‹ Études sur l'Espagne (volume 2)Chapitre 152 sur 190 · LETTRE )) DE DON CARLOS A SES FILS · texte numérisé non relu

LETTRE )) DE DON CARLOS A SES FILS

lions d'existence de l'aristocratie espagnole ; sa Carta produit l'impression d'un Hombre pràctico renouvelé, mis au goût du jour et plus « pratique » encore que le premier. La mode étant alors aux systèmes, il ne faut point s'étonner que Fernan Nuîiez, à son tour, ait cru devoir exposer le sien ; nous devons seulement nous estimer heureux qu'il ait, dans cette lettre, consenti à donner aux observations personnelles une plus grande place qu'aux idées générales, trop souvent plates et insignifiantes quand elles n'émanent pas d'esprits tout à fait supérieurs. Il semble, au demeurant, que l'exemple de l'aïeul commandât en quelque sorte au petit-fils de continuer cette œuvre doctrinaire et que la charge de mettre par écrit des règles de conduite et de bonne vie se transmît dans cette famille comme un majorât. Don Carlos luimême conte qu'il fut de bonne heure obsédé par la lecture de V Hombre pràctico. Ce livre ne le quittait pas et le persuada tellement de la nécessité de l'éducation qu'un jour, étant encore au collège, âgé de douze ans, il se mit bravement à écrire toute une dissertation sur cette matière. Le devoir de l'écolier devait être repris et développé plus tard.

En 178G, Don Carlos avait quarante-quatre ans: derrière lui, une carrière militaire assez remplie et des voyages; de plus, il occupait depuis dix années environ un poste diplomatique important qui l'avait initié au maniement des grandes affaires et à la connaissance des hommes. Il pouvait donc, sans trop de présomption, se croire permis de résumer ce que lui avait enseigné jusqu'alors sa propre expérience et

d'en extraire quelques préceptes et conseils à l'usage de ses fils. C'est à eux qu'il s'adresse, c'est pour eux uniquement qu'il écrit, et le fait qu'il a jugé convenable d'imprimer cet opuscule ne doit pas tromper sur les visées modestes de son auteur et le but peu ambitieux qu'il poursuit. « Mon idée n'était pas « d'imprimer ce mémoire, l'ayant composé seulement <( pour laisser à mes enfants un témoignage de mon « affection, et c'est pourquoi j'en ai joint l'original, « sous le titre de Lettre posthume, à mon testament. (( Mais voyant que ma famille s'augmente si rapidece ment que les diverses copies qu'on tirerait de « l'original pourraient en altérer le texte, et me trou- « vant dans le cas aujourd'hui d'éviter un tel incon- <( vénient, grâce à une impression correcte, j'ai « décidé d'user de ce moyen, afin que mon mémoire (( parvienne à mes enfants et aux leurs, sans qu'on (( y change rien. » L'avertissement est sincère, et en admettant même que l'amour-propre d'auteur ait été pour quelque chose dans la détermination prise par Fernan Nunez, il faudrait reconnaître en tout cas qu'il ne sut pas soigner jusqu'au bout sa réputation, car le petit livre, tiré à peu d'exemplaires, ne fut pas donné au public ; il est devenu fort rare.

Adressée à ses fils, la Lettre de Don Carlos, qu'il définit lui-même « un abrégé de leurs obligations « chrétiennes et civiles », traitera d'abord de l'éducation qu'il convient de donner à de jeunes hommes de leur condition, c'est-à-dire « appelés à remplir « dignement un jour les premiers emplois de la « nation ».

GYMNASTIQUE ET LQUITATION 3 I T)

Fortifier son corps et exercer ses membres est le devoir qui s'impose en premier lieu au gentilhomme, et c'est en outre une diversion salutaire aux études ou à d'autres préoccupations. « Il est (( juste de donner à l'ardeur juvénile un débouché (( honnête ; les exercices violents de la chasse et du « manège conserveront votre jeunesse. » Fernan Nunez, au reste, ne parle que très en courant des exercices physiques, pour lesquels il n'avait peutêtre, comme ses contemporains, que peu de penchant. Il n'insiste même pas sur l'équitation, cet art si extraordinairement négligé en Espagne qu'un auteur compétent de l'époque pouvait dire « qu'on « trouverait à peine cinq ou six seigneurs de la « Grandesse qui eussent une demi-douzaine de « chevaux à leur usage {grâce au noble exemple de (( notre prince des Asturies qui favorise cette an- « cienne dextérité des Espagnols pour améliorer et (c conserver les races) xît que, parmi les autres titrés « et gentilhommes, bien rares sont ceux qui possè- « dent un cheval pour leur service ^ » Et cependant Don Carlos avait pu juger par lui-même de l'état florissant de l'équitation dans les pays étrangers et loconnaître la grande supériorité de leur cavalerie sur celle d'Espagne. N'est-il pas étrange qu'ayant à traiter d'exercices corporels, il n'ait pas noté cette lacune de l'éducation de la noblesse et ne l'ait pas sitrnalée à l'attention de ses fils ?

1. Pedro Pablo Pomar, Memoria en que se traia de los cahallos de Espana, Madrid, 1789, p. 46.

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D'études, il n'en faut pas trop. « Il ne s'agit pas de « faire de vous des érudits hargneux qui rendent ({ insupportables l'érudition et la vertu. » Puis, on évitera les collèges. Fernan Nunez ne se montre pas partisan de l'éducation publique ni de l'internat ; peut-être parce qu'il avait lui-même passé dans un collège les plus belles années de sa jeunesse et en avait gardé un fâcheux souvenir. « Les collèges pour « la jeunesse sont comme les hôpitaux pour les « pauvres malades : excellents pour ceux qui n'ont (( pas d'autres ressources. Mais le père qui peut « élever ses enfants à la maison, sous ses yeux, « réussira beaucoup mieux.... Cela, sans parler de « quelques vices très communs dans les collèges « dont on a à déplorer les conséquences toute la <( vie et qui sont plus faciles à éviter dans l'éduca- (( tion domestique. » Ces réflexions lui en suggèrent d'autres sur un sujet non moins délicat. Don Carlos se souvient de certain « voyage » qu'il a fait, à ses dépens, étant jeune et fort dissipé ; il voudrait épargner à ses fils Tennui et le danger de le refaire dans les mêmes conditions. « Si vous vous abandonnez (( de bonne heure à l'oisiveté et au plaisir, sans « cultiver et augmenter les notions que vous aurez

« acquises, vous oublierez tout même votre

(( santé, qui, une fois altérée et compromise dans (( l'adolescence, ne se recouvre plus ou se recouvre « difficilement. Et si, par malheur, vous deviez être (( menacés de la perdre, ne vous abandonnez pas ; « ayez recours à un remède radical, non apparent : « c'est le seul moyen de conjurer un grand mal pour

LES FEMMES ET LE JEl lU 7

« plus tard. » II faut tout prévoir : une passion ou un caprice peut aveugler le jeune homme; et les occasions sont nombreuses pour un senorito de la Grandesse d'avoir au moins bien des amourettes de passage. Si cela doit être — et cela sera, n'en doutons point, — ce alors, n'oubliez pas les principes de « Thonneur avec lesquels vous êtes nés ; n'aban- « donnez jamais l'innocence, si vous avez eu le (( malheur d'en abuser, sans la mettre auparavant à <( l'abri des injures dont vous pourriez par votre (( conduite être rendus responsables. » L'autre grand péril, bien entendu, est le jeu. Fernan Nuîiez se croit d'autant plus autorisé à prémunir ses fils contre ce dangereux vice, que lui-même s'en était vite et complètement guéri. Jouant un jour avec des jetons, il s'était mépris sur la valeur que leur attribuait le banquier et avait perdu une fort grosse somme. Donc apprenez à tenir les cartes, cela peut rendre des services dans le monde, mais ne risquez que ce que vous avez dans votre poche et surtout ne jouez jamais avec des jetons !

Un tel système d'éducation, quelque bien conduit qu'il soit, ne protège pas le jeune gentilhomme contre tous les vices et ne lui inculque pas toutes les vertus. Cette discipline essentiellement domestique, qui isole l'élève à la maison au milieu de serviteurs dont il est adulé et l'éloigné des jeunes gens de son âge, tend à nourrir son orgueil et à lui laisser croire qu'il est supérieur à tout ce qui l'environne ; en un mot, l'expose à trancher du personnage. Les collèges, Fernan Nuîîez le reconnaît, corrigent volontiers ces

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tendances en mettant en contact les petites vanités des élèves et en les émoussant par le frottement ; mais il se persuade que, « même à la maison, le père « peut obtenir un résultat semblable en combattant, « dès qu'elles paraissent, ces idées de vanité et ces « besoins d'adulation, et en faisant comprendre à (( ses enfants qu'ils sont des hommes au même titre « que leurs domestiques. J'espère, ajoute-t-il, que (( vous n'avez pas oublié les occasions où je vous ai (( contraints de leur baiser les pieds pour i^ous faire (( pardonner ços hauteurs. » Beau mouvement d'humilité, certes, où la charité chrétienne aussi bien que la philosophie trouvaient son compte. Fernan Nunez pratiquait donc ces vertus que tant d'autres se contentaient d'étaler dans leurs livres ; cela n'est pas commun et méritait d'être signalé.

A propos du mariage, Don Carlos parle d'abondance. C'est un sujet qu'il goûte, qu'il a approfondi et dont il connaît les détours. Le comte, on l'a vu, avait fait un mariage de convenance et épousé une femme d'éducation assez peu soignée et d'intelligence moyenne ; mais, ce mariage, il ne l'avait contracté ni par intérêt — rien du moins ne le prouve — ni à la légère. Il pesa mûrement le pour et le contre, analysa avec soin les défauts de sa fiancée et ne se décida qu'à bon escient et après avoir constaté qu'en somme les qualités solides l'emportaient sur le reste et lui assuraient la part de bonheur conjugal à laquelle il pensait pouvoir aspirer. Et il ne paraît pas qu'il eût jamais à se repentir d'avoir arrêté son choix sur la femme qui devint sa

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compagne, à ce qu'il semble très affectueuse et mère dévouée de ses enfants. Sans donc prétendre qu'il ait déniché un oiseau rare et précisément donné dans le blanc, il trouve que son mariage est de ceux qu'un homme de sa condition doit faire et il le propose à ses fils comme un exemple à suivre. On dira qu'il y était bien un peu forcé et qu'il eût été très désobligeant pour la comtesse de Fernan Nunez de ne point être présentée dans cet écrit, par son mari, comme le modèle des épouses. Assurément ; mais il est bien des manières de dire les choses, et si Don Carlos n'avait pas été intimement persuadé qu'une union telle que la sienne offrait de grands avantages, il n'en aurait pas avec tant d'insistance recommandé une semblable h ses fils ; il eût passé plus vite sur ce point délicat et laissé indécises plusieurs questions qu'il résout en faveur du système auquel il avait accordé la préférence.

Comment se marieront les fils d'un grand d'Espagne ; ou plutôt, comment se mariera surtout l'aîné, les cadets, ainsi que Fernan Nunez va nous l'expliquer, étant presque toujours exclus du mariage ? D'abord, il faut vouloir. Un homme d'âge moyen, habitué à une agréable indépendance, a besoin de faire effort sur soi-même et de triompher de bien des objections pour se décider. Néanmoins, tôt ou tard, il importe de prendre son parti, « afin « que le monde, ou tout au moins que notre nom ne « périsse pas ». Donc le senorito se mariera. Pourquoi lui seulement ? C'est un déplorable usage et qui se répand de plus en plus, de réserver à l'aîné le soin

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de perpétuer la race. « Les aînés sont habituellece ment, dans les maisons de la Grandesse, les seuls « qu'on destine au mariage ; les autres fils sont « considérés comme hors de cause, parce que, par (( une vanité mal entendue, l'on trouve mauvais « qu'ils épousent d'autre femme qu'une héritière de « la Grandesse. Et voilà comment il arrive que les (( grandes familles d'Espagne qui ont manqué d'hé- « ritiers se sont réunies au préjudice considérable

« de l'Etat Voilà ce qui a fait diminuer le nombre

« de la première et plus antique noblesse, aujour- « d'hui réduite aux aînés, qui, à cause de la né- « cessité moindre qu'ils éprouvent d'acquérir de la « gloire et, au contraire, à cause des facilités plus « grandes qu'ils ont de se livrer à l'oisiveté et au « luxe, ont perdu en valeur, en aptitudes et en ré- « putation ; en sorte qu'ils sont exposés à ne posséder « plus que le nom de ce qu'ils ne savent pas être. )) Il faut réagir contre cette coutume. Fernan Nunez désire que ses fils cadets- se marient tout comme l'aîné, choisissent dans la noblesse titrée, ancienne et riche du royaume, une compagne assortie, qui sans doute leur sera plus facilement accordée qu'à d'autres prétendants moins bien nés, à la condition toutefois qu'ils n'aient pas l'air de faire un trop grand honneur aux parents de la jeune fille en recherchant leur alliance. Puis, une fois mariés, ils pourront, par de bons et loyaux services, procurer une Grandesse à la maison à laquelle ils sont alliés, et tout sera pour le mieux.

Mariez-vous entre trente et trente-cinq ans et

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