paru dans le tome XI des Memorias de la /?. Academia de la Historia (Madrid, 1884), p. 319 à 325.
PAMPHLETS CONTHE o'ilEILLY 223
Dès qu'on apprit h Madrid ravortemcnt de l'entreprise qui iivait donné de si grandes espérances et réveillé, après tant d'années de paix, Fesprit belliqueux de la nation, la colère du peuple et des classes élevées se déchaîna et contre O'Reilly et contre Grimaldi, les deux auteurs responsables, mais inégalement, de l'affront infligé aux armes espagnoles par les pirates barbaresques. L'indignation de la masse se donna d'autant plus librement carrière qu'elle atteignait deux étrangers dont un Italien : le patriotisme froissé trouvait son compte dans cette explosion de haine. Ce fut pis encore lorsque les troupes rapatriées contèrent leurs infortunes, en les exagérant, comme il arrive toujours, et que le grand public, avec la compétence et Tcquité qui lui appartiennent, se mit à discuter le détail des opérations- et à peser la part des lesponsabilités encourues. Les libelles, les chansons, les saynètes tombèrent dru comme grêle sur les deux victimes et, pendant plusieurs mois, ces publications anonymes et diffamatoires, l'équivalent de certaine presse de nos jours, ne s'occupèrent que d'instruire le procès du général et du ministre, traîtres au Roi et à l'Etat, et de les désigner à la vindicte publique \ Par contre, on prônait Aranda et Ceballos, de vrais, de purs Espagnols ceux-lii et qui n'auraient fait qu'une bouchée d'Alger et de tous les Maures de Barbarie.
1. Les pamphlétaires, comme bien l'on pense, ne manquèrent pas d'insister sur un défaut physiiuf cl assez apparent d'O'Reilly qui boitait d'un pied. De là l( s < [)itliètes de pata galana, diablo cojuelo, gênerai de pir r/nchrado, etc.
224 GRANDS d'eSPAGNE
Il faut bien dire qu'O'Reilly s'y prit fort mal pour prévenir les accusations et détourner les injures. Le rapport qu'il fit insérer le 18 juillet dans la Gazette de Madrid contenait une phrase malheureuse sur « l'ardeur excessive et inconsidérée » de la première division, qui, s'étant engagée à fond, avait, suivant lui, compromis le succès de l'opération*. Ce blâme, motivé ou non, mais très vivement discuté, aussitôt après la rentrée des troupes, et naturellement repoussé avec indignation par ceux qu'il visait, donna un nouvel aliment aux nouvellistes qu'inspirèrent sans doute de nombreux officiers mécontents de leur chef. O'Reilly fut pendant quelque temps la personne la plus détestée d'Espagne. Le Roi, qui estimait ses services et qui eut la fermeté très louable de ne pas céder au mouvement populaire, dut cependant le maintenir éloigné de Madrid et, après lui avoir confié une mission sur la côte d'Afrique, le nomma gouverneur de Cadix.
Comment se comporta Fernan Nunez au cours de cette campagne peu glorieuse et qu'advint-il de lui ? Son journal et les pages qu'il a consacrées, dans sa Vie de Charles III, à l'expédition contre Alger permettent de le suivre pas à pas. Embarqué à bord du San José, où se trouvait également le prince Camille de Rohan Rochefort, chevalier de Malte, qui
1. « Por un excesivo inconsiderado ardor llego a empenarse demasiado el primer cuerpo que desembarcd, a pesar de las ordenes y persuasiones de sus comandantes » {Gazeta du 18 juillet 1775).