Madrid, 15 mars
d'ambition, je me trouve satisfait de mon sort à Lisbonne, particulièrement aujourd'hui où je vois renouées avec cette cour les alliances et la bonne harmonie qui conviennent aux deux puissances et que j'ai eu le plaisir de contribuer à rétablir. On a voulu et on voudrait encore m'envoyer à Londres, mais je ne le désire ni ne le désirerai ; je l'ai dit au ministre qui est de mes amis et qui me le prouve en n'insistant pas pour le moment. Telle est la situation de ton ami, qui, content de son sort, vit tranquille et connaît tout le vuide de la cour et des courtisanSy au milieu desquels il pense comme s'il était en sa ville de Fernan Nunez où il s'emploie à fonder des dots annuelles, des écoles publiques gratuites pour plus de cent filles et garçons pauvres, des aumônes quotidiennes pour les pauvres infirmes et malades et une chapelle publique dans sa propre maison en souvenir et commémoration d'une sœur qu'il pleurera toujours. Te voilà maître de mes secrets et de mon cœur ».
Une négociation politique d'une certaine importance à laquelle Fernan Nunez prit une part active couronna très honorablement son ambassade. En 1785, les maisons de Bourbon et de Bragance décidèrent de sceller leur union et leur bonne entente par un double mariage. L'infant Don Gabriel, troisième fils de Charles III, épousa Dona Maria- Ana Victoria, fille aînée des rois de Portugal ; et l'infant Dom Joâo, frère de la princesse portugaise, épousa, de son côté, Dona Garlota Joaquina, fille aînée du prince des Asturies. Ces alliances habilement préparées et conclues par Floridablanca, qui cherchait à assurer l'indépendance de l'Espagne et à secouer définitivement la tutelle des Bourbons de France que le Pacte de famille très caduc liait par
MARr.vGEs l'oirncAis ?G1
dos liens assez lâches à leurs cousins espagnols, ces alliances montèrent un peu la tête aux « Ibéristes » (jûi \ voyaient la réalisation de leur vœu le plus ardent. Fernan Nu fiez lui-même, d'ordinaire calme et plutôt sceptique, se laissa gagner par l'enthousiasme général. Parmi les avantages qui doivent résulter des mariages portugais , il voit celui de « rapprocher de nouveau les deux familles d'Espagne u et de Portugal, qui, puisqu'elles ne se confondent (( pas, doivent demeurer au moins intimement (( alliées et tendre à réunir un jour les deux coûte ronnes sur la tête d'un Bourbon ou d'unBragfanceS). Le conseil n'a point encore été mis à profit et quelque temps se passera sans qu'il le soit.
Comme ambassadeur plénipotentiaire chargé de présider à la célébration des mariages à Lisbonne et d'y représeiitci le Roi, Fernan Nunez se prodigua beaucoup et prodigua non moins son patrimoine déjà passablement ébréché. A la fête qu'il donna au palais du Rocio éclairé par plus de trois mille cinq cents bougies ou torches de cire placées sur des lustres ou de superbes candélabres, on servit une somptueuse collation et un souper de trois cent trente cl un rotivcits où parui'cnl les mets les plus rares. Les invités admirèrent particulièrement (les surtouts de table ornés de sujets historiques ([lie l'ambassadeur avait fait venir de Paris*.
1. Vida de Carlos fil, citi' par Ferrer del Rio, f/istoria de Carlos III, t. IV, p. 21.
2. Supplément de la Gazcla du 13 mai 1785. Voy. aussi liernardino Herrera, Memorias histôricas de los desposorcos
Charles III récompensa ce déploiement de faste et de magnificence en nommant Fernan Nuùez conseiller d'État et, ce qui ne dut pas mécontenter le comte, en lui faisant allouer les émoluments de cette nouvelle charge.
Les mariages conclus, le Roi désira que l'ambassadeur qui y avait tant contribué lui continuât ses services dans un autre poste diplomatique de plus haute catégorie; il offrit à Fernan Nunez l'ambassade de Vienne que le comte crut devoir ne point accepter, sans que nous sachions au juste quels furent les motifs de son refus. Enfin, l'année suivante, au mois de mars 1786, Charles III ne se laissa plus arrêter par les excuses ou les défaites de son fidèle serviteur et le nomma ambassadeur à Londres en remplacement du marquis d'Almodovar ^ Fernan Nunez se disposait à rejoindre son poste, lorsque le rappel ou plutôt la retraite d'Aranda changea encore les desseins du Roi qui décida d'envoyer le comte à Paris recueillir la succession difficile du chef du parti aragonais. Nommé au commencement de l'année 1787, le comte ne prit possession de ses nouvelles fonctions d'ambassadeur près la cour de France qu'au mois d'octobre^.
Voilà donc qu'après une séparation qui leur pesait
de las serenisimas infantas de Espana y de Portugal, etc. Madrid, 1787, 8«.
1. Ohras del conde de Floridahlanca, éd. Ferrer del Rio, p. 291 b.
2. Il eut sa première audience particulière où il présenta ses lettres de créance, le 14 octobre 1787.
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à tous deux, Don Cârlos et Salm vont être de nouveau réunis pour quelques années, jusqu'au jour où latourmente révolutionnaire les séparera encore. Leur correspondance cessant tout naturellement dès l'arrivée de Fernan Nunez à Paris, c'est à l'aide d'autres documents que nous pourrons les suivre l'un et l'autre. Occupons-nous d'abord de savoir ce qui était advenu de Salm depuis son départ définitif d'Espagne, comment il s'établit en France et y continua sa carrière militaire, dans quelle situation vint le surprendre la Révolution et dans quelle mesure il eut à pàtir de ses excès.
Si la duchesse de l'Infantado, avec une sollicitude presque maternelle, avait particulièrement travaillé à la fortune de son frère pendant le séjour de celui-ci en Espagne, ce fut au tour de M'"" de Starhemberg, autre sœur d'Emmanuel, qu'incomba le soin de le pousser à la cour de France. Marie- Françoise-Josephe de Salm Salm, princesse de Starhemberg, plus âgée de onze ans que le prince Emmanuel, était en effet en situation d'aider puissamment le jeune brigadier et surtout de lui ménager l'appui de la reine Marie-Antoinette. Quoique fort disgraciée de la nature, c'est-à-dire « petite, laide et bossue », la princesse charmait par son esprit, sa verve et l'agrément de sa conversation \ Mariée
I. M"'« de Genlis, qui vit la princesse de Starhemberg à Bruxelles, nous la décrit ainsi : « Quoique petite, laide et bossue, elle plaisait même par sa figure remplie d'esprit et d'expression. J<; n'ai vu ;i pcrs(jnue une manière de conter plus
en 1761, à Georges-Adam, comte, puis prince de Starhemberg, qui fut ambassadeur de l'Empire près la cour de France de 1753 à 1766, et qui, en 1770, fut nommé ministre plénipotentiaire aux Pays-Bas, c'est-à-dire chef de l'administration de ces provinces autrichiennes, Marie de Salm n'avait qu'à user de l'influence de son mari, aussi bien vu à Versailles qu'à Vienne, pour faire avancer son frère. Précisément une excellente occasion s'offrait alors d'obtenir un commandement militaire. La guerre allait éclater entre l'Angleterre et la France soutenue par l'Espagne; des corps de troupes prêtes à s'embarquer s'équipaient et s'armaient dans les ports de Bretagne : il leur fallait des officiers de mérite pour les commander. Ce fut dans ces circonstances, au mois de mars 1780, que le prince Emmanuel reçut le brevet de colonel-commandant du régiment d'Anhalt, l'un des régiments allemands au service de France qui devaient faire partie de l'armée expéditionnaire. Marie- Antoinette seule avait décidé ce choix : « J'espère, » écrit-elle à sa mère, « que M"^° de Starhemberg sera « contente de moi ; son frère l'est beaucoup de ce « que je lui ai procuré la place de colonel-comman- « dant du régiment d'Anhalt, destiné à l'embarque- « ment. C'est un excellent sujet et un homme estimé
amusante, plus d'agrément dans la conversation, un esprit plus piquant ; elle a fait de grandes passions qui ont été également constantes et malheureuses » (^Mémoires inédits sur le xviiic siècle et la Révolution française, Paris, 1825, t, II, p. 248).
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(( dans le militaire* n. Au surplus, l'intervention de la Reine en cette affaire nous est confirmée par le mentor que Marie-Thérèse avait place auprès de sa fille : « Il a été question, écrit Mercy-Argenteau, (( de choisir les officiers supérieurs qui seront em- (( ployés pendant la campagne prochaine, soit en « Europe, soit en Amérique, et la protection de la « Reine a beaucoup influé dans ce choix, particu- (( lièrement en faveur du marquis de La Fayette, du a vicomte de Noailles et du prince Emmanuel de « Salin, frère de la princesse de Starhemberg. Ce « dernier, ([ui est passé depuis peu du service « d'Espagne dans celui de la France, vient d'obtenir « un régiment étranger avec lequel il se rendra en « Amérique, faisant partie du secours destiné aux « États confédérés* ».
Sur le point donc de se rendre en Amérique, le prince de Salm crut devoir se munir de lettres d'introduction auprès de grands personnages et de hauts fonctionnaires du Nouveau-Monde ; il fit appel d'abord à son beau-frère, le duc de l'Infantado, qui lui en remit pour le Mexique et Cuba, puis encore à d'autres amis d'Espagne et de France. La lettre de l'ranklin adressée à Washington mérite d'être reproduite :
1. Maiie-Antoiuette à Marie-Thérèse, 16 mars 1780 (Correspondance secrète entre Marie-Thérèse et le Comte de Mercy- Argcnteau, Paris, 1874, t. III, p. 407).
2. Mercy-Argenteau à Marie-Thérèse, 18 mars 1780 (/^/rf., t. III, p. 409).
266 GRANDS d'eSPAGNE
Passy, Mar. 25. 1780.
Dear Sir,
The Bearer of this, M. le Prince Emanuel de Salm, Colonel Commandant of the Régiment d'Anhalt, supposing is possible that the Opérations of the ensuing Campaign may bring him near to your Excellency, has desired of me a Line of Introduction. He bears hère an excellent Gharacter, is highly esteem'd by ail that hâve the Honour of his Acquaintance, and I make no doubt of your receiving great Pleasure in his Conversation. With the highest Esteem & Respect, I am Your Excellency's most obediens & most humble Servant
B. Franklin.
His Excella Gen^ Washington '.
Ces belles recommandations ne furent point remises aux destinataires, par la bonne raison que Salm ne partit pas. Comme nous l'apprend en effet un (( précis historique » de l'ancien régiment d'Anhalt conservé dans les papiers de Salm et rédigé même, à ce qu'il semble, sous ses auspices^, ce régiment, après avoir tenu garnison, en 1780 et 1781, à Quimperlé, Saint-Pol-de-Léon, Landerneau et Guingamp, comme faisant partie de la seconde division de l'armée d'Amérique commandée par le marquis de Rochambeau, fut, lors du licenciement de cette division, employé sur les côtes de Bretagne, puis envoyé à Schlestadt en Alsace où il arriva en novembre 1781. Aucune fraction du régiment d'Anhalt