ARANDA PRESIDENT DE CASTILLE
et son liabileté, sut réprimer en peu de jours la révolte, comment il sut se rendre sympathique aux Madrilènes, qui s'empressèrent de baiser la main qui les châtiait, et comment il rétablit sur ses anciens fondements le pouvoir royal, que de bons juges avaient pu croire un instant sérieusement compromis. Les années pendant lesquelles Aranda exerça les liant (S tniietions de président de Castille marquent lapogée de sa fortune politique. Jamais il ne réussit luieux à appliquer ses rares aptitudes d'homme de commandement, d'administrateur énergique et réformateur, jamais aussi il ne réussit à conquérir à ce point la faveur populaire. Il était l'homme du moment et l'emploi lui convenait. Ne pouvant être roi d'Espagne, puisque la place était prise et par quel- ([u'un qui n'eût pas consenti à partager, Aranda au moins occupait, dans l'Etat, le poste qui de tout temps a passé en Espagne pour le plus voisin de la niîijesté royale. Et de fait, il s'acquitta avec la plus grande dextérité de ses difliciles fonctions. Tout en se montrant sévère, inflexible même, lorsqu'il s'agit de faire rentrer dans l'ordre une populace déchaînée et afïblée, il gagna la masse par ses manières fran- ( hes et ouvertes, sa bienveillance envers les humbles et la facilité de son abord. Il donnait audience, nous apprend Fernan Nunez, jusqu'à six fois par jour et souvent plus, et il recevait tout le monde, même les plus misérables, qu'il laissait s'expliquer librement
11 avril 1766. Il lui fut enjoint de partir pour Madrid le jour suivant [Gazcta du 29 avril 1766).
sans jamais les interrompre : « Ces heures d'audience « étaient, disait-il, les meilleures de sa journée \ » Quand l'effervescence des premiers moments fut calmée, il se porta garant auprès du roi des sentiments des Madrilènes et obtint de Charles III, retiré à Aranjuez où il boudait son peuple, qu'il consentît à oublier le passé et à rentrer dans sa capitale. Ce retour fut salué par des transports de joie et le mérite de l'avoir déterminé fut entièrement rapporté à Aranda, ce qui, comme on peut croire, augmenta encore sa popularité.
Tout cela, il est vrai, ne dépassait pas l'horizon national. Aux yeux des étrangers, Aranda ne devint célèbre que l'année suivante, quand on sut en Europe la part considérable qu'il avait prise dans la grande affaire de l'expulsion des Jésuites. Pour Voltaire, nos philosophes et encyclopédistes, Aranda est dès lors l'homme qui a écrasé l'infâme, rogné les ongles du monstre, — l'Inquisition, s'entend, à laquelle d'ailleurs il ne toucha jamais, — enfin, le type parfait du ministre éclairé et libérateur de sa patrie plongée dans les ténèbres de la superstition et de l'erreur. Il complète la trinité avec Pombal et Choiseul. Aujourd'hui que de telles passions ne nous agitent plus guère, ce genre d'exploit produit moins d'effet et l'expulsion de quelques milliers de religieux, en général paisibles et instruits et dont la participation au motin de 1766 reste problématique, pour ne pas dire invraisemblable, cette expulsion ne
1 Carta de Fernan Nunez ci sus hijos, Paris, 1791, p. 51.
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semble pas une victoire digne d'un capitaine général des armées du Roi Catholique : on voudrait qu'il en eût remporté de plus glorieuses. Néanmoins, cette mesure xiolcnte, qui niiviiit pas niénic le mérite de l'originalité, le sacra dans l'opinion publique des pays civilisés de l'Europe et, par contre-coup, rehaussa d'autant son importance dans son propre pays. Elle l;i ^landissait même trop, au gré du roi Charles qui supportait impatiemment les allures hautaines et les vivacité de ce subordonné. Un petit dudogue qu'on cite souvent, entre le souverain et le ministre, donne le ton exact de leurs relations (|uotidiennes. « Aranda, lui dit un jour le Roi, tu es (( plus têtu qu'une mule aragonaise. — Que Votre « Majesté me pardonne, je connais quelqu'un de (( plus têtu encore. — Et qui donc ? — La Majesté a sacrée du seigneur Don Carlos III, roi d'Espagne (( et des Indes*. » A la vérité, Charles III se trouvait vis-à-vis (lu ])résident de Castille dans une situation assez délicate et gênée; il lui devait de l'avoir sauvé (rmie li'volte (|ui aurait pu prendre de grandes proportions et aussi d'avoir rapidement terminé l'aft'aire épineuse des Jésuites. De tels services comptent. Mais Aranda dépassa si souvent la mesure, se permit des iiitenijx-ianees de langage si blessantes que le lîoi ne piil s ( inpêcher de lui manifester, ii plusieurs ripi ises, sou tiès vif déplaisir. A la fin de 1770 déjà, la situation était des plus tendues entre Aranda, d'une part, le Roi et le mi-