‹ Études sur l'Espagne (volume 2)Chapitre 151 sur 190 · ÉCRITS DE FERNAN NUNEZ · texte numérisé non relu

ÉCRITS DE FERNAN NUNEZ

pas précisément du penseur et de Técrivain, ce qui serait trop ambitieux parlant d'un simple amateur qui n'eut jamais de telles prétentions, mais au moins des ouvrages où le comte s'est appliqué, soit h raconter et à juger certains événements de son époque, soit à exposer ses idées morales et philosophiques, sa méthode d'éducation, son système dévie. Puis il convient aussi de ne pas passer sous silence ses entreprises philanthropiques et charitables, vraiment dignes d'admiration, quels qu'en aient pu être d'ailleurs les résultats, et qui rendent un si beau témoignage de la générosité et de la sensibilité de son caractère.

L'écrit le plus important que nous ait laissé Fernan Nunez est, comme on a pu s'en rendre compte déjà, sa Vie de Charles III, qu'il intitula successivement : « Notes réservées sur la vie du Roi notre « sire, Charles III », puis : « Abrégé historique de « la vie de Charles III, roi d'Espagne et des Indes », voulant marquer par ces titres qu'il entendait écrire, non pas une véritable histoire de ce souverain, mais simplement donner sur sa personne même des renseignements de première main et tels que pouvait les avoir recueillis un serviteur si dévoué, si mêlé à la vie intime du Roi et qui fut témoin oculaire de plusieurs événements notables de son long règne. 11 ne faut donc demander à Fernan Nunez que ce qu'il a eu l'intention d'écrire, et ne pas chercher dans son ouvrage un exposé complet de la situation politique de l'Espagne au temps du Pacte de famille, ni des vues générales sur le système du gouvernement

ou l'état social du pays, ni, en un mot, une histoire circonstanciée et suivie des faits qui se sont passés sous le règne du plus méritant des Bourbons espagnols. Néanmoins il s'en faut que cette Vie de Charles III soit sans valeur en ce qui concerne l'histoire générale ; à tous moments Don Carlos y touche, il fait même plus qu'effleurer certaines questions politiques ou économiques, il les traite à fond en homme d'Etat et en patriote convaincu. Naturellement les affaires auxquelles il a été mêlé ou dont il a eu la direction sont racontées avec beaucoup de détails dans son livre : ainsi l'expédition contre Alger, les affaires d'Amérique, en particulier les négociations de Beaumarchais à Madrid avec le ministère espagnol, puis les mariages portugais ; tout cela y est amplement déduit et discuté. Ces passages dépassent de beaucoup le cadre où s'est enfermé l'auteur et figureraient très bien dans une histoire générale. Les historiens qui chez nous ou ailleurs s'occupent du xviii* siècle auraient grand tort de n'y point recourir et de néo-lipfer les renseisfnements nombreux et sûrs que fournit ce témoin si qualifié et, dans bien des cas, si exactement informé.

Quoique inédite, la Vie de Charles III par Fernan Nunez n'a pas été sans exciter la vive curiosité de certains Espagnols et particulièrement de l'historien officiel du règne de Charles III, D. Antonio Ferrer del Rio, qui a eu à sa disposition, sinon le manuscrit original, aujourd'hui conservé au British Muséum, au moins une copie de ce manuscrit dont il s'est beaucoup et d'ailleurs très loyalement servi.

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Tout ce que Ferrer del Rio rapporte du caractère et des habitudes de Charles III, des intrigues de la cour, notamment tout w qu'il a consigné dans le chapitre de son livre intitulé : « Le Roi et Thomme », provient du manuscrit de Don Carlos; et de cette façon les lecteurs de V Histoire du règne de Charles III en Espagne, publiée par ordre de la reine Isabelle II en 1856, ont pu apprécier déjà la très haute valeur des mémoires « réservés » du comte. Ces extraits ne suffisent pas toutefois à donner du grand ouvrage de Fernan Nunez une idée exacte et complète. D'abord Ferrer del Rio a dispersé en divers endroits de son gros ouvrage et assaisonné de son style ampoulé et « prud'hommesque », particulier, dit-on, à l'école progressiste, les souvenirs simplement et sobrement écrits de Fernan Nunez ; il en a ainsi, sans le vouloir, diminué l'intérêt et le charme. Puis, comme il va de soi, il n'a pas tout cité et ce qui demeure encore inédit du Compendio ne vaut pas moins que ce qu'il y a pris. Loin de nous la pensée de louer les mémoires de Don Carlos au détriment de l'œuvre considérable de Ferrer del Rio, qui, malgré ses graves défauts de style et ses tendances un peu trop apologétiques, défie en général les attaques passionnées et injustes des catholiques intransigeants qui ne lui pardonnent pas certaines appréciations « éclairées ». Pliit au ciel que nous eussions pour chaque roi d'Espagne une histoire fondée sur un si grand nombre de documents et composée avec le même soin ! Mais ce n'est point rabaisser l'œuvre du très diligent et bien intentionné Ferrer del Rio que de

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souhaiter qu'on nous rende aussi, dans leur forme première, les mémoires authentiques d'un contemporain de Charles III. Rien ne remplace ce qui a été écrit au jour le jour, sous le coup même des événements, par quelqu'un qui y a participé et qui savait voir et comprendre. Aujourd'hui qu'on remplit tant de gros livres, un peu au hasard, de documents d'un intérêt souvent assez mince, n'est-il pas permis de demander que les mémoires de Fernan Nunez trouvent enfin place dans un recueil quelconque de « documents inédits » ?

De moindre dimension, mais, dans son genre, tout aussi intéressant est le Journal où Fernan Nunez a relaté avec un soin minutieux sa campagne d'Afrique, tous les détails de l'expédition contre Alger et en a présenté la critique raisonnée. Ce que nous en avons dit déjà et ce que nous lui avons emprunté a suffi, sans doute, à démontrer le mérite exceptionnel de cette relation ; des extraits plus étendus que nous produirons dans l'appendice l'établiront encore mieux. Dans ce journal, qui commence au 25 mai et nous conduit jusqu'au milieu de juillet 1775, date du retour du corps expéditionnaire, le récit jour par jour est interrompu souvent par ce que l'auteur nomme des « réflexions » où sont repris, résumés et discutés, les faits précédemment énoncés. A la fin du journal, la discussion s'amplifie, comprend une critique générale des opérations de l'armée et de la flotte, et même ne porte pas seulement sur ce qui a été fait, mais sur ce qui serait à faire, si l'Espagne se décidait à tenter, dans d'autres

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conditions, une nouvelle descente sur la côte algérienne. Voici la conclusion de ce récit :

« Tel est mon journal où ont été enregistrés les faits comme j'ai cru les voir et les remarques qui m'ont paru le plus utiles. J'omets quelques détails, par exemple combien de navires et combien de troupes seraient nécessaires pour triompher des difficultés qu'on rencontrerait en débarquant sur un point quelconque, et quelle serait l'étendue de nos pertes. Bref, il y aurait lieu d'écrire un mémoire de ce qui arrivera à la prise d'Alger, où seraient notés jour par jour les progrès et les pertes de l'armée jusqu'à l'occupation définitive de la place. Ce serait l'affaire d'un militaire consommé, ce que je ne suis pas, et encore bien que je me rende compte des moyens de réaliser ce projet, il me manque quelques principes. Dans le présent écrit, je me suis contenté de dire certaines choses ; j'en ai passé sous silence d'autres que chacun peut comprendre ; j'ai omis des puérilités dont se repaît le vulgaire. Qu'on y pense bien et l'on constatera la vérité et la vraisemblance des renseignements sur lesquels repose ma relation ; en même temps, l'on se formera une idée exacte de ce qui s'est passé, chose impossible à qui prête l'oreille aux propos de ceux qui ont pris part à l'expédition, car chacun la raconte de façon à se faire valoir ou à faire honneur à son corps, sans négliger aucun moyen que peut lui suggérer son intelligence ni omettre de rapporter les faits les plus invraisemblables, pourvu qu'ils parlent en faveur de l'intéressé. De tout ce que j'ai dit, et quand bien même l'entreprise eût réussi, il ne peut me revenir aucun honneur. Je n'ai rien fait ni rien pu faire ; je n'ai aucune valeur et ne suis autre chose qu'un patriote qui porte l'uniforme. »

Parmi le fatras considérable de papiers relatifs à l'expédition de 1775 qui encombrent nos biblio-

thèques et dont les trois quarts — qui altèrent ou brouillent les faits — servent seulement à montrer l'état d'esprit de la nation et de l'armée espagnoles à cette époque, le journal de Fernan Nunez occupe une place à part et conserve une véritable valeur. Sa publication ne semble donc pas moins désirable que celle de la Vie de Charles III dont il forme en quelque manière un complément.

Si ces deux ouvrages valent surtout par les notions qu'ils fournissent sur tel ou tel épisode de l'histoire d'Espagne et offrent, en eux-mêmes et abstraction faite de la personnalité de l'auteur, un intérêt essentiellement historique, il est un autre écrit de Don Carlos qui nous attire pour le motif contraire, précisément parce qu'il ne traite que de choses personnelles au comte, qu'il nous représente comme son portrait moral et nous livre la quintessence de ses idées et de ses principes. Cet écrit, qui s'intitulerait le mieux « Conseils d'un père à ses enfants » est la Lettre qu'il rédigea à Lisbonne, en 1786, à l'adresse de ses fils * et qu'il fit imprimer cinq ans plus tard à Paris par Pierre Didot^.

Fernan Nunez, on le voit, n'avait pas oublié V Hombre pî^àctico de son grand-père ; il se propose de le récrire en tenant compte des faits et des idées qui, depuis la fin du xvii° siècle, ont modifié les condi-

1. Fernan Nunez avait en 1786 au moins trois fils : Don Carlos, Don José et Don Francisco.

2. Carta de Don Carlos de los lîios, XXII sefior y VI conde de Fernan- Nunez, à sus hijos, Paris, Pedro Didot, 1791, in-18.

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