TENDANCES GÉNÉREUSES
d'un Pombal. Il serait donc tout aussi puéril de reprocher à Charles III d'avoir énervé et affaibli la haute noblesse espagnole, en ne l'invitant pas à participer activement au gouvernement, que de reprocher à l'Espagne même de n'avoir pas enfanté au xviii° siècle, comme à d'autres époques de son histoire, de grands génies politiques.
Dans d'autres sphères, comment la Grandesse a-t-elle tenu son rôle et conservé ses traditions ? Si le militaire et les exercices chevaleresques sont négligés par elle, cela tient avant tout aux circonstances, aux nouvelles conditions de la guerre qui exigent moins de bravoure personnelle, à la politique pacifique et prudente de Ferdinand VI et de Charles III, dont on ne saurait d'ailleurs nier les bienfaits, et enfin, comme il a été dit, à l'absence d'esprit militaire chez les souverains qui se sont succédé sur le trône. Au moins cette décadence regrettable des aptitudes guerrières d'une noblesse jadis encore si belliqueuse est-elle, à certains égards, compensée par une culture supérieure, des mœurs souvent moins relâchées et de généreux efforts tout à fait inconnus au siècle précédent. Il est facile de railler après coup les essais de colonisation, ios fabriques, les écoles et les sociétés d'amis du pays de ces aristocrates idéologues, leur gouvernement paternel et leur sensibilité. Certes, nous nous y prenons bien plus adroitement et nul n'ignore qu'aujourd'hui tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Mais quand ils se seraient trompés, en principe, quand leurs tentatives auraient été le plus
souvent vaines et quand ils n'auraient soulagé des misères qu'en en créant d'autres, de tels desseins, si on les considère d'un peu haut, ne témoignent-ils pas de plus d'intelligence et de valeur morale que le genre de vie et les occupations habituelles de leurs prédécesseurs du xvii° siècle ou de leurs descendants actuels ?
Quoi qu'on dise, la Grandesse de la fin du XVIII® siècle, individuellement, mérite quelque estime, et, parmi ses membres, plusieurs ont mieux servi leur pays que beaucoup de gros bourgeois ou de très prétentieux philanthropes de nos jours. Peut-être les côrtes de Cadix, en supprimant si légèrement le régime seigneurial et quelques droits féodaux dont les abus, même la fameuse luitosa de Galice, étaient en somme peu de chose et pouvaient être facilement réformés, ont-elles commis une faute politique grave. Qui sait si, en détruisant quelques privilèges, elles n'ont pas éteint du même coup, dans une partie de la nation, le désir de se vouer, par point d'honneur et esprit de corps, au bien public et à l'accroissement des forces de la patrie ? Nous ne tranchons pas cette question délicate ; nous la livrons aux méditations des esprits indépendants et plus amplement informés.