LE TRIOMPHE DES DAMES
ventaire d'un autre hidalgo, Tinventaire, dressé par Cervantes, du mobilier de Don Quichotte ?
S'il a paru à propos d'insister sur le libelle de Gaguin, c'est qu'il est, on le répète, lé premier du genre et qu'il contient quelques traits bien vivants, presque modernes. Les doléances du général des Mathurins font pressentir et expliquent les Impressions de voijage d'Alexandre Dumas et ses continuelles jérémiades sur la cuisine espagnole.
Pour en finir avec le xv® siècle, notons qu'un mouvement de curiosité se manifeste en France pour certaines œuvres littéraires espagnoles qui répondaient le mieux au goût du jour. C'est ainsi qu'en 1460 un Portugais de la cour de Bourgogne translate, de langage espagnol, un livre de courtoisie, le Triom'phe des dames, du poète galicien, Jean Rodriguez de la Câmara. « Et où pouvons-nous mieux em- (c ployer un tel livre, qui parle de l'excellence, « vertu et noblesse des dames, qu'au royaume (( français, où l'on en trouve tant d'excellentes, « vertueuses et nobles «, dit gentiment le traducteur*. Ce livre prenait position dans le
1. Obras de Juan lîodriguez de la Ca'maia, publ. pour la Société des bibliophiles espagnols par D. Antonio Paz y Mélia, Madrid, 1884, p. 324.
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grand débat ouvert depuis le commencement du moyen âge sur les mérites respectifs de la femme et de l'homme ^ Plusieurs écrivains célèbres, Boccace, par exemple, avaient cruellement vilipendé la femme, et leur opinion, défendue par d'autres, avait si fort prévalu qu'il devenait urgent de la combattre. Juan Rodriguez s'en chargea et, en bonne forme, par arguments déduits scolastiquement, composa son plaidoyer, dont le titre même indique la conclusion. Parmi ces arguments, sans compter ceux qu'on doit taire ici et que le curieux ira chercher dans le texte, il en est de bien naïfs et de fort ingénieux. Voulez-vous savoir pourquoi la femme est supérieure à l'homme ? On va vous le dire. C'est que l'homme a été fait du limon de la terre, le plus vil des éléments; la femme, de la côte de l'homme, ce qui est incontestablement plus noble ^. Et conçoit-on rien de plus subtil que cette autre réponse ? « C'est la faute de l'homme et non « pas de la femme si le genre humain a été
1. M. P. Meyer a cité, dans la Romania, t. VI, p. 499, et t. XV, p. 315, les pièces latines et françaises de ce long procès.
2. L'argument, très vieux, fut repris au xvi^ siècle encore par Juan de Espinosa, Dialogo en laude de las mugeres, éd. du Refranevo gênerai espahol de Sbarbi, Madrid, 1875, t. II, p. 128.
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« perdu et condamné, car Dieu n'a pas repris « là femme pour avoir goûté la pomme, mais (( pour l'avoir offerte à l'homme, à qui il avait « défendu d'y toucher ; si donc Thomme a (( péché, lui seul est responsable de notre « chute; il n'avait qu'à se bien tenir* ». Le courtois traité de Rodriguez de la Câmara eut en France un succès assez vif et durable ; il fut imprimé vers 1530 par un libraire parisien.
Dans un autre genre, nous pouvons signaler encore une traduction de l'espagnol. Il s'agit cette fois d'un traité d'armes et de blason de Diego Valera ", chevalier castillan qui avait beaucoup couru le monde en quête d'aventures et, notamment, jouté avec succès à un pas d'armes tenu près de Dijon par Pierre de Bauffremont, seigneur de Charni, le même Bauffremont qui combattit aussi avec Juan de Merlo, chevalier portugais venu en France peu auparavant « pour acquérir honneur^ ».
1. Voyez, dans la Romania, t. XV, p. 319, le développement qu'un vieux poète anglo-normand donne à cette même idée.
2. « Petit traittié de noblesse, composé par Jaques de Valere, en langue d'Espaigne, et nagaires translaté en François par maistre Hugues de Salve, prevost de Fumes » (ms. de la Bibl. nat., franc. 1280, f. 13).
3. Comte do Puymaigre, La cour littéraire de D. Juan II, roi de Castille, Paris, 1873, p. 141 et 198.
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On s'étonne qu'un livre de cette nature ait paru digne d'être tourné en français, car tout ce qui touchait à l'art dé chevalerie, aux tournois, au blason, etc., venait alors de France ; les Espagnols ne faisaient que nous copier, comme il est facile de s'en convaincre en lisant n'importe quelle chronique, n'importe quel livre héraldique du xv*" siècle. Peut-être, cependant, l'usage d'Espagne différait-il assez, sur quelques points, de la mode française pour que de fins connaisseurs, comme il s'en trouvait tant aux cours de France et de Bourgogne, fussent curieux de s'en instruire auprès d'un Espagnol docteur en science chevaleresque ^
Nous touchons à la grande époque espagnole. Avec la fin du xv*' siècle cesse le morcellement politique de la Péninsule, qui, pendant le moyen âge, avait causé sa faiblesse relative. Un mariage unit pour toujours ses deux principaux états, la Castille et l'Aragon. Puis surviennent tout à coup des événements extraordinaires, inespérés: prise de Grenade
1 . Il arrive aussi que des Français prêtent l'oreille à la poésie populaire espagnole. Une romance historique, très probablement recueillie par un Français en Espagne à la fin du xv® siècle, a été publiée par M. G. Paris dans la Bomania, t. I, p. 373.
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ou la ruine irrémédiable du Maure ; découverte de TAmérique, c'est-à-dire tout un monde merveilleux gagné sur l'inconnu. Voilà de quoi rehausser singulièrement le prestige des Espagnols, isolés jusqu'alors, relégués dans leur domaine propre ou ses annexes d'Italie, et qui maintenant vont jouer un rôle prépondérant dans la grande république chrétienne.
De Pavie au traité de Vervins l'Espagne tient le premier rang ; elle commande en Europe, parce qu'elle a la force militaire, l'unité politique, la centralisation du gouvernement. Désormais le nom d'Espagne désigne une nation, non plus seulement un pays divisé en quatre ou cinq états. Et cette nation a une langue suffisamment formée et digne de lui servir d'organe, car l'unité s'est faite en cela comme en d'autres choses : les parlers des états orientaux se sont effacés devant l'idiome du centre. Il ne manque plus aux Espagnols qu'une littérature nationale qui soit à la hauteur de leur renommée politique et militaire. Eux-mêmes le sentent et s'efforcent de remédier à cette infériorité :
« Avouons, dit un des leurs, avouons que nous avons été jusqu'à ce jour bien pauvres en livres de
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toute sorte dans notre langue... car toute notre richesse consistait presque en livres de la secte d'Amadis et de ses descendants ; tandis qu'en arabe, en allemand et en beaucoup d'autres langues étrangères qui ne valent pas la nôtre, on trouve cent mille livres de toutes les matières. Et si cette pauvreté était grande jadis, on la remarquait moins, parce qu'alors tout se passait entre quatre murs, et les Espagnols, jusqu'à la guerre de Naples, n'étaient pas encore sortis de chez eux et ne s'étaient point fait connaître au dehors. Mais maintenant que l'Espagne règne et se montre en tant de parties du monde, non seulement de celui qui était autrefois connu, mais même de celui qui est plus loin, aux Indes ; maintenant qu'en tant de lieux on parle et enseigne la langue espagnole, comme dans les temps passés la latine, il faut la cultiver et la perfectionner par tous les moyens possibles, ainsi qu'on le fait depuis quelques années et ainsi que le firent les Romains, aussitôt qu'ils entrèrent en contact avec la Grèce et autres nations étrangères, hors de Tltalie*. »
Le conseil fut écouté et suivi. Avant le milieu du xvi° siècle, les Espagnols avaient déversé sur les pays voisins, et particulièrement sur la France, non seulement ces romans de chevalerie dont, au moyen âge, nous leur
1. Cristobal de Castillejo, dédicace du poème El autor y su pluma, différente de celle que donnent les éditions (ms. de Vienne, cité par F. Wolf, Sitzungsberichte der K. Akademie der IVissensckaften, philosophisck- historische Classe, t. V (1850), p. 134).